Le Jeune Lovecraft
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Incontestablement, ce petit album au format italien est un livre qui plaira aux geeks, plus particulièrement aux (anciens ou nouveaux) rôlistes, amateurs de dark fantasy ou complétistes admirateurs de cet écrivain si singulier qu'était Howard Phillips Lovecraft.

Connu d'à peine une poignée d'aficionados de son vivant, l'auteur de Providence n'a cessé depuis sa mort de resurgir dans la culture populaire, son œuvre s'adjugeant très tôt le statut de culte par le biais de rééditions opportunes, avec des textes plus ou moins pertinemment complétés par des disciples avisés, d'adaptations osées en jeux de rôles (L'Appel de Cthulhu édité par Chaosium est incontestablement une franche réussite), moins maîtrisées au cinéma, et de versions récentes en jeux vidéo. Le grand Alan Moore a proposé sa propre vision des mondes hallucinés de Lovecraft (cf. Neonomicon et Providence) révélant une redoutable modernité et Neault lui-même s'est fendu de son propre hommage dans ce recueil paru en 2018 (Sur les traces de Lovecraft). Lovecraft est partout aujourd'hui et Cthulhu, son monstre tutélaire, qui attend son heure funeste dans sa cité engloutie de R'Lyeh, est tout aussi présent sur des T-shirts exigeant qu'il se présente comme président (!) que dans les rayons de jouets pour (grands) enfants (la peluche Cthulhu est trop mimi !).


C'est ainsi que, en 2009, les Espagnols José Oliver & Bartolo Torres se sont donnés pour tâche de tenter de nous faire vivre, avec humour et respect, ce qui aurait pu être la vie du jeune reclus qui devait devenir des décennies plus tard l'une des références absolues en matière de littérature fantastique. Avec la redondance habituelle à ce genre, on assiste à des tranches de vie prises dans une certaine continuité : Howie (le petit Lovecraft, donc), persécuté par Big Joe qui lui pique son goûter, en est réduit à invoquer l'œil de Rammenoth (tout simplement parce qu'il ne sait pas se battre) : la réussite toute relative de son entreprise l'encouragera dès lors à persévérer dans cette voie obscure mais salutaire. Il créera un golem pour faire ses devoirs puis se liera d'amitié avec une goule hantant les cimetières (que tout le monde prendra pour un gentil chien-chien), voyagera à dos de Byakhee et ira faire la fête avec les fantômes de Baudelaire, Rimbaud et Poe (Edgar, le poète, pas le pilote de chasseurs X) en compagnie de Siouxie, une fille de son âge pleine d’énergie mais qu'il est heureux de voir partager certaines de ses passions. De temps en temps, on le surprend à imaginer des fins alternatives aux grands classiques de la littérature, avec la plupart du temps l'intervention d'un Grand Ancien (ces saynètes s'avèrent très réussies d'ailleurs, agréablement mâtinées d'humour macabre et de références pointues).


Les clins d’œil, s'ils sont légion (a fortiori puisqu'à la base même de l'ouvrage), n'empêcheront pas un lecteur profane d'apprécier les planches. Certes, l'auteur citera le Necronomicon et évoquera quelques-unes des figures représentatives du panthéon lovecraftien (Cthulhu, bien sûr, nommé ici "Cthulhulhu", mais aussi Shub-Niggurath, Yog-Sothoth, Dagon, les Mi-Go, les Byakhees, Ubbo-Sathla), et même le… Père Noël.


Bien que souvent sanglantes, les illustrations ne sont pas à proprement parler nauséeuses ou glauques et, hormis deux ou trois allusions gentiment sexuelles (comme Rammenoth, qui explique comment cette sorcière australienne se fait du bien avec une partie de son corps), il n'y a pas de quoi réserver cela à un public averti.

L'album est complété par une galerie d'illustrations réalisées par d'autres artistes. Les éditions Diàbolo en proposent une version française depuis 2013, et deux autres tomes sont disponibles.
Au final, un petit album gentillet qui ravira les amateurs. Les maniaques du rangement bibliothécaire pesteront en revanche contre le format en longueur qui le rendra difficile à insérer dans les rayonnages.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Lovecraft !
  • Un humour bon enfant.
  • Des références en forme de clins d'œil, parfois gentiment décalées.
  • Des graphismes simples et fluides, proche des comic-strips.

  • On peut éventuellement regretter que ce ne soit pas aussi sombre et glauque qu'attendu.
  • Un choix de format qui peut embêter les bibliophiles exigeants.
  • Une traduction française un peu légère (la version anglaise était plus précise et percutante).