Précédemment, dans Tintin...
Publié le
25.7.26
Par
Nolt
Gros plan sur un ouvrage revenant sur les aventures de Tintin (et celles d'Hergé) avec Précédemment, dans Tintin... une énorme claque !
L'homme à l'origine de ce très long essai (750 pages au format 21 x 29,6 cm, sans la moindre illustration !) est David Lluis, déjà auteur de Une relecture dont vous êtes le héros (deux tomes consacrés aux fameux LDVELH). Tintinophile passionné - et passionnant -, l'essayiste méticuleux se propose de nous embarquer dans une saga fantastique et exhaustive où l'on pourra découvrir Tintin sous tous ses aspects et sur tous les supports.
Je dois l'avouer, j'ai parcouru ce livre d'une manière enfiévrée, sautant des repas (ce qui ne me fera pas de mal), passant une presque nuit blanche et délaissant le monde réel pour me plonger dans l'incroyable épopée qui est ici racontée. Aucun livre ne m'avait autant marqué depuis Le Club de Pagel, il y a déjà dix ans. Et je rédige cet article dans la foulée, encore hanté par certains passages et la plume, fort agréable, du sieur Lluis.
Tout commence par la base, autrement dit les œuvres de jeunesse d'Hergé et la principale source d'inspiration qui définira les qualités de son héros le plus connu : le scoutisme. Le courage, la débrouillardise, le respect de la nature, autant de valeurs nobles qui contribueront à façonner le reporter à la houppette. À travers cette lente mise en place, c'est aussi de l'évolution de la BD (encore embryonnaire à l'époque) qu'il est question, avec - entre autres - l'apparition des fameux phylactères qui allègeront grandement la narration.
Rapidement, l'on rentre dans le vif du sujet : l'analyse pointue de tous les albums (et même les travaux en général) d'Hergé, album par album (et version par version lorsque cela est pertinent, et ça l'est souvent). Après une rapide description de l'intrigue et des probables sources d'inspiration, David Lluis se livre à un jeu intellectuellement savoureux consistant à critiquer (parfois durement) certains albums pour aussitôt après se livrer à ce qu'il appelle le jeu de la piñata, permettant, en cognant fort sur chaque aventure, d'en faire ressurgir les qualités réelles mais quelquefois cachées.
Tout est minutieusement passé en revue, sur un ton familier et agréable qui ne parvient pas à masquer la grande maîtrise de l'auteur et l'élégance de son style. Tout cela se lit donc bien, et heureusement vu l'aspect quelque peu aride de l'ouvrage. Mais comment en vouloir à l'auteur, autopublié, qui ne se risquera pas (avec sagesse) à déclencher l'ire des si irritables Éditions Moulinsart en publiant même de rares extraits des albums.
Si vous connaissez déjà un peu l'univers de Tintin, vous ne pourrez que remarquer à quel point ce retour en arrière sur son passé est exhaustif et riche. Outre les albums (tous les albums signés Hergé ; Jo, Zette et Jocko ou Quick et Flupke compris), l'auteur revient sur les pièces de théâtre, les feuilletons radiophoniques, les films et même les spectacles de marionnettes consacrés à Tintin. L'aspect "collection" n'est pas oublié, avec une partie qui liste divers travaux de Georges Remi, de l'illustration d'un menu, aux autocollants Vache qui rit (c'est vrai cette fois, cf. ce poisson d'avril), en passant par des dessous de verre, des emballages de savon ou la conception d'une boîte de crayons de couleur.
La somme de travail est proprement ahurissante.
Venons-en aux petits bémols. La sempiternelle accusation de racisme visant Hergé n'est malheureusement pas évitée (nous l'avions abordée succinctement dans ce dossier), même si elle est cette fois mesurée et présentée avec un souci d'honnêteté. Il me faut cependant ouvrir une parenthèse concernant certains jugements de valeur politiques et historiques. Non, Tintin au Congo, quelle que soit sa version, n’est pas empreint de "racisme paternaliste", c’est là un jugement biaisé dicté par des codes moraux modernes. Impossible d’étudier le passé sereinement et avec un minimum de recul si l’on y importe des doctrines récentes dégoulinant de repentance et d’ethnomasochisme. Hergé n’a jamais rien dit, fait ou écrit pouvant permettre de conclure à un penchant, même léger, pour le racisme (le vrai, celui qui laisse des traces de sang sur les trottoirs, pas celui que les wokistes voient partout). Au contraire, toute son œuvre tend vers un humanisme sincère et profond, même si le père de Tintin était bien un homme de son époque, baigné dans une culture complexe et trop différente de la nôtre pour que l’on puisse la juger sommairement.
S’il y a bien des problèmes dans les trois premiers albums de Tintin, ils sont artistiques et non politiques ou éthiques. Ce sont encore des albums trop verts à la narration peu habile, presque une suite de sketchs, qui n’ont que peu à voir avec l’intemporalité qu’Hergé atteindra par la suite dans le reste de la série, et ce dès Les Cigares du Pharaon. Ceci dit, cet ouvrage est un essai, et il n’est donc pas incongru que l’auteur y défende son point de vue, même s’il est parfois outrancier (et à d’autres occasions heureusement bien plus nuancé voire éclairé, notamment lorsqu’il se positionne contre l’interdiction ou la modification des œuvres artistiques jugées "inbon", ce qui est à mettre à son crédit). Aussi ne vais-je pas rentrer plus avant dans un débat trop axé sur cet aspect, d’une part parce que ce serait donner une fausse idée de la richesse exceptionnelle de ce travail, d’autre part parce que l’auteur me semble faire partie de cette gauche disparue, hugolienne et respectable, qui acceptait le débat démocratique, et non de la secte criminelle, raciste, totalitaire et déviante qu’elle est devenue.
Même chose pour les accusation de "collaboration" ou de "neutralité" jugée déraisonnable. L'Étoile Mystérieuse, devenue une métaphore de l'occupation allemande, avec de méchants Américains en antagonistes, serait ainsi un album "abject". C'est là aller bien loin dans une obsession étrange. D'une part, comme le rappelle l'auteur lui-même, en citant Goldman et son Né en 17 à Leidenstadt, nous ne savons pas ce que nous aurions fait, sans recul, dans l'urgence, la peur au ventre et l'envie de protéger les nôtres à l'esprit. Là encore, à une époque où la radicalisation semble être de mise, surtout sur ces sujets, il faut rendre hommage à la prudence et à la mesure de l'auteur. D'autre part, ces mises en accusation régulières, près d'un siècle après les faits, semblent bien vaines. Oui, Hergé aurait pu faire des Américains de gentils adversaires, voire des alliés, mais aurait-il pour autant évité le fourvoiement et d'autres accusations ? Après tout, le régime US était aussi raciste que les autres à l'époque (la ségrégation a même continué jusque dans les années 60 chez les "champions de la liberté"), et l'armée américaine, en termes de crimes de guerre, n'a rien à envier à la Wehrmacht. Entre les bombardements atomiques du Japon et les villes européennes rasées, avec massacres de civils afin de les "libérer", l'Oncle Sam n'est pas aussi sympathique que l'Histoire officielle tend à le faire croire. Mais c'est ainsi, l'étiquette "gentils" est apposée par les vainqueurs. Et les vainqueurs sont souvent les plus brutaux.
Bon, on a fait le tour des points de "friction". Et pour être honnête, je savais qu'il y en aurait. Peu importe, tout comme un être humain ne peut être réduit à son pire défaut, un livre ne peut être jugé sur les seuls points qui nous ont froissés. Et celui-ci contient trop de magie, de belles surprises et d'enivrantes anecdotes pour être reposé parce qu'un ou deux détails ne nous conviennent pas.
OK, l'auteur n'apprécie pas trop Vol 714 pour Sidney, pour des raisons qui justement me le font considérer comme l'un des meilleurs albums, l'amertume en tête, mais je fais partie de ces indécrottables naïfs qui rêvent encore d'un monde où l'on peut être adversaires dans l'idée sans être ennemis dans la vie. Et surtout, ce qui m'importe, c'est l'œuvre, l'œuvre seule. Je connais trop les auteurs, et les humains en général, pour devenir "fan" de l'un d'eux. Je les sais imparfaits, au mieux, terrifiants, au pire, même si certains forcent tout de même la sympathie et l'admiration par leurs actions et leur droiture (oui, je pense à Maître Habersetzer).
OK, l'auteur n'apprécie pas trop Vol 714 pour Sidney, pour des raisons qui justement me le font considérer comme l'un des meilleurs albums, l'amertume en tête, mais je fais partie de ces indécrottables naïfs qui rêvent encore d'un monde où l'on peut être adversaires dans l'idée sans être ennemis dans la vie. Et surtout, ce qui m'importe, c'est l'œuvre, l'œuvre seule. Je connais trop les auteurs, et les humains en général, pour devenir "fan" de l'un d'eux. Je les sais imparfaits, au mieux, terrifiants, au pire, même si certains forcent tout de même la sympathie et l'admiration par leurs actions et leur droiture (oui, je pense à Maître Habersetzer).
Même en étant un tintinophile averti, il est très probable que oui. Au détour d'un paragraphe, il n'est pas rare de découvrir un fait peu connu ou une vision qui nous avait échappé. En vrac, l'on peut citer par exemple les auteurs (chanceux) dont l'œuvre est citée dans la production hergéenne et qui y sont eux-mêmes représentés (souvent sous forme de figurants) ; vous apprendrez aussi pourquoi certains pensent que la Castafiore brise habituellement le verre lorsqu'elle chante ; vous trouverez une longue liste des prénoms imaginés par Hergé pour le Capitaine Haddock (avant donc le choix final d'Archibald) ; si certains caméos vous ont échappé, ils sont également détaillés ; certaines idées, plus ou moins développées, pour divers albums sont également détaillées, notamment celles concernant Tintin et les Picaros, avec une tirade incroyable d'Igor Wagner ; vous aurez même droit à une anecdote, émouvante, sur un jeune lecteur demandant à Hergé de le dessiner dans une aventure de Tintin...
Les références à d'autres œuvres sont également nombreuses, de Francis Coplan au fantastique Matin des Magiciens (fantastique car le scientisme est une déviance, l'Homme se doit de marcher sur deux pieds : le cartésianisme, certes, mais aussi la spiritualité, sinon, il boîte). Bon, on apprend aussi que le deuxième prénom de Greta Thunberg, l'épouvantail à moineaux au cerveau atrophié, est... "Tintin". Heurk. Ou que l'album Les Bijoux de la Castafiore passe le "test de Bechdel", ce truc de connasse hystérique en lutte contre le patriarcat imaginaire qui lui permet pourtant de développer ses théories misandres dans le confort hypnagogique obtenu par les inventions masculines qui lui évitent de crever dans une mine ou sur un échafaudage. Re-heurk.
Bon, rien de bien méchant, je sais juste maintenant que David et moi ne passerons pas nos vacances ensemble. Dommage, j'aime beaucoup son style. Mais bon, j'ai horreur des voyages de toute façon.
Revenons-en au sujet principal. Outre ces révélations quelque peu anecdotiques, l'on peut noter diverses créations personnelles de l'auteur, comme son explication subjective de l'intrigue, un peu décousue à la base, de L'Oreille Cassée. Ou, mieux encore, une fin imaginaire du Sceptre d'Ottokar, dans laquelle l'auteur développe une idée introduisant le futur du pays et son objectif... Lune ! Brillant !
Même un article deux fois plus long (et celui-ci l'est quand même déjà bien assez) ne permettrait pas de faire le tour de cet ouvrage stupéfiant à bien des égards. Qu'il soit issu d'un auteur autopublié, quand on sait la charge de travail que cela représente, et qu'il garde tout de même ce niveau de qualité (les coquilles sont rares) constitue une réelle exception dans l'édition. Mais c'est surtout la qualité de la plume et la passion évidente de son auteur, outre son aspect très complet, qui le place largement dans le Top 5 des ouvrages, traitant de Tintin et Hergé, à avoir dans sa bibliothèque.
L'essai se termine, comme il se doit, par la description des grandes aventures inachevées, sur lesquelles nous avons tous rêvé, que ce soit le Thermozéro, Un jour dans un Aéroport ou, bien évidemment, Tintin et l'Alph-Art.
C'est terminé. Une page se tourne. Je quitte David Lluis comme autrefois j'ai quitté Hergé, avec un pincement au cœur. Il faudra sans doute attendre 2054 pour que Tintin soit enfin disponible pour tous, ou plus sûrement pour que Moulinsart décide de lui donner une suite pour prolonger les droits. C'est si loin. Si long. En attendant, nous avons tout de même ces albums où Tintin et Haddock revivent à jamais leurs aventures trépidantes, émouvantes, essentielles. Et, de temps à autre, nous avons un ouvrage qui se démarque dans la vaste production tintinolèsque. Un ouvrage qui ravive la flamme, fait remonter souvenirs et sensations, donne un nouvel éclairage, un nouvel élan, tout en vous cognant fort dans le bide et en enchantant votre esprit. Que cette lecture fut belle, irritante parfois, surprenante, mais surtout profondément enivrante et lumineuse ! Je ne peux que vous conseiller vivement ce récit/essai/témoignage d'amour qui prend aux tripes et donne ce vague à l'âme propre à ceux qui reviennent d'une grande aventure et savent que, malgré tous les mots à leur disposition, ils ne pourront en rendre l'extraordinaire magie. Mais le spleen de la dernière page est le prix à payer pour connaître l'étrange bonheur que seuls le papier et l'encre peuvent engendrer...
En un mot, faut-il vous jeter sur ce livre ? OUI !
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