Carrie (série TV)
Publié le
28.10.26
Par
Nolt
Ce fut un grand roman, un bon film, voyons maintenant cette nouvelle adaptation de Carrie en série TV.
Publié en 1974, Carrie est le premier roman de Stephen King. Il s'agit d'un récit âpre, dur, dans lequel on suit une adolescente, disgracieuse et empruntée, qui est à la fois harcelée dans son lycée et maltraitée par sa mère, une religieuse fondamentaliste. Innocente persécutée, la jeune fille va cependant développer des pouvoirs de télékinésie et s'en servir comme mécanisme de défense face à un monde qui la rejette et, pire, la dévore.
Sur bien des plans, le film de Brian de Palma était fidèle à cette histoire, aussi émouvante que terrifiante. La série TV, disponible sur Prime, va en revanche prendre de grandes libertés avec la trame originelle. Voyons cela en détail.
Tout d'abord, le récit est modernisé et se déroule de nos jours. Plutôt une bonne idée, histoire de ne pas se calquer sur le film et, surtout, d'intégrer les moyens de harcèlement modernes, avec en premier lieu les fameux et si nocifs "réseaux sociaux". Le casting n'échappe pas à une touche wokiste évidemment, mais bon, rien à voir évidemment avec un Sex Education. Ça reste supportable. En réalité, si vous ne connaissez pas le roman, ça reste même transparent. Direction et jeu d'acteur sont bons, certaines scènes très efficaces mais... très vite, on se rend compte que tout est très aseptisé.
Dans le roman, Carrie est une pauvre chose terrifiée, molle, informe. Son aspect et son attitude énervent même ceux qui veulent l'aider. Cet aspect n'est pratiquement pas repris dans la série (si ce n'est par une réflexion d'une prof). Summer H. Howell, qui incarne Carrie White, est au contraire intelligente, mignonne, souriante, ouverte. Cela change tout au niveau du personnage principal, beaucoup plus sympathique et politiquement correct. La mère de Carrie, interprétée ici par une Samantha Sloyan presque méconnaissable, est également très différente du personnage épouvantable du roman, au point qu'elle peut parfois générer une certaine sympathie, ou au moins de la compassion. Ce n'est pas forcément absurde comme approche, simplement, c'est beaucoup moins... sulfureux. Difficile de comprendre l'impact du roman, et le "décollage" de King à l'époque, si l'on aborde l'intrigue uniquement par cette version presque gentillette.
Autre point cette fois plus problématique, les premiers épisodes sont très "planplan". Tout se déroule de manière très prévisible, sans scène choc, sans véritable émotion. Même la scène des "premières règles", à l'école, semble terne à côté du séisme émotionnel qu'elle engendrait dans le roman. Attention, ce n'est pas nul ou inintéressant, c'est plutôt scolaire et sans ambition. Tout est très téléphoné, on devine le moindre rebondissement (même quand il ne figurait pas dans le récit originel), et rien ne vient gêner ou enthousiasmer le spectateur. Il faut en fait attendre la fin de l'épisode 4, et surtout l'épisode 5, pour que le rythme s'accélère et que l'on découvre une réelle tension, ou en tout cas des scènes un peu plus "jubilatoires".
Abordons maintenant un point qui peut déranger mais justifie clairement une série en plusieurs saisons : la multiplication des jeunes filles ayant un pouvoir (non, ce n'est pas un spoiler). King étant crédité comme producteur exécutif, l'on peut imaginer qu'il a au minimum validé l'idée, voire qu'il en est à l'origine. Cela permet en tout cas de raccrocher la série au mythe de La Tour Sombre, son grand-œuvre. L'ajout de cette "guilde" fait en effet penser à certains aspects de L'institut par exemple. Là encore, pourquoi pas, l'idée n'est pas forcément mauvaise, mais cela change radicalement le récit. Carrie n'est plus une victime tragique, isolée et désespérée. Par certains côtés, elle se rapproche même des personnages du film Chronicle. Et on en arrive au changement de nature même de ce que l'on nous raconte...
Carrie, à la base, est une histoire troublante, pathétique et incroyablement triste. Et King l'a inscrite à l'époque, volontairement, dans le registre de l'épouvante. Pas l'épouvante de bazar, celui dont on rigole de nos jours à Halloween, mais l'épouvante réelle, viscérale, qui dérange et bouscule. J'ai souvent répété, au fil de nombreux articles, que King n'était pas "le maître de l'horreur", comme les journalistes ont l'habitude de le dire, mais le maître de l'émotion. Parce qu'il parvient à installer des personnages épais, crédibles, habités, qui sont eux-mêmes les vecteurs de cette émotion. Et pour cela, King allait parfois très loin dans l'horreur, la vraie, pas celle des vampires et des démons, celle de la vie réelle, celle que l'on rencontre dans une cour d'école, à la maison ou au boulot. Et de cela, dans cette version de Carrie, il ne reste rien, si ce n'est des oripeaux faisant office de vague référence, et rien d'autres. Alors que la spécialité de King était d'aller remuer ce qui est sale, lourd et puant dans l'inconscient collectif, l'on a ici une version propre, lisse, ennuyeuse presque.
Oh, il y a du sang, accordons au moins cela à Mike Flanagan, créateur et showrunner du binz : Carrie, reine du bal, sera bien aspergée d'hémoglobine, mais même là, l'émotion était-elle à son comble ? A-t-on été pétrifiés, glacés ou simplement peinés ? Non. Pourquoi ? Parce que l'on a quitté le champ de l'épouvante. Cette série, qui n'est pas mauvaise en soi, est une série sur le harcèlement, avec une pointe de "super-pouvoirs". Elle ne retranscrit en rien le malaise profond qui saisissait le lecteur dans Carrie, et en cela, elle s'avère clairement une très mauvaise adaptation. Par contre, contrairement au film La Tour Sombre, qui réussissait l'exploit d'échouer dans tous les domaines, c'est une série plutôt bien fichue, agréable à regarder et qui introduit un concept suffisamment fort pour prétendre à une suite.
Autrement dit, si vous attendiez une adaptation "coup de poing" du roman, avec un ton très sombre et un brin d'audace, clairement, vous pouvez passer votre chemin. On n'y est pas du tout. Par contre, si une adaptation moderne et (très) libre attise votre curiosité et que vous ne recherchez pas spécialement à être surpris ou ému, alors, oui, cette version ronronnera très bien entre un Marvel et un téléfilm de TF1.
| + | Les points positifs | - | Les points négatifs |
|
|
|








