Helen de Wyndhorn
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Lorsque l’équipe créative à la tête du formidable Supergirl : Woman of tomorrow reprend du service, le lecteur assidu ne peut que mettre la main au portefeuille. S’il est français, il sera d’abord doublement surpris : Tom King n’adapte pas, cette fois-ci, un personnage issu du panthéon des comics de super-héros ; et l’éditeur hexagonal n'est plus Urban comics, mais Glénat. Qu’à cela ne tienne, ce dernier propose des produits d’excellente facture à l’image de la série The Wicked + The Divine.
 
Le premier abord ne déçoit pas : un volume épais au format généreux (les mêmes dimensions qu’un Marvel Deluxe) mais à la couverture comportant des surimpressions glacées. Bien entendu, il existe en France dans des éditions plus premium dont une "Prestige" en noir & blanc (sans parler d’une version Deluxe chez l’éditeur américain) mais ce serait éliminer une des composantes majeures du trio artistique, le coloriste Matheus Lopes chargé d’apposer les teintes adéquates aux délires visuels de la dessinatrice Bilquis Evely, récompensée récemment aux Eisner Awards.
 
L’histoire quant à elle est assez surprenante dans son déroulé, et Tom King se garde bien de dévoiler tous ses atouts dès les premières pages en maintenant le lecteur dans un état de semi-frustration : l’on s’attend à du grandiose, de l’épique et de la magie à la seule vue de la couverture, à une aventure bigger than life si l’on s’en tient aux assertions éditoriales et l’on n’a en premier lieu que deux chroniques sur deux strates temporelles, juxtaposées comme dans une de ces séries policières contemporaines. 


 

Résumé : Après la mort tragique de son père C.K. Cole, romancier de pulps à succès, Helen sombre dans l’alcool et la dépression jusqu’à ce Lilith Appleton, une gouvernante engagée par son grand-père, la sorte de prison et la ramène au manoir de ce dernier. Un manoir qui cache bien des secrets qui sortiront petit à petit Helen de sa léthargie et la plongeront dans un monde fantastique qui lui donnera peut-être les clefs de ses origines…

 


Cela commence par une image qui pique notre curiosité, et qui s’avère simplement une illustration d’un de ces pulps qui ont fait la notoriété d’un certain C.K. Cole, tandis qu’une interview se déroule : un fan de l’auteur demande à une vieille dame de se rappeler cette période avant la guerre où elle a pris en main l’éducation de cette jeune femme, Helen Cole, chargée par son grand-père de la ramener au domaine familial après le décès de son père. Lilith s’exécute et raconte son histoire alors qu'on découvre la jeune Helen qui passe son temps à boire pour noyer sa détresse et son amertume – et sans doute quelque chose de plus. L’arrivée au manoir de Wyndhorn pourrait lui donner l’occasion de sortir de son marasme, ce que Lilith s’évertue à faire tant bien que mal, mais la jeune fille finit toujours par une beuverie avant de lui raconter ses misères. Pendant ce temps, le fameux grand-père est absent, occupé ailleurs d’après l’étrange et stoïque majordome. Mais il revient à point nommé, un soir, pour trancher la tête d’un démon qui voulait s’en prendre aux deux femmes qui s’étaient aventurées dans les ténèbres du parc environnant. Car voyez-vous, ce fameux grand-père est très occupé dans cet ailleurs peuplé de créatures fabuleuses, de pirates et de déesses… 



Autant de calembredaines auxquelles l’intervieweur ne croit pas du tout, et c’est ainsi que le témoignage de Lilith passe de main en main, dans des archives enregistrées qui traversent les décennies au gré des curieux éventuels, nous permettant à nous lecteurs, d’essayer d’en savoir davantage sur ce monde imaginaire (ou non) dont les frontières jouxtent le domaine de Wyndhorn. Est-il réel ? Est-ce là que C.K. a puisé les sources de son travail littéraire ? Mais qu’est-ce qui l’a alors poussé à mener une vie d’errances, telle une bête traquée flanquée de sa fille ? Et qu’est-il advenu de sa mère à elle ?

 


Chaque chapitre va adroitement donner quelques réponses à nos nombreuses questions, jouant avec nos références culturelles, avec le sentiment de réalité, comme une version adulte de L’Histoire sans fin ou de Princess Bride. D’une part, dans le temps présent, on a ces témoignages oubliés et cet auteur devenu ringard, qui ne survivent que par la grâce de la passion de quelques illuminés. D’autre part, on a Lilith, une femme droite et digne, incroyablement patiente et pleine de bienveillance envers sa pupille, au point d’affronter verbalement son employeur, l’imposant et peu bavard Barnabas Cole. Et enfin Helen. Une fille perdue, désemparée mais pleine d’énergie et de ressources, habituée à une vie de débauches et de fuite en avant. Une fille en perdition, qui souffre sans le dire de la mort de son père et surtout d’un manque de réponses et de soutien.

 


Au départ, Lilith soutiendra Barnabas lorsqu’il daignera enfin montrer un peu d’intérêt pour Helen avant de l’embarquer dans cet ailleurs fantasmagorique dans lequel elle s’incarnera en une aventurière intrépide doublée d’une bretteuse hors pair. De quoi satisfaire pour un temps nos envies de lecteur avide de fantasy, d’héroïsme et de tragédies. Cependant, le destin d’Helen la fera faire face à son propre passé, à ses propres origines et, surtout, à ses propres angoisses, qui se répercuteront sur son grand-père – et il faudra toute la diplomatie et le sang-froid de Lilith pour leur donner une chance à tous deux de trouver la voie d’une sérénité perdue.




Au final, la lecture de l’album nous fait osciller entre le merveilleux et le drame intimiste revêtant les atours d’une enquête tout en se parant des oripeaux flamboyants d’un conte de fées. En partageant la vie foisonnante de son aïeul, Helen va combattre des monstres, côtoyer des divinités et arpenter des territoires inconnus, mais c’est grâce à sa gouvernante bornée et pragmatique qu’elle pourra mener à bien son plus grand combat : celui d’apprendre à s’aimer elle-même. Car derrière ces moments fantasmagoriques de pure fantasy se glisse, élégamment, la détresse d'une fille en manque de repères et le chagrin scellé d'un parent incapable de l'exprimer. 




L’amateur d’aventures exotiques sera sans doute partiellement frustré, celui d’affrontements épiques également : Helen de Wyndhorn est avant tout une quête personnelle. L’art si singulier de Bilquis Evely s’y révèle par petites touches avant d’exploser sur des fresques en pleine page absolument divines. 

On la sent moins à son aise sur les séquences plus échevelées même si son trait n’a rien de statique et l’on pourra éventuellement s’agacer de sa manière de représenter les visages, avec des proportions rappelant curieusement le travail d’Olivier Coipel.
 
Une œuvre intelligente et douce-amère, pleine de poésie et de fureur, complétée par une petite galerie de très jolies couvertures.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une équipe artistique qui a fait ses preuves.
  • Un scénariste qui sait creuser dans la psyché de ses héros tout en délivrant une histoire cohérente et passionnante.
  • Une dessinatrice primée qui met son talent foisonnant au service de l'histoire.
  • Une œuvre intelligente et sensible.


  • Peut désorienter le lecteur qui s'attend à de la fantasy pure et dure.
Écho #79 : Iron Maiden - 50 ans de succès
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Iron Maiden - 50 ans de succès, c'est le nouveau livre consacré au groupe et sorti il y a à peine deux mois en version française, chez Grund.

Bon, et sa raconte quoi à votre avis ? Bah oui, l'histoire du groupe, de ses débuts difficiles, à rechercher un club où se produire dans l'East End londonien, jusqu'à Senjutsu, le 17e album studio de la formation, en passant par le succès planétaire que l'on sait et les tournées spectaculaires, le tout saupoudré d'explications sur les influences de Maiden ou ses thématiques. Si vous ne connaissez que très approximativement la bande, cela devrait vous renseigner sur l'essentiel.

Mine de rien, les membres du groupe, actuels ou passés, vieillissent. Après les ennuis de santé surmontés par Bruce Dickinson, on en passe par quelques nouvelles de ce brave Nicko McBrain, victime d'un AVC (dont il s'est remis lui aussi), par un point sur Blaze Bayley, également en pleine forme après un quadruple pontage coronarien, et bien entendu par un hommage mérité à Paul Di'Anno, mythique et turbulent premier chanteur du groupe, parti ambiancer l'éternel banquet de Wotan. 
Ach, le metal, ça use un peu. 

Le livre contient énormément de photos, certaines très célèbres, d'autres moins (le groupe en karategi, et non en "kimono" comme l'annonce la légende, vaut le coup d'œil). L'aspect visuel est centré sur les concerts, les photos promotionnelles et les goodies (affiches, tickets...), si vous avez une préférence pour Eddie et les magnifiques illustrations de Derek Riggs, ce n'est pas ce livre qu'il vous faut (on vous conseille plutôt le Run for Cover, détaillé dans ce dossier). Enfin, l'ouvrage se termine sur une discographie détaillée des albums studio et live.

Est-ce que l'on apprend vraiment de nouvelles choses ici ? Si vous êtes un fan absolu et que vous avez déjà dévoré ce qui a été publié sur le groupe, probablement pas. Mais il n'y aura jamais un seul putain de livre en trop consacré à la légende Maiden ! De Running Free à Fear of the Dark, de Where Eagles Dare à Wasting Love, en passant par Seventh Son of a Seventh Son ou Steel Life, Transylvania ou Wasted Years, la Vierge de Fer à trop remué, gravé et enchanté nos cœurs et nos âmes pour que l'on se lasse d'entendre raconter, encore une fois, le périple entamé par un jeune Steve Harris, perdu en 1975 dans la fièvre punk d'un Londres lointain. C'est la marque des meilleurs contes, on peut les entendre, encore et encore, et la magie renaît avec les mots. 

Pour un peu moins de 30 euros, voilà de quoi vous replonger dans un parcours ahurissant couvrant cinq décennies, avec un petit pincement au cœur et quelques bon vieux titres, volume à fond, en guise de bande originale. 








Joyeux Noël à tous !
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Toute l'équipe UMAC vous souhaite, à vous fidèles lecteurs, aux gens que vous aimez et à vos compagnons à quatre pattes, de bonnes et heureuses fêtes de Noël, pleines de douceur, de neige imaginaire et de saines lectures ! 

Écho #78 : Les Hauts de Hurlevent
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Publication de la version collector du roman Les Hauts de Hurlevent.

Nous vous avions déjà parlé des éditions Callidor à l'occasion des sorties du Roi en Jaune ou de Dracula, c'est cette fois le classique d'Emily Brontë qui est à l'honneur. 

La qualité est toujours au rendez-vous, avec un grand format (16,5 x 24 cm), de belles illustrations (par Aurélien Police), une mise en page soignée et une superbe couverture avec vernis sélectif.

Une bonne occasion d'aller se balader au cœur des landes du Yorkshire, pour y découvrir la passion dévastatrice qui unit Heathcliff, orphelin abandonné, et Catherine, jeune femme libre et indomptable.

Une œuvre cruelle, romantique et tragique, qui méritait bien ce joli écrin. 






Écho #77 : un classique à redécouvrir
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Les Trois Mousquetaires
(et ses suites, Vingt Ans Après et Le Vicomte de Bragelonne) : une saga mêlant aventure, intrigues politiques, Histoire, comédie, drame et romance. Des romans épiques, au style ciselé, sur l’amitié, le devoir et le courage. 
Plus qu’une fiction empreinte de réalité, il s’agit d’une brique fondamentale du mythe de la France éternelle, celle qui brillait encore de ses hautes qualités et n’avait pas trop à rougir de ses quelques faiblesses. Un récit que l’on peut lire enfant, pour s’enivrer des exploits des héros, et relire adulte, pour comprendre leurs failles et goûter à la subtilité d'Alexandre Dumas. Summum de la « pop culture » de qualité – celle qui a la politesse de divertir et le bon goût d’éveiller les sens et forger l’esprit – la trilogie des Mousquetaires demeure, près de deux siècles après sa publication, un pilier de la littérature française et l’un de ces livres que l’on repose tardivement sur la table de nuit, le cœur battant et l’âme en feu. 

Attention : le texte étant libre de droits, il existe bien des versions de piètre qualité, imprimées sans souci de la qualité par des opportunistes sans talent. Veillez donc à vous procurer des exemplaires issus de véritables maisons d’édition (ici, il s’agit de la collection Bouquins de Robert Laffont).

D'Artagnan, journal d'un cadet
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Une adaptation BD d'un classique de la littérature : D'Artagnan, journal d'un cadet.
Attention, chef-d'œuvre.

France, 1625. Le roi Louis XIII règne sur le pays, gouverné en réalité par son premier ministre, le cardinal de Richelieu.
Un jeune gascon, plein d'audace et de fougue, débarque à Paris dans l'espoir de pouvoir intégrer le corps d'élite des mousquetaires. Malheureusement, sa maladresse et son emportement lui valent, dès son arrivée, trois duels, pratique interdite mais pourtant courante chez les gentilshommes. Par un heureux concours de circonstances, les adversaires du jeune d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, vont devenir ses meilleurs amis.
Ensemble, ils vont déjouer un complot, partir à la guerre, venger un amour perdu... ces hommes sont turbulents, gouailleurs, profiteurs, un peu menteurs, mais ils possèdent une qualité précieuse : ils se battent les uns pour les autres et n'abandonnent jamais un frère d'armes à son sort.

L'adaptation d'une œuvre, d'un medium à un autre, est un art difficile que peu d'auteurs maîtrisent. Et concernant Les Trois Mousquetaires, les tentatives sont légion (ne parlons même pas de la merde wokiste qui a récemment fait un flop mérité au cinéma). Pourtant, l'auteur, Nicolas Juncker, livre ici une version d'une maîtrise et d'une force exceptionnelles en parvenant à s'approprier et revisiter le classique d'Alexandre Dumas.




C'est bien simple, la BD vous "explose à la gueule" dès les premières pages. Le style graphique tout d'abord, faussement simpliste, est à la fois beau, efficace et chargé d'émotion. Le récit suit évidemment la trame du roman originel, mais toute la trame, c'est à dire jusqu'à la mort de Milady, en passant par le siège de La Rochelle, alors que, dans d'autres adaptations - et dans l'inconscient populaire - c'est surtout l'affaire des ferrets de la reine que l'on a retenu. Ce choix judicieux permet de commencer de manière légère (les extraits du journal de d'Artagnan, qui contrastent très fortement avec la réalité dessinée des planches, sont fort drôles) et de terminer sur un véritable drame (le siège de La Rochelle n'a rien d'une partie de plaisir et la fin de Milady laisse un goût amer et désespéré).

Il ne s'agit donc pas seulement d'un récit historique, ou d'aventure, mais du destin de quatre amis, au parcours parfois tragique, ayant une haute vision de l'honneur et du devoir. L'époque est évidemment en plus propice aux intrigues en tout genre, domaine dans lequel excelle un cardinal aussi glaçant qu'effrayant. 
Et puis, au-delà des péripéties, des bons mots et de la politique, il y a ce petit côté vain et absurde, mais étrangement admirable, de deux personnes qui se haïssent, se battent régulièrement en duel, et finissent par nourrir l'une pour l'autre une forme de respect, voire des sentiments amicaux. Allez savoir ce qui se cache dans l'esprit d'un homme...
L'ouvrage, paru initialement en 2008 aux éditions Milan, a été réédité en 2011, chez [treize étrange], devenu un label des éditions Glénat, au prix de 25 euros. Pour les 265 pages et la qualité de l'ensemble, notamment du texte, c'est tout à fait convenable. Un petit carnet d'esquisses complète l'ensemble.

Une adaptation magistrale d'un très grand classique qui n'a rien perdu de sa force et de sa profondeur.
Le genre de BD qui rappelle, si besoin est, que le neuvième art n'a pas à rougir devant ses cousins, parfois quelque peu condescendants, que sont le roman et le cinéma.




D'Artagnan père, sous la plume d'Alexandre Dumas.


— Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Battez-vous à tout propos. D'autant plus que les duels dont défendus et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une adaptation fidèle et respectueuse mais néanmoins personnelle.
  • Un style graphique cartoony mais très expressif et fort beau.
  • La puissance, intact, d'un classique écrit par un immense auteur.
  • Un prix plus que correct.

  • RAS.
Fables : Peter et Max
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Retour sur un roman issu de l'univers de Fables et intitulé Peter & Max.

Les Piper sont une famille de musiciens itinérants. Ils passent leur temps sur les routes du royaume de la Hesse, passant de villages en hameaux à l'aide de leur roulotte branlante, tirée par leur fidèle mule. Johannes, le père, est le leader de la petite troupe. Il est accompagné par sa femme, qui joue du tambourin, et ses deux fils, Max et Peter. Max, l'ainé, est un bon musicien, mais son petit frère, bien que plus jeune, le dépasse déjà dans l'art subtil d'enchanter les foules par les mélodies qu'il tire de sa flûte à bec.
Lorsque Johannes fait don de la précieuse Givre - une flûte enchantée - à Peter, Max en est affreusement peiné. Quelque chose se brise en lui. Alors qu'il pensait que l'instrument lui revenait de droit, voilà qu'on lui vole ce qu'il considérait comme son bien !
Mais l'incident est vite relégué au second plan. En effet, des troupes étrangères viennent d'envahir le royaume. Pour les Piper et leurs amis, les Peep, c'est maintenant le temps de l'exil. À travers la Forêt Noire, les fuyards tentent d'échapper à la tyrannie. Ils ignorent, bien évidemment, que le plus grand danger viendra de leurs propres rangs. Dans les profondeurs des bois, Max rumine et imagine sa vengeance. L'adolescent blessé se transforme peu à peu en un monstre que plus rien n'arrêtera.
Pour Peter et la jolie Bo Peep, c'est le début d'un périple qui les conduira à devenir des criminels et à affronter un Max à la puissance démesurée...

Fables est une série Vertigo écrite avec talent par Bill Willingham. L'auteur y réinvente les contes de notre enfance avec un ton et une approche résolument modernes. Cette fois, il ajoute une pierre de taille à son univers sous la forme d'un roman. Dès les premières pages, les éventuelles craintes sont immédiatement levées ; l'homme possède une plume habile et parvient sans peine à retranscrire l'essentiel de ce qui a fait le succès du titre. Les personnages sont magnifiquement campés et possèdent des personnalités attachantes, un humour subtil et un fort potentiel dramatique. L'on navigue entre tendresse et cruauté, sans jamais verser dans la niaiserie ou l'horreur pure.

L'ouvrage alterne en fait intrigue actuelle et événements anciens, peu à peu révélés. La partie située dans les Royaumes constitue tout de même l'essentiel du récit et devrait sembler familière aux habitués de certains jeux de rôle, avec Gobelins, sorcières et autres guildes. Willingham cuisine des ingrédients connus mais (et c'est bien là l'essentiel) parvient à en tirer une recette unique, pleine de sensibilité et agréablement épicée.
Bien entendu, puisque l'on parle de flûte, vous aurez compris que l'histoire est inspirée de la légende allemande du joueur de flûte de Hamelin. Sa réinterprétation est suffisamment bien fichue pour que l'on oublie rapidement les vagues réminiscences de l'enfance pour se plonger dans de bien actuelles émotions. Seul léger bémol : la conclusion (dans le monde moderne), un peu trop rapide et manquant de panache. Rien toutefois qui puisse se révéler insurmontable tant l'ensemble est agréable et bien construit.

Alors, pour ceux qui ne connaitraient pas les comics Fables, pas d'inquiétude, ce roman peut se lire et s'apprécier de manière totalement autonome. Par contre, si vous avez comme projet de lire les BD, mieux vaut le faire avant puisque ce livre dévoile tout de même quelques événements importants (pour éclairer un peu les habitués sans trop en dire, il se situe après le changement de maire et après un certain mariage retentissant).
Peter & Max est sorti en 2010 chez Bragelonne. L'ouvrage contient quelques illustrations de Steve Leialoha ainsi qu'une petite BD inédite de huit planches. 

Un beau conte vivement conseillé, que l'on soit ou non lecteur de la série.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une écriture habile et efficace.
  • Un conte à la fois féérique et cruel.
  • La petite BD en bonus.

  • Une conclusion un peu bâclée. 

Cerebus
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Gros plan sur Cerebus. Ou introduction à l'Oryctérope et ses mouvements d'humeur.

Cerebus, un oryctérope bagarreur, roublard et quelque peu misanthrope, arrive dans la cité de Iest où sa réputation l'a précédée. Il est accueilli comme un prince au Régence, un hôtel de luxe dans lequel il prend ses quartiers.
Représentant de Lord Julius, Cerebus est bientôt assailli par divers marchands souhaitant se faire remarquer afin de bénéficier de futurs juteux contrats. Lassé par tant de flagornerie, Cerebus décide alors de participer à son propre enlèvement pour pouvoir empocher la rançon. Quelques péripéties plus tard, le voilà non seulement guère plus riche mais même endetté... usant de son habileté politique, l'oryctérope est sur le point de mettre la main sur l'argent dont il a besoin lorsque le Cafard de Lune, en assassinant un homme d'affaire, met un terme à ses plans.
Et ce n'est pas tout, des élections se profilent à l'horizon. L'occasion pour Cerebus de prendre le pouvoir en plus de quelques piécettes. Pour cela, il faudra toutefois battre l'adversaire désigné par Lord Julius, adversaire qui se trouve être... une chèvre !

Si ce résumé du tome High Society vous paraît dingue, c'est parce que l'œuvre l'est et l'auteur, Dave Sim, aussi un peu. Il faut dire que le type a cherché l'inspiration à la dure, en ne consommant pas que du jus de tomate. Difficile de dire si le cannabis et le LSD y sont vraiment pour quelque chose, mais toujours est-il que le résultat est une énorme saga, de 300 épisodes et plus de 6000 planches, écrites et dessinées entre 1977 et 2004. C'est seulement en 2010 qu'une version étrangère (française en l'occurrence) sera autorisée. Essentiellement parce que Dave Sim, en plus d'être un original, est un intégriste de l'auto-publication. À tel point que son personnage est libre de droit pour qui souhaite l'utiliser dans ses propres créations et que Cerebus, après la mort de son auteur, tombera dans le domaine public.




Voyons un peu en détail ce premier tome (qui est en fait le deuxième de la série mais qui avait également été le premier à paraître en VO) édité à l'époque par Vertige Graphic.
Pour commencer, juste pour ceux qui l'ignoreraient, un oryctérope est un animal qui existe réellement et qui peut probablement se vanter de faire partie des résultats les plus ridicules de l'évolution. Ou alors Wotan a vraiment le sens de l'humour. Si Cerebus a donc un physique particulier, les personnages qui l'entourent sont eux tout à fait normaux. Enfin, ils sont humains disons.
Le récit se déroule dans une société assez réaliste et complexe où la corruption règne en maître. Le héros manœuvre au milieu des requins et des margoulins avec une aisance certaine, ce qui lui permet de lancer régulièrement quelques vannes assassines avec un cynisme des plus jouissifs. L'humour est donc présent et la critique sociale se révèle acerbe. En plus du monde économique et politique, Sim va également mettre en scène des personnages réels ou encore parodier des héros bien connus. Le fameux Cafard du résumé par exemple est franchement inspiré du Moon Knight de Marvel.

Graphiquement, le tout est plutôt agréable malgré le côté toujours austère du noir & blanc. Il faut dire que le style de Sim est parfois très minimaliste. D'un autre côté, l'homme est habile et va se lancer dans toute une série d'expérimentations, parfois assez novatrices. Il va jouer sur le lettrage (avec une manière très réussie de représenter un écho par exemple), s'amuse à faire basculer le sens de lecture, alterne de simples dialogues illustrés avec ensuite, entre autres, des transcriptions de discours, bref, la volonté de faire exploser les conventions est là. Et même si tout le monde n'est pas apte à dynamiter ce qui en général sert de base à une narration, il faut avouer que Sim s'en sort souvent haut la main. Notons que certains dessins sont parfois incroyablement puissants et émouvants, ne serait-ce que par la force d'expression des visages et les regards véhiculant une émotion brute et terriblement "vraie". 
L'auteur décrit également un univers riche et personnel où il va pousser assez loin le sens du détail. Ainsi, lorsque les protagonistes se lancent dans une partie de cartes, il ne se contente pas de les faire jouer à la belote ou au rami mais invente et présente son propre jeu. Bon, ce n'est qu'un poker simplifié, tendance heroic-fantasy, mais l'effort se doit d'être souligné.




Du coup, ça serait-y pas génial tout ça ? Ben... pas tout à fait.
Certaines parties notamment traînent pas mal en longueur. Et là on en revient à la difficulté de l'auto-publication. Car un éditeur - enfin, un "bon" éditeur - n'est pas juste un imprimeur ou un méchant arriviste qui veut piquer le pognon des gentils auteurs. Un éditeur, c'est un professionnel qui apporte un regard extérieur, aide à corriger certaines erreurs, amène un échange, bref, un acteur essentiel du processus créatif qui permet d'affiner le résultat final. Bien sûr, parfois, un éditeur, ça peut être chiant aussi. Il peut vous demander de changer un titre, ou d'être plus ceci ou cela, simplement parce que c'est la mode et que ce sera plus vendeur. Donc, s'en priver permet de s'affranchir de certains inconvénients. Mais cela a pour conséquence de ne pas pouvoir bénéficier des avantages.

Il ne s'agit pas de savoir si l'on pouvait ramener ce pavé de 500 pages à 300, 400 ou 450. Simplement, il est indéniable que certaines parties manquent singulièrement d'intérêt voire de clarté. Le travail est donc intéressant, conséquent, mais loin de la perfection.
L'histoire, même si elle est souvent drôle et incisive, souffre de temps morts et peut même sembler répétitive. L'on pourrait même reprocher un manque d'émotion à ce premier tome s'il n'y avait pas un final aussi émouvant qu'inattendu. En une seule planche, Sim parvient à tout faire basculer et même à retranscrire d'une manière assez ahurissante une voix qui se brise et une gorge serrée par l'émotion. Pas de quoi faire oublier les petits défauts évoqués plus haut, mais cela permet au minimum de les relativiser.

Un roman graphique (une BD quoi, faut pas déconner, "roman graphique", ça ne veut rien dire en fait) étonnant, sincère, acide, mais qui manque un peu de maîtrise pour accéder au rang de véritable chef-d'œuvre. Si vous accrochez, il faudra toutefois vous tourner vers la VO, seuls deux tomes étant disponibles en français. Sachez que la suite de la saga est pleine de moments subtils, épiques, émouvants mais aussi parfois de scènes un peu lourdes ou trop longues. Les références au monde des comics mainstream sont très nombreuses (de la Chose à Spawn), les pavés de texte sont omniprésents, et certains arcs s'étirent sur des dizaines d'épisodes. Clairement, vous n'avez jamais lu un truc pareil auparavant. 

Une saga fleuve, totalement à part dans la galaxie comics. 





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Subtil et acerbe.
  • De nombreuses trouvailles graphiques et une volonté de s'affranchir des codes BD.
  • De l'émotion et de l'humour.
  • Une galerie de personnages assez exceptionnelle. 
  • Parfois long et lourd.
  • Un noir & blanc très austère.