Chroniques des Classiques : la Patrouille du Temps
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Au sein des Univers Multiples dans lesquels évoluent gracieusement les rédacteurs de ce site (U.M.A.C. n'étant pas, comment certains le pensent, l'Union des Mécréants Anonymes & Conspirateurs), la notion de paradoxe temporel fait partie de nos priorités, au point que nous sommes ici particulièrement friands de tout ce qui concerne les voyages dans le temps ainsi que tout récit cherchant à briser la linéarité chronologique et les liens de causalité habituels.
Ainsi, lorsque le grand Kirk Douglas passa l'arme à gauche, Nolt et moi n'avons-nous pas immédiatement pensé au méconnu Nimitz, retour vers l'enfer lorsque d'autres chantaient les louanges de Spartacus ? C'est qu'on est grands amateurs de ce genre d'histoires, au point de vous proposer quelques pépites qui valent le coup chaque fois que l'occasion se présente (cf. cette sélection de films et sa suite ou encore cet article sur l'excellent Predestination).


Nos premières amours (comics, bande dessinée et littératures de l'Imaginaire) n'échappent pas à la règle. Du coup, dans mon périple à la découverte des chefs-d'œuvre de la SF, La Patrouille du Temps de Poul Anderson faisait figure d'incontournable (et la première œuvre de la liste n'étant pas estampillée "post-apocalyptique"). Ce prolifique écrivain du Golden Age de la science-fiction anglo-saxonne, mal traduit en France (du fait, sans doute et en partie, de ses positions très conservatrices à l'époque de la Guerre du Vietnam), est en outre assez méconnu malgré les nombreux prix littéraires qu'il a glanés (il fait partie des recordmen du nombre de prix Hugo) ; l'ouvrage qui nous intéresse aujourd'hui, sans être le chef-d'œuvre de l'auteur (Tau Zéro, Tempête d'une nuit d'été ou même Les Croisés du Cosmos sont des romans plus denses et de portée supérieure), est une sorte de mini-anthologie qui permet de se familiariser avec son style et ses thèmes de prédilection. S'il existe en tout onze textes traitant du sujet (Anderson a conçu nombre de sagas ou cycles fondés sur une succession de longues nouvelles), le recueil éponyme comprend chez J'Ai Lu ou Marabout quatre récits, alors qu'aux éditions Bélial un cinquième est ajouté.

Voyons voir de plus près ce recueil dont la première histoire est parue en 1955 : nous y suivons la formation et les premières missions de l'un de ces Gardiens du Temps, Manse Everard, un Américain recruté dans le but de rectifier les erreurs dans le flux temporel, voire les crimes contre le cours du temps. Avec son style alerte, sa grande culture (à l'instar de Zelazny, Anderson semble être très à l'aise avec les mythologies et connaît sur le bout des doigts les rouages de l'Histoire de l'humanité) et une vision rigoureuse du futur, l'auteur nous entraîne en différents points de notre continuum afin de tenter de rétablir ce qui a été, volontairement ou non, défait, menaçant ainsi jusqu'à son existence même.

Par sa configuration et les missions qu'elle se donne, cette Patrouille ressemble en de nombreux points à l'organisation décrite par Isaac Asimov dans La Fin de l'éternité, roman très réussi sur les paradoxes temporels. À la différence que Poul Anderson intègre nombre de péripéties dans ses récits très mouvementés, privilégiant l'action aux dialogues, dans lesquels le Patrouilleur Everard aura souvent fort à faire - et pourra rarement compter sur sa hiérarchie, voire sur ces Daneeliens qui, loin dans notre avenir, rectifièrent les balbutiements des premiers voyages temporels et instaurèrent les règles à l'origine de la Patrouille. Tout en nous expliquant l'élasticité de la trame temporelle (qui fait que, en gros, la modification d'un événement mineur n'aura que peu de répercussions, lesquelles seront elles-mêmes avalées par un flux se cicatrisant de lui-même), l'auteur, par le biais de ses personnages, stipule tout de même que certains événements majeurs, sorte de points nodaux dans le développement des civilisations, doivent être protégés car un changement dans ceux-ci entraînerait des bouleversements aux proportions inimaginables. C'est d'ailleurs ce qui semble être le cas dans la quatrième nouvelle (Delenda Est), où Everard, parti en vacances, se retrouve dans un monde différent de celui qu'il connaissait, avec une Amérique du XXème siècle figée à l'ère de la vapeur et adorant des divinités babyloniennes tandis que l'Europe est sous le joug d'un empire celte. Il comprend que quelque chose a modifié le continuum à un endroit précis de la trame temporelle, et il lui faut mener une enquête minutieuse et délicate sur l'Histoire de cette civilisation qui n'a pas évolué comme celle dont il est issu. C'est d'ailleurs le modus operandi des Patrouilleurs, qui tels des chrono-détectives, effectuent une enquête à rebours en partant des conséquences pour remonter aux causes premières afin de trouver l'événement-clef qui a tout fait basculer.


Cette manière de procéder est particulièrement bien mise en lumière dans la première nouvelle, qui fait figure d'introduction à l'univers et pourrait par conséquent servir de mode d'emploi à un jeu de rôles fondé sur la franchise : suite à sa formation à l'Académie des patrouilleurs (sise en plein oligocène, époque vierge de toute trace humaine et donc très peu susceptible d'engendrer de fâcheuses répercussions sur les civilisations à venir), Everard mène une première enquête moins routinière qu'elle n'en avait l'air, qui l'amènera avec un collègue anglais dans le Londres de 1894 afin de remonter à la source d'une découverte mystérieuse de lingots radioactifs dans un tumulus antique - l'occasion de se frotter à la perspicacité d'un "enquêteur privé" doté d'un puissant esprit de déduction mais dont le nom ne sera malicieusement jamais cité - aux lecteurs de deviner sans trop de difficulté l'identité de ce super-détective britannique. Une histoire virevoltante et ludique où l'on s'apercevra qu'il n'y a pas vraiment de place pour la sensiblerie et les sentiments dans les rangs de la Patrouille, dont les agents, même les moins expérimentés, sont régulièrement appelés à faire des choix drastiques afin de sauvegarder ce qui peut l'être.

L'histoire suivante (Brave to be a king) donne d'ailleurs le ton général des nouvelles : Everard se retrouve avec un cas de conscience, un de ses amis étant impliqué dans un événement majeur dans l'Antiquité, à l'époque des Guerres médiques - et il a disparu, le fripon ! C'est sa dulcinée qui le supplie d'aller le retrouver en cette époque, contrevenant ainsi à plusieurs des articles du règlement des Patrouilleurs. Pour son ami et les beaux yeux de la jeune femme (pour laquelle il voue un amour sans réciproque), Everard devra trouver ce qui est arrivé et tenter de réparer ce qui peut l'être avant l'intervention des autres Patrouilleurs, risquant ainsi son poste, si ce n'est sa vie. On va de surprise en surprise dans un univers présenté par le menu, foisonnant de descriptions minutieuses prouvant la puissante culture de l'écrivain.

Le troisième récit (The Only Game in Town), assez ambitieux mais moins intense, met Everard et un autre collègue aux prises avec des envoyés du grand Khan en... Amérique : une troupe de Mongols est sur le point d'annexer un continent entier au plus grand empire terrestre. Sauf que, malgré leur puissance technologique et leur expérience, les Patrouilleurs seront rapidement défaits par des Orientaux roublards ignorant la peur, et il leur faudra faire preuve de beaucoup de patience et d'autant de perspicacité pour se sortir de ce mauvais pas et préserver notre Histoire.


Quatre textes plaisants, bien construits, dotés d'un suspense de bon aloi et nantis d'une flopée de références culturelles et historiques qui procurent une lecture agréable et revigorante et offrent quelques petits vertiges malicieux dans les perspectives de paradoxes temporels.
À noter que les traducteurs qui ont officié sur ces textes ne sont pas toujours les mêmes, sans doute du fait des éditions originelles en magazine (la traduction de Michel Deutsch - deuxième nouvelle sur les quatre - apparaissant étrangement niaise) et que l'édition Marabout n'est pas exempte de coquilles disgracieuses malgré une présentation plaisante sur un papier au toucher agréable (on n'en fait plus des éditions de poche comme ça, ma bonne dame !).



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une excellente approche de la discontinuité temporelle, claire et bien argumentée - mais qui n'empêche pas parfois de donner le tournis.
  • Une écriture alerte, privilégiant le rythme et les happenings, parfaitement conçue pour le format court.
  • Un recueil plaisant aux textes sensiblement équivalents, donnant un très bon aperçu de l'œuvre générale (trouvable en intégrale).
  • Un auteur solidement documenté sur l'Histoire de l'humanité et les grands mythes fondateurs.

  • Des personnages transparents dont le caractère et les motivations peuvent apparaître désuets (seul plan sur lequel les textes peuvent apparaître datés).
  • Un héros manquant de charisme, à mi-chemin de l'espion laborieux et de l'aventurier à panache.
  • Quelques coquilles sans grande conséquence mais une traduction manquant parfois de punch et d'à-propos.
Good Omens
Par





C’était un beau jour, comme tous les précédents. Il s’en était déjà écoulé largement plus de sept, et la pluie n’était pas encore inventée. Mais un amoncellement de nuages à l’est d’Éden laissait entendre que le premier orage était en route et qu’il serait costaud.
L’ange à la Poterne d’Orient leva ses ailes au-dessus de sa tête pour s’abriter des premières gouttes.
« Pardon, fit-il poliment. Tu disais ?
 Je disais : ce n’est pas ce que j’appellerais un franc succès, répéta le serpent.
 Oh, en effet ! » admit l’ange, qui s’appelait Aziraphale.
« Franchement, je trouve Sa réaction disproportionnée. Enfin, quoi : c’est la première fois. D'ailleurs, qu’y a-t-il de si terrible à connaître la différence entre le Bien et le Mal ? Ça m’échappe.
 Il faut que ce soit une très mauvaise chose », pontifia Aziraphale sur le ton légèrement troublé de quelqu’un qui s’inquiète de ne pas voir le problème, lui non plus. « Tu n’aurais pas été mêlé à cette histoire, sinon.
 On m’a simplement dit : Va semer la pagaille, là-bas, expliqua le serpent, qui s’appelait Rampant - ceci dit, il songeait à changer de nom. Rampant… non, décidément ça ne lui allait pas du tout.
 Oui, mais toi, tu es un démon. Je ne sais pas si tu pourrais bien agir. Ce n’est pas… dans ta nature, tu vois. Sans vouloir t’offenser, bien sûr.
 Reconnais quand même que c’est cousu de fil blanc. Il leur montre bien l’Arbre et II fait les gros yeux en disant “Pas Touche”. Ça manque un peu de subtilité, non ? Franchement, Il aurait pu le planter au sommet d’une haute montagne, ou très loin d’ici. À se demander ce qu’Il mijote vraiment.  
 Mieux vaut ne pas trop y réfléchir. Comme je dis toujours, on ne pourra jamais comprendre l’ineffable. Il y a le Bien et il y a le Mal. Et si on fait Mal quand on te dit de Bien faire, on mérite d’être puni. Euh, enfin… »

Ainsi commence De bons présages dans la traduction qu’en fit Patrick Marcel avec beaucoup de talent… Mais c’est sous les plumes (associées pour le meilleur et pour le rire) des géniaux Terry Pratchett et Neil Gaiman que ce livre vit le jour dans la langue d’Albion sous le titre de Good Omens: The Nice and Accurate Prophecies of Agnes Nutter, Witch.

Si je vous parle de ce livre, ce n'est pas pour annoncer enfin la sortie de l'adaptation cinématographique par l'ancien Monty Pyton Terry Gilliam, puisqu'elle devait normalement compter à son générique Johnny Depp et un certain Robin Williams, malheureusement depuis quelque peu décédé... ce qui constitue, reconnaissons-le, un contretemps non négligeable. Puis bon, de toute façon... tout projet de Terry Gilliam dont on parle depuis plus de deux ans sans qu'il soit réalisé se transforme en best of de Queen, c'est bien connu (si vous avez la référence, que faites-vous sur cet article ?).
Non, si nous parlons aujourd'hui de ce livre, c'est parce que nous allons découvrir son adaptation télévisuelle financée par Amazon et diffusée sur la BBC et Amazon Prime. Je ne suis pas en retard, non... J'aborde cette mini-série parce qu'Amazon a l'excellente idée de la sortir en DVD et en BluRay ! Oui, bientôt, ce précieux pourra être vôtre grâce à Koba Films.

Autant vous le dire de suite, je suis en train d'écrire cette chronique dans un bureau où deux étagères sont consacrées à l’intégralité de l'œuvre du regretté Terry Pratchett et une autre à une bonne partie de celle de Neil Gaiman... je serai donc soit emballé par le projet tel un fanboy de base, soit dégoûté au point de déchaîner sur cette production une ire apte à faire passer la colère divine pour un caprice de nourrisson.


Au commencement, Dieu créa le livre


Good Omens, le livre, est donc le fruit des imaginations débridées de :
- Terry Pratchett, essentiellement connu pour sa longue saga de light fantasy (heroic fantasy parodique) Discworld (Les annales du Disque-Monde) à laquelle il me reviendra sans nul doute un jour de consacrer un long article ici-même tant j'ai de choses à dire à son sujet ;
- Neil Gaiman, lui aussi adulé par nombre de geeks mais dont le grand public connaît parfois mieux les œuvres en raison du succès de l'adaptation de certaines pour le grand écran (Coralie), le petit écran (American Gods) et de sa participation à quelques productions à succès (il a scénarisé quelques épisodes de Doctor Who, a joué son propre rôle dans l'épisode 21 de la saison 11 de Big Bang Theory et même le rôle de Dieu dans la saison 3 de Lucifer !).

In a gadda da vida, honey (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne une poignée de main virtuelle)  

Aziraphale et Rampant.
Gardez cette image en tête pour quand on parlera des effets spéciaux.
Le livre s'inspire de quelques poncifs des religions Abrahamiques pour les tourner en dérision dans une histoire d'amitié entre un ange (Aziraphale, qui offrit à Adam son épée de feu et offrit donc à l'Humanité l'opportunité de massacrer des trucs... oups !) et un démon (Rampant, alias Rampa, le serpent du jardin d'Eden, juste venu là pour mettre le souk en tentant cette gourde d'Eve).
Une telle amitié ne va évidemment pas de soi a priori et elle mettra des millénaires à s'épanouir, nous menant de la Genèse à ce qui pourrait bien être l'Apocalypse, rien de moins.
Car en effet, si Aziraphale et Rampa ronronnent doucement sur Terre, vivant depuis des siècles le quotidien d'humains aux pouvoirs d'ange (déchus ou non) et s'acquittant de-ci de-là de missions pour leur camp, leur confortable situation va bientôt être perturbée par l'annonce prochaine de la Fin des Temps. Voilà qui est fâcheux.
Les voilà donc décidant de concert (et en contravention absolue avec les règles de leurs supérieurs) de garder un œil sur Abaddon (coucou, les fans de Warhammer 40K !) Dowling, fils d'un diplomate américain en Grande-Bretagne et supposément né pour être l'incarnation de l'Antéchrist. Le plan est simple : éduquer l'enfant de façon à ce qu'il soit toujours hésitant entre le Bien et le Mal afin qu'aucun camp ne gagne au bout de compte. Les deux compères espèrent ainsi retarder autant que possible la fin de toutes choses.
Et, au passage... ça fait ma deuxième chronique d'affilée parlant de la Bible... ça commence à bien faire, les petits gars !

Antichrist Superstar (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne un bisou virtuel)

Ces étranges nonnes ont bien déconné avec le bébé !
Mais bon... c'était peut-être prévu, après tout...
Néanmoins, c'était sans compter qu'un plan divin a forcément toujours quelques longueurs d'avance...
Abaddon est un gosse comme les autres. Un malencontreux échange à la naissance a suffi pour mettre l'Antéchrist entre les mains d'une famille banale de Lower Tadfield, dans l'Oxfordshire, un lieu cher à Pratchett en raison du fait que son théâtre fut le premier à mettre en scène ses textes théâtraux.
C'est d'ailleurs un peu ce que l'on y trouve dans le roman lorsque l'on fait la connaissance de l'enfant-antéchrist : Adam Young.
Inconscient de ses pouvoirs comme de son rôle à venir, élevés par deux anglais moyens, c'est un garçon charismatique qui s'est entouré de trois amis et a recréé autour de lui sans le vouloir un monde proche de celui du héros de la série littéraire William (de Richmal Crompton), sans doute convaincu que c'est là la quintessence d'une enfance anglaise.

The four horsemen (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne un mensonge affirmant que tu as tout mon respect)

Eux, je les aurais imaginés plus effrayants mais non, c'est bien vu.
On en parlera.
Plus l'enfant se découvre et plus nous faisons connaissance avec de nouveaux personnages.
Il y a tout d'abord le fameux chien des Enfers que l'enfant doit baptiser et dont le nom dictera la forme. Innocent de sa destinée, Adam l'appelle donc Toutou... s'assurant la présence d'un compagnon de jeu certes démoniaque mais mignon tout plein et très joueur.
Viennent également les motards de l'Apocalypse (oui, ils ont des bécanes, ici... Pratchett réutilisera d'ailleurs plusieurs fois ce gimmick dans Discworld avec La Mort qui délaissera parfois son destrier Bigadin pour une moto).
Ils sont évidemment au nombre de quatre.
« Pollution » remplace « Pestilence » depuis que celui-ci a pris sa retraite (en marmonnant quelque chose au sujet de cette saleté de pénicilline) et hérite de ses attributs, notamment sa couleur : le blanc.
« Guerre » reprend le rouge qui lui est associé de tous temps jusque dans les films belges (vu que "Le rouge, c'est la couleur du sang, la couleur des Indiens !"... big up à ceux qui ont la référence). Guerre est munie d'une épée... genre épée de feu... hum. Oups !
« Famine » hérite du noir.
Et enfin, « La Mort » est, comme toujours avec Pratchett, ce personnage archétypal squelettique couvert d'une robe de bure et qui s'exprime toujours en lettres majuscules. Il faut savoir que La Mort est un personnage central de l'univers de Pratchett (voir encadré tout noir et tout triste un peu plus bas...).
Arrivent enfin Anathème Bidule (descendante d'Agnès Barge) et Newton Pulsifer (descendant qui s'ignore de l'Inquisiteur Major Vous-Ne-Commettrez-Point-L'Adultère Pulsifer). Elle veille à la réalisation des prophéties de son ancêtre permettant de retrouver l'Antéchrist, et lui vient, par un hasard qui tient de la destinée, de rejoindre un ordre militaire déserté voué à traquer les sorcières.


Prophecy (trouve qui a chanté ce titre de chapitre et gagne un tango virtuel passionné en compagnie de notre rédac' chef)

Comme dirait l'autre : "Tu ne m'as pas crue, tu m'auras cuite."
Le début de l'histoire de ces deux derniers personnages commence au XVIIe siècle. À cette époque vivait Agnès Barge, la seule véritable prophétesse ayant jamais existé. Elle écrivit un livre intitulé Les Belles et Bonnes Prophéties d'Agnès Barge. Ce livre se vendit peu... certes, chaque prophétie y est parfaitement correcte mais tellement focalisée à chaque fois sur un détail que l'on en remarque difficilement la véracité si l'on n'est pas impliqué dans les faits en question.
Agnès Barge ne l'a fait publier que pour en obtenir un exemplaire gratuit. Elle a légué cet ouvrage à ses héritiers de génération en génération jusqu'à ce qu'il arrive entre les mains d'Anathème Bidule qui a pour mission de l'apprendre par cœur, histoire de reconnaître les signes lorsqu'ils se matérialiseront sous ses yeux.
Accusée de sorcellerie, Agnès fut mise au bûcher par l'Inquisiteur Major Vous-Ne-Commettrez-Point-L'Adultère Pulsifer. Cependant, comme elle avait vu cette fin dans ses prédictions, elle avait emballé 80 livres de poudre à canon et 40 livres de clous à toiture dans ses jupons. C'est avec le sens du devoir accompli qu'Agnès explosa donc sur le bûcher, tuant tous les spectateurs de son exécution et laissant donc à son livre le soin de traverser les âges pour préparer sa lignée à contrer l'Apocalypse.

Et ainsi, le livre décrira l'histoire de ce duo improbable angélico-démoniaque et de deux humains éclairés par leurs aïeux tentant de déjouer l'Apocalypse au nez et à la barbe de l'Enfer comme du Paradis.
Y parviendront-ils ? Il fallait autrefois lire le livre pour le savoir. Désormais, on peut aussi regarder cette mini-série !
Mais lisez le livre quand même. Pratchett, c'est tellement bon !
Oui, je suis l'objectivité incarnée, à n'en pas douter.


Et puis ensuite, Neil créa le live...


Il se dit dans les milieux autorisés à se dire ce genre de choses que, de retour des obsèques de son ami Terry, Neil Gaiman annonça à sa femme qu'il commençait immédiatement l'écriture de l'adaptation télévisuelle de Good Omens. Une façon, certes, de garder encore auprès de lui l'esprit de son coauteur (qui avait, de leur propre aveu, écrit bien plus de la moitié de l'ouvrage) mais aussi, sans doute, de ne plus procrastiner de quelque façon que ce soit et d'enfin mener à bien ce projet auquel Terry tenait beaucoup... Et cela, pour nous, augure du bon. Car adapter avec le cœur le travail de deux cerveaux géniaux... Pardon ? Oui, objectivité, je vous ai dit !

L'histoire 


Sans surprise, l'auteur a respecté son travail (que c'est étonnant !) et nous livre une histoire fidèle au matériau d'origine et agrémentée bien comme il faut de ce que l'image pouvait lui apporter (eh ! c'est que le Neil n'est pas à son coup d'essai, en matière de télé, hein !).
On zappe d'un personnage à l'autre, d'une époque à l'autre,
d'une intrigue à l'autre et non.
Non, non, non, ce n'est en rien un défaut !
Et c'est déjà le moment de dézinguer du collègue... Comme dit dans d'autres chroniques, avant de rédiger, j'aime lire au préalable les critiques et articles sur d'autres sites et j'ai lu... des énormités !
La pire consistant à dire, dans les grandes lignes, que la narration est compliquée à suivre avec cette manie de zapper d'un personnage à l'autre et d'une intrigue à l'autre.
Mais c'est ridicule. C'est pile poil l'écriture de Pratchett. On zappe de personnage et de lieu à chaque chapitre jusqu'à ce que tous les destins se croisent et interagissent. C'est son schéma habituel. C'est justement très sympa, de retrouver dans une série cette façon de faire qui est presque une signature tant chez lui c'est récurrent.
Autre critique imbécile que j'ai pu lire : "Gnèèèh, c'est absurde.". Bravo, champion ! Oui. C'est de l'humour british et par conséquent souvent absurde, oui, bravo. Monty Python, tout ça... Ah ben oui, ça change des sketches sur les téléphones portables et les réseaux sociaux, hein ? Ah ben, il faut sortir, un peu !
Dernière stupidité : "Les changements de rythme, c'est perturbant : le début est très lent, puis..", boucle-la ! Tais-toi et va mater des soaps US insipides en comatant dans ton divan défoncé par des années de visionnage avec le cerveau sur off, baltringue ! C'est là aussi du Pratchett ! Pratchett construit méticuleusement ses univers et aime nous les faire connaître souvent jusqu'à leurs origines. Ici, on parle d'événements contemporains et l'histoire commence à la création de la Terre. Pas seulement parce qu'on a là un récit parodiant la Bible et donc la Genèse mais aussi parce que c'est marrant. La voix off qui donne au début l'âge exact de la Terre au jour près, c'est drôle, espèce de butor à pieds plats ridicule. Va donc faire une critique de la mire, ce sera plus de ton niveau !
Argh... je hais les gens.
Pardon.
Mais bon, certains le cherchent un peu, quand même !

La technique


"Tolkien’s dead.
JK Rowling said no.
Philip Pullman couldn’t make it.
Hi, I’m Terry Pratchett."
Et là aussi, il va falloir rebondir sur les propos de certaines et certains...
"Les effets spéciaux, parfois, c'est cheap, hein, façon années 80, limite !".
Mais non. Mais carrément pas. Mais tellement pas ! Regarde l'ensemble de la mini-série et prends du recul : certains effets sont en effet un peu ringards et d'autres non... Qu'est-ce que tu en conclus, bougrure d'andouille fourrée à la stupidité ? Ben que c'est sans doute un choix, non ? Quels effets sont ridicules et quels effets sont stylés ? Ça va ? Tu commences à comprendre ? Non ? Ajoute à ma remarque notre découverte d'au-dessus : humour absurde et british. Aaah, ça commence à venir... Oui, c'est ça, bravo champion ! On a droit à du pastiche et à de la parodie sous forme d'hommage à divers cinémas d'antan et à des petits saluts à leurs effets spéciaux. Quand on voit le niveau de certains effets, croire qu'il ne leur a pas été possible de faire un CGI de Rampa version serpentiforme qui ressemble moins à une créature en latex est assez naïf.
À chaque fois que les effets sont un peu cheap, ça renforce un procédé comique.
Et ce serait une coïncidence ?
Pour croire Gaiman et Pratchett incapables d'autodérision, il faut ne rien connaître d'eux. Pour preuve, la photo de Pratchett qui illustre ce paragraphe. Le gars arborait fièrement ce t-shirt lorsqu'il participait à des séances de dédicaces. Ne me dites pas qu'il n'y a pas là la preuve indéniable d'une autodérision évidente. Enfin quoi ! Ce n'est pas Amélie Nothomb qui porterait ça ! Pardon ? Oui, encore une photo de Pratchett, oui. J'adorais cet auteur, je fais ce que je veux, na !

À part ça, la photographie est souvent superbe et très signifiante, les couleurs et lieux visités parlent parfois autant que l'action elle-même. C'est très réfléchi et très abouti. 

La distribution


Okay, je l'avoue, ma famille toute entière est composée de Whovians. Vous savez, ces personnes bizarres qui poussent des petits glapissements de jouissance quand ils voient une cabine téléphonique bleue avec "Police Public Call Box" dessus... Alors quand on voit au même générique les noms des deux auteurs dont on a déjà parlé associé à celui de David "10th doctor" Tennant, on arrête tout, on sacrifie quelques adiposes au dieu des séries et on s'installe dans le canapé en espérant le meilleur.

Vous aurez compris que j'ai jusque-là eu ce que je souhaitais de cette série qualitativement parlant. Reste à voir ce que le casting a donné et c'est... encore une réussite !

Je m'attendais à un David Tennant des grands soirs pour incarner Rampa et c'est bien ce à quoi l'on a droit : surjeu, cabotinage, charme, démence, élégance, postiches et déguisements... le bon David se lâche ici complètement et prend de toute évidence un pied monumental à incarner ce démon accro à la vie terrestre.
Avec une carrière télévisuelle aussi variée que réussie (ne citons que Doctor Who, Broadchurch ou Jessica Jones par exemple), Tennant est le genre de comédien à qui il semble possible d'incarner peu ou prou n'importe quoi. D'ailleurs, je recommande aux plus anglophiles d'entre vous la série d'animation Final Space où il prête sa voix au méchant : il y est irrésistible. Mais nous reviendrons aux voix plus tard.
Son Rampa est diablement sympathique et je ne vois pas vraiment quel autre acteur aurait pu le jouer de cette façon. Certes, il y a d'autres manières possibles d'incarner cette boule de vices et de corruption mais Tennant tient là une incarnation oscillante, sournoise, presque ophidienne... autant dire que l'on ne saurait être davantage dans le ton !
L'on ne peut que comprendre l'affection que lui porte bientôt Aziraphale tant effectivement, malgré ses péchés en cascade, ce Rampa déborde de sympathie. Et c'est là que le surjeu devient étonnamment un outil de la finesse : Rampa est le serpent du jardin d’Éden, le tentateur ultime (et pourtant primordial). Le seul, sans doute, à être ouvertement démoniaque mais néanmoins capable d'inspirer un sentiment d'amitié à un parangon de vertu tel qu'Aziraphale.

Venons-y, à Arziraphale... À mon grand désarroi, je ne connaissais pas son interprète avant cette série. Michael Sheen. Comment ? Mais ce nom me dit pourtant quelque ch... Quoi ? Mais... J'ai regardé cette série en entier sans jamais, jamais me rendre compte que je connaissais ce comédien et l'avais vu dans des tas de films (les Underworld, Prisonniers du temps, Blood diamond, les Twilight - oui, j'ai vu ça, non, je n'en suis pas fier -, Minuit à Paris, Secret d'état, Le voyage du Docteur Dolittle...) et à la télé (Masters of sex et actuellement Prodigal son bientôt diffusé sur TF1). Mais non. Mais... cette simple coloration aurait-elle eu raison de mon œil avisé ? Quelques poils teints en blancs suffiraient-ils pour tromper ma vigilance de spectateur ? Suis-je à ce point facile à duper ?
Que nenni. Sheen offre simplement ici une interprétation loin de ses rôles habituels. Son visage rond et ses boucles blanches, son sourire angélique et sa voix suave lui permettent de nous servir un Aziraphale plus convaincant en ange un peu maladroit et naïf que toutes les images mentales que j'avais pu me faire lors de la lecture du livre.
Comprenons-nous bien : j'aime David Tennant mais Sheen est selon moi le comédien qui porte cette série. Il émane de lui un angélisme et une candeur tellement crédibles que le metteur en scène amateur que je suis ne peut qu'envier ceux qui ont la chance de le diriger. Ce comédien semble être une Rolls : la classe brit' à l'état pur qui se dirige d'un seul doigt !
Magistral.

L'alchimie entre les comédiens fonctionne à merveille et donne naissance à une amitié touchante et crédible entre les personnages. Pas étonnant que nombre de fans réclament une suite (ne rêvez pas, les gars... on est au bout du livre, là... personnellement, je n'y crois pas une seconde et je trouve que c'est très bien ainsi) : on n'a pas envie de lâcher ces deux compères.

I want to ride my bicycle, I want to ride my bike...
Pour le reste du cast, on vogue entre le bon et l'excellent. Je retiendrai personnellement...
Frances McDormand (Les panneaux de la vengeance...) qui offre sa voix à Dieu qui est donc ici une femme (mes amitiés à Dogma et à Alanis Morissette, au passage).
Benedict Cumberbatch (Sherlock, les gars !) qui sacrifie sa voix à Satan et c'est... un choix très pertinent !
John Hamm (Top gun : Maverick...) qui est un archange Gabriel chic et proche du golden boy.
Michael McKean (qui sera pour moi éternellement Chuck McGill dans Better Call Saul mais qui a bien d'autres médailles accrochées au poitrail) qui interprète l'halluciné sergent inquisiteur Shadwell, dernier chasseur de sorcières.
Adriana Arjona (True detective...) qui joue Anathème Bidule est tout à fait charmante en occultiste à la voie toute tracée par une aïeule prophétesse.
Mais aucun ne démérite et même les quatre enfants (Adam et ses amis) méritent des louanges : ça joue très bien et tout est très convaincant et... diablement british. Parce que, oui, il va falloir y venir.


It's so brit !


Un cameo de Shakespeare, ça se fête !
J'en ai vu des séries, depuis le temps ! Des bonnes, des mauvaises ; des idiotes, des complexes ; des chères, des indigentes ; de toutes longueurs, de tous styles, de tous les genres et de toutes nationalités mais... mais les séries britanniques, lorsqu'elles sont réussies, ont ce quelque chose, ce charme immédiat que l'on attend en vain lorsque l'on passe ensuite à une production venant d'ailleurs.
Cet effet se fera immanquablement sentir après Good Omens mais il sera plus présent encore si vous êtes un anglophile et que vous avez dégusté ce petit nectar dans la langue de Shakespeare (d'ailleurs présent dans la série en personne... enfin... joué par un comédien, hein !).
Saperlipopette de petit bonhomme en bois vernis ! Mais comme l'anglais sonne bien dans les bouches de Tennant et Sheen. Que c'est beau, smart, élégant, bien articulé, accessible, bien joué, vivant, moelleux... Revenir ensuite aux séries américaines en V.O. donne l'impression d'écouter sur une cassette audio de seconde main rembobinée de travers par un manchot une musique que l'on a l'habitude d'entendre en haute fidélité numérique.
Au niveau musical, ça déborde là aussi de cet esprit so british, même si on n'a pas que cela.
On aura évidemment pas mal de Queen... En effet, un running gag du roman se base sur la croyance rapportée par Gaiman que tout enregistrement de musique laissé dans une voiture pendant plus de deux semaines se transformerait comme par magie en un album Best of Queen. Au fur et à mesure que le livre progresse, chaque fois que le démon Rampa tente de changer la musique dans sa voiture pendant qu'il conduisait, il lui est impossible d'échapper à la voix de Freddie Mercury. Certains pisse-froid estiment que la blague ne fonctionne pas de nos jours où les médias physiques sont en train de disparaître puisque même la Bentley vintage de Crowley de 1934 est équipée d'un récepteur de radio satellite. Mais les réalisateurs ont quand même mis du Queen partout... des extraits dont les paroles collent le plus souvent à l'action, en plus. Merci pour ce bras d'honneur, les gars. Ça fait plaisir. Parce que je l'avais adoré, ce running gag du bouquin !
"Tu as vu, Newton, cette liste d'excellents groupes ! Voilà une liste d'enfer !
- Une liste paradisiaque, Anathème. Une liste paradisiaque."
À part ça, on a Muse, The Killers, Tori Amos, Elvis Presley, Arcade Fire, ZZ Top, Wings, AC/DC, Franz Ferdinand, Fall Out Boy, The Rolling Stones, Bruce Springsteen, Santana, My chemical Romance, Blue Oÿster Cult, Led Zeppelin, The Beatles, Scorpions, The Doors, Stevie Wonder, Scissor Sisters, Nick Cave, The Cure, Peter Gabriel, OMD, Tom Waits, Talking Heads, Leonard Cohen, The Clash, Prince, Panic! At the disco, Scott Bradley's Post Modern Jukebox, Adele, David Bowie et d'autres encore... rien que des petits nouveaux prometteurs à qui on souhaite de percer !
Oui, cette vanne est éculée, oui.
Mais c'est comme les best of de Queen. Quand on laisse un chroniqueur lister autant de groupes mythiques, l'excellente vanne qui suit devient automatiquement cette blague rance.

Conclusion

Inutile de vous faire un dessin, je vous conseille vivement de vous délecter de ce bonbon télévisuel qu'est Good Omens. Si toutefois vous n'aimiez pas ce que vous allez découvrir... ne venez pas vous plaindre auprès de moi. Je serais bien fichu de relâcher sur vous cette "ire apte à faire passer la colère divine pour un caprice de nourrisson" que je n'ai pas eu le loisir d'abattre sur la série.
Bon visionnage et merci de m'avoir lu.

Mais, en guise d'au revoir, je tenais à faire aussi un dernier adieu.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'histoire.
  • L'humour.
  • Le jeu des comédiens.
  • La photographie.
  • Ben... tout, en fait...

  • Le générique franchement long et non chapitré sur le Blu Ray... il faut le passer en avance rapide ou le regarder. Il est très beau, hein. Mais long, si long.
  • Non, rien. Sauf certains collègues chroniqueurs, peut-être... 
Chroniques des Classiques : Le Monde vert
Par

Grand classique du genre post-apocalyptique, Le Monde vert de Brian Aldiss se démarque par sa vision radicale du futur de l'humanité et de notre planète, qui annonce avec une certaine élégance bienveillante les tensions actuelles liées au réchauffement climatique.
À l'image de Walter M. Miller ou de Kurt Vonnegut, l'auteur britannique est devenu écrivain juste après avoir servi pendant la Seconde Guerre mondiale, et ses récits enlevés et visionnaires sont entrés dans le panthéon des grandes œuvres de la SF (Aldiss est lauréat de trois prix Hugo, un prix Nebula et du prix du Meilleur auteur de SF à la convention de 1976). Son roman Croisière sans escale développant astucieusement le thème des arches stellaires est un modèle du genre, où son écriture imagée et pertinente fait merveille.

Dans Le Monde vert, et contrairement à Quinzinzili (qui se déroulait juste après le cataclysme) ou même à Un cantique pour Leibowitz (quelques siècles plus tard), Aldiss choisit de nous présenter une Terre complètement transformée des milliers d'années après notre ère. Alors que le soleil se  meurt et que la température augmente inexorablement, notre planète a cessé sa rotation et présente la même face aux feux de l'astre du jour ; une face entièrement couverte de végétation, la Nature ayant repris ses droits et écrasé toute autre forme de vie, au point que les animaux sont devenus très rares et survivent comme ils peuvent, tandis que les végétaux ont développé des systèmes de défense et de consommation ingénieux, voire mirifiques, comme ces travertoises, sortes de gigantesques araignées végétales ayant tissé des toiles jusqu'à la Lune ! Dans ce monde implacablement vert dont chaque branche, chaque feuille, chaque recoin regorge de vie et dissimule un danger, qu'est devenue l'Humanité ? Elle existe pourtant. Quelques tribus de petits humains arboricoles se sont adaptées, vivant au jour le jour, ayant perdu la mémoire des ancêtres, la moindre notion de technologie et disposant d'un langage simplifié, adapté à des pensées peu profondes. D'espèce dominante, l'homme est devenu une proie insignifiante, vivant dans l'instant, n'ayant aucune incidence sur un milieu régulé par les arbres et les plantes mutantes, certaines capables de se déplacer, voire de voler ; un milieu où le sol à la végétation trop dense ou la cime des arbres, trop exposée, s'avèrent interdits à ces petits humains à l'espérance de vie bien faible. Pourtant, un petit groupe défiera les lois de son environnement et tentera l'impossible : fuir ce monde hostile pour un autre où l'Humanité pourrait recommencer à prospérer. Peut-être avec l'aide de ces champignons étranges, ayant évolué pour conserver la mémoire de chaque être vivant sur lequel ils se développent ? Ou de ces autres humains ayant muté au point de posséder des ailes ?

Construit comme un survival, Le Monde vert nous met aux trousses des rescapés d'un petit groupe forcé de se séparer suite à la mort de plusieurs de ses membres : d'un côté Gren, un jeune mâle ambitieux et plein de fougue, de l'autre Lily-Yo, la matriarche, prête à céder sa place et à "retourner au vert" dans l'espoir d'une vie meilleure dans l'au-delà. Leurs tribulations animeront un récit empli de péripéties où les dangers pullulent sous des formes inouïes. Brian Aldiss propose un roman d'une densité rare dont les trouvailles peuvent facilement perdre le lecteur, d'autant que les héros manquent étrangement de charisme et d'empathie - peut-être parce qu'ils sont également trop éloignés de nous ?
Cet univers incroyable, extrêmement spectaculaire dans sa présentation, est peuplé de myriades de créatures végétales nées d'un cerveau très imaginatif, au point que les repères manquent souvent pour tenter de visualiser le déroulement des événements. Heureusement, çà et là, quelques vestiges dévoyés de notre pauvre civilisation condamnée referont surface, de même que quelques rares descendants d'espèces animales déviantes. Il n'en reste pas moins que le récit s'avère souvent cruel et que les perspectives sont bien minces pour ces aventuriers de l'impossible auxquels il ne reste, après tout, que l'espoir d'un avenir illusoire dans un hypothétique ailleurs.



La traduction de Michel Deutsch est efficace et même admirable, tant les néologismes sont légion. L'édition française de 1962 reste honnête, même si quelques coquilles se dévoilent dans la seconde moitié (essentiellement des erreurs de grammaire grossières).

Un roman perturbant, jusqu'auboutiste et fascinant.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une vision incroyable d'une Terre future à son crépuscule, parfaitement en phase avec les craintes actuelles.
  • Un bestiaire d'une rare densité, des paysages troublants voire dérangeants.
  • Une écriture sensible, attachée tant à la description de chaque espèce qu'aux réactions de chaque protagoniste.
  • Une traduction efficace.

  • Des personnages manquant cruellement d'empathie, un "héros" sans saveur ni charisme et un peu trop passif.
  • Des tribulations qui peuvent perdre le lecteur par l'incroyable inventivité dans la description de la faune et de la flore.