Déliquescence
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À gauche ci-dessus, une couverture datant des années 80 (du roman pour la jeunesse, Un hiver aux Arpents).
À droite, nouvelle couverture pour le même roman, datant cette fois de 2012.
Heu… c’est moi où cette évolution pue la merde ?
Et pas n’importe quelle merde, celle qui te sort du cul un lendemain de cuite au schnaps local, alors que tu as bouffé mexicain. Un truc classé Seveso qui te change la couleur des peintures.

C’est incroyable, on part d’un véritable dessin, fait par un véritable dessinateur, et 30 ans plus tard, alors que les moyens techniques ont été démultipliés, on obtient un gribouillis immonde d’un pseudo-artiste dont on a l’impression que c’est la première réalisation. 

Et ce n’est pas juste un problème esthétique. Oui c’est moche et mal foutu, mais on perd aussi le sens du dessin. Dans le premier, on voit la stupeur et/ou l’inquiétude sur les visages. Ça colle avec l’intrigue et c’est censé donner envie d’en savoir plus.
Dans la deuxième version, rien ne va. Le personnage derrière a l’air de se marrer, la fille du milieu, on a l’impression qu’elle se mouche, et le benêt devant semble être parti en freestyle mi-lambada mi-tecktonik ! À quel moment dans la vie tu peux avoir les bras dans cette position ? 
Et l’aspect des fringues… sur le premier dessin, on a même l’impression de relief, d’épaisseur de la doudoune. Sur le second, on dirait un truc fait au stylo sur un coin de table. 
Mais putain, comment on peut valider ça ?

Évidemment, c’est loin d’être le seul exemple dans le genre. Plus on avance dans le temps, plus la plupart des couvertures des livres qui demeurent (difficilement) disponibles en neuf, même s’il existe de rares exception, se détériorent et perdent en qualité technique et en impact émotionnel.
Et ça, ce n’est pas sans conséquences.

La couverture d’un livre, c’est sa capacité de séduction. C’est ce qui, dans les rayons, parmi une multitude de bouquins, va attirer l’œil du lecteur et lui faire de folles promesses. Exactement comme le fait, pour un rencard, de prendre une douche, s’habiller correctement, bref, se présenter de manière accorte. 
Je me souviens parfaitement, étant gamin, quand j’ai acheté ce livre, celui de gauche, avec cette exacte couverture. Si j’avais vu la seconde, probablement n’aurais-je même pas feuilleté son contenu.

Et il serait faux de penser que puisqu’on s’adresse à des enfants, l’exigence de qualité peut être absente, ou plus basse. Bien au contraire. L’effondrement a commencé il y a bien des années, quand des éditeurs scélérats ont fait des coupes dans les livres, quand ils ont tout mis au présent, enlevé les mots jugés complexes et rendu les contenus fades et pauvres sous prétexte d’attirer les enfants.
Mais quand on écrit pour les enfants, on vise toujours une « marche plus haut » !
Il y a quelques mots qu’ils ne connaîtront pas ? Eh bien tant mieux, ils en chercheront le sens.
Il y a des temps qu’ils ne maîtrisent pas ? Justement, c’est en les voyant employés qu’on apprend à les conjuguer, sans même avoir à faire un effort. 
Se limiter à ce que le lecteur est supposé connaître, surtout s’il est jeune, c’est refuser d’élargir son horizon, c’est l’enfermer dans sa prison de 50 mots, sa vie de 50 mots, son univers de 50 mots.

Pour les illustrations, cela procède de la même logique. Plus on bâcle, plus on fait simple, plus on enlève de sens et de technique, plus l’objet perd de sa valeur symbolique. Et comment s’étonner du peu d’intérêt des nouvelles générations pour les livres si on leur propose des contenus charcutés et des dessins qui fileraient la chiasse à une poule d’eau ?  
Et le pire, c’est que ce n’est nullement étonnant.
Pourquoi, dans une civilisation qui s’écroule sur tous les plans (économiques, moraux, industriels, judicaires, scolaires…) la littérature ou le divertissement échapperaient-ils au naufrage, au nivellement par le bas, et au sinistre abandon du beau et du digne ?

C’est sans doute cela le plus tragique. Quand le passé devient plus précieux que l’avenir, plus séduisant aussi, l’on cesse de se projeter vers demain. En tout cas, pour ceux qui ont eu la chance de connaître le monde d’avant. Pour les autres, ils ne se rendront même pas compte du monde inique, nocif et absurde qu’un système délirant a bâti pour eux…
Cette dégénérescence qui est à l’œuvre partout, elle ronge aussi nos livres, nos souvenirs, nos rêves. Et elle continuera à redessiner la réalité, en plus sombre, en plus trouble, en plus odieux. Parce qu’à l’image des couvertures des livres, durant ces quelques décennies passées, quelque chose d’essentiel nous a échappé dans une lente érosion, lambeaux après lambeaux. Quelque chose a pourri pendant que nous restions inactifs, à contempler la venue de l'impossible et l'installation du désagréable. Et à ne rien faire et ne rien faire encore, l'on se réveille un jour dans un monde où les couvertures ne sont pas les seules choses, jolies et nobles, à s'être évaporées. 

Rien ne peut se maintenir sans effort, pas même une évidence si l’on cesse de se battre pour elle. 


Un autre exemple de cette tendance à l'appauvrissement technique et à la perte d'exigences.