Rewind : Ne raccroche pas
Publié le
27.7.26
Par
Nolt
En 1985, Daniel Bevilacqua, dit "Christophe", sort un titre aujourd'hui considéré comme "kitsch" par ceux qui jugent vite et mal : Ne raccroche pas.
Et à l'époque, le titre est tout aussi mal perçu, mais pour d'autres raisons. D'aucuns le trouvent irrespectueux ou, pour le moins, osé. Une drague maladroite, par chanson interposée. Il est vrai que l'interprète des Mots Bleus semble fantasmer sur une princesse de vingt ans sa cadette. Probablement d'ailleurs que, dans un milieu habitué à des écarts d'âge qui atteignent facilement le double, encore aujourd'hui, ce soit le roturier qui choque. Quelle audace de s'adresser ainsi à la Princesse Stéphanie de Monaco !
Mais comme souvent dans les chansons écrites et composées par des perfectionnistes, intelligents et inspirés, tout ne se résume pas à l'écume d'une impression fugitive. Revenons d'abord sur ce chanteur aux tubes populaires mais à l'aura méconnue. Christophe, c'est notamment l'auteur d'albums comme Bevilacqua ou Comm'si la Terre penchait, des "galettes" contenant des compositions complexes, matures et très abouties. Et une forme certaine de poésie, sombre et délicate. Le type n'est pas un chanteur à midinettes, une sorte de Herbert Léonard à moustache, ou un simple interprète de variété. Perfectionniste, cinéphile, pilote de course, collectionneur (de synthétiseurs et de juke-box, entre autres), l'homme est plus profond que les succès de l'artiste (et leurs analyses superficielles) ne le laissent paraître.
Revenons sur la chanson qui fait débat à sa sortie, et notamment sur les paroles.
Ma princesse pleure dans les journaux
Poids des larmes, le choc des photos
Elle a le cœur lourd
Elle a besoin d'amour
Et l'amour, l'amour le voilà
Qui appelle d'une cabine en bas
Pourvu qu'elle réponde
Pourvu qu'elle réponde
Ce premier couplet est très important. S'y cachent en effet des éléments cruciaux qui transforment la soi-disant "chanson facile" voire ringarde en œuvre plus complexe que ce que peut laisser supposer une écoute distraite.
Tout d'abord, la princesse "pleure dans les journaux". Une manière élégante de souligner la rapacité de la presse people, qui se nourrit de drames, déjà à l'époque. La seconde phrase est d'ailleurs une allusion marquée au slogan de Paris-Match : le poids des mots, le choc des photos. Ainsi, dès les premiers mots, il est impossible de passer à côté d'une critique, subtile mais réelle, d'un fait sociétal et d'une dérive "journalistique".
Plusieurs extraits permettent ensuite de revenir sur la manière dont le personnage de la chanson s'adresse à "sa princesse".
Allo, Stéphanie, ne raccroche pas
[...]
Dernière chance comme au casino
Dernière chance, dernier numéro
Pourvu qu'elle réponde
Pourvu qu'elle réponde
[...]
Allo, Stéphanie, viens vite je t'attends
Sèche tes yeux, ne fais pas l'enfant
La nuit est douce près de la mer
Si dans un premier temps, l'on peut effectivement penser que Christophe drague Stéphanie, avec audace et insistance, il convient d'analyser ce qui est dit réellement et ce que le personnage (le chanteur se mettant bien entendu en scène) fait exactement.
Il ne la drague pas, il n'est même pas en sa présence. Il espère sa venue, voire la possibilité de simplement échanger quelques mots avec elle, ce qui n'arrive jamais. Dans un premier temps, elle "raccroche sans un mot". Était-ce seulement elle qui a répondu ? Puis, tout le long de la chanson, Christophe ne fait que répéter son espoir noyé de spleen. Il ne la drague pas, il rêve qu'un jour, elle répondra. Cela change tout.
Nous sommes ici moins dans une démonstration de kéké dragueur que dans les lamentations d'un amoureux transi qui se nourrit d'espérance. Et c'est ici que l'on bascule sur ce qui est évident mais échappe apparemment à bien des gens : la séparation des deux protagonistes.
En effet, Christophe n'aborde pas Stéphanie à l'occasion d'une rencontre due au hasard, lors d'une cérémonie ou après un concert. Il tente de lui téléphoner. Et quand on sait à quel point l'auteur-compositeur est précis et soigne le moindre détail, cela ne peut être le fruit du hasard. Surtout après avoir écorché les habitudes de la presse dans le premier couplet. Alors que les rapaces sans âme torturent la belle princesse à l'aide d'articles aiguisés, l'amoureux sincère demeure à distance, bloqué par un mur que même la technologie ne peut aider à franchir.
La cabine téléphonique, l'appel tardif, l'espoir teinté de douleur et de solitude, tout contribue à faire de cet inconnu qui offre son âme un quidam qui sera laissé pour compte, suspendu à son espoir et son combiné. Ce qui semblait être un pont entre des inconnus (la technologie, ici le téléphone) n'est qu'une passerelle fragile qui ne laisse passer que peu d'élus. Le chanteur le sait bien, ce qui résonne même dans la mélodie. À partir de 2:50, les plages de synthés deviennent aussi planantes que mélancoliques, infinies et lyriques dans leur froide certitude d'un amour condamné au fantasme et au fantasme seul.
La princesse est toujours seule. L'amoureux, même pas éconduit, est en larmes. La presse, elle, continue d'imprimer. Il ne s'agit nullement d'une chanson sur un type qui veut se taper une jeune princesse, mais d'un désenchantement auquel le protagoniste échappe, au moins un temps, en rêvant d'une histoire cinématographique, dans laquelle les princesses répondent quand on leur téléphone. Mais dans la réalité, même les signaux électriques transportant les voix ne franchissent pas vraiment les murs symboliques. Stéphanie ne répondra pas. L'homme dans la cabine, qui a mis "ses bottes rouges" pour qu'elle le reconnaisse, demeurera à jamais une ombre dans la nuit, un non-être, un spectre se lamentant sur un amour de conte de fées.
Est-ce là la seule interprétation possible de cette chanson ? Oh, sans doute pas. Mais elle est crédible, surtout quand on sait qui l'interprète. Et surtout, elle donne tellement plus à réfléchir que cette hypothèse, farfelue, d'un chanteur draguant réellement une princesse par le biais d'un 45 tours...
Et puis, n'avons-nous pas tous connu cette impression, folle et tordant notre estomac, qui se résume à un "pourvu qu'elle réponde" ?
Ne raccroche pas, par sa condamnation d'une certaine forme de "journalisme", par sa lucidité concernant certains moyens technologiques et par sa froide et triste conclusion, quitte totalement le domaine de la variété bas de gamme que certains lui avaient imposé pour toucher à l'universalité, à la souffrance partagée, aux espoirs déçus, bref, à notre condition.
Pas mal, non, pour une chanson "ringarde" et "kitsch" ?




