La Parenthèse de Virgul #54
Publié le
13.10.26
Par
Virgul
On va parler aujourd'hui de hantise et de scénario de film. De quoi vous faire frissonner sous la couette et activer vos neurones. Parce qu'en réalité, l'analyse à laquelle on va se livrer doit se réaliser en deux temps, pour ne pas tomber dans un piège grossier.
Allez, on attaque ! Miaw !
Autre plan d'existence et fausses incohérences
Qui ne connaît pas Sixième Sens, le célèbre film de M. Night Shyamalan, avec Bruce Willis dans le rôle principal ? Lors de sa sortie, le long-métrage a connu un grand succès et a surtout frappé par son énorme twist final. Un twist étant un retournement de situation important qui oblige à reconsidérer tout le récit d'un autre œil. Votre félin serviteur avait d'ailleurs pris cet exemple, entre autres, dans cette ancienne Parenthèse abordant le véritable sens du mot "spoiler".
Personne n'ignore en effet aujourd'hui que, dans cette histoire, le docteur Malcom Crowe est en fait... un fantôme. Mais à l'époque, bien futé était celui qui pouvait se vanter d'avoir vu le coup venir, malgré les indices bel et bien disséminés dans le film.
J'ai récemment pu assister à une discussion, dans un podcast, où plusieurs débatteurs (dont trois scénaristes) soulignaient les incohérences et facilités du récit. En gros, il est reproché à Shyamalan, scénariste et réalisateur de ce long-métrage, d'avoir occulté ce qui posait problème et de ne pas avoir identifié ou résolu diverses incohérences. Prenons un exemple. Tout d'abord, un exemple qui fonctionne. Quand Malcom rejoint sa femme au restaurant, il est en retard et ne s'étonne donc pas qu'elle ne lui réponde pas, car il pense qu'elle boude. Ça, ça marche plutôt bien. Voyons maintenant une scène qui, en apparence, ne fonctionne pas. Quand Malcom attend le petit Cole (le garçon qui voit des fantômes) chez sa mère, en compagnie de celle-ci, là, il devrait s'étonner du fait que la dame ne lui adresse pas la parole. D'ailleurs, comment a-t-il fait pour arriver là ? Il aurait dû payer le taxi, frapper à la porte, se faire accueillir, entamer une discussion, or tout cela est impossible puisque seul Cole peut interagir avec lui. La démonstration est faite : si on les scrute attentivement, plusieurs scènes ne tiennent pas la route.
Eh bien le raisonnement ci-dessus est totalement faux. Il n'y a dans Sixième Sens ni ellipses douteuses ni incohérences fondamentales. C'est là une impression trompeuse laissée par une analyse superficielle. Si certains en viennent à une telle conclusion, c'est parce qu'ils ne tiennent pas compte du fait que Malcom est mort. L'on pourrait m'objecter que si, justement, ils en tiennent compte, c'est même d'ailleurs pour cela que la scène évoquée plus haut leur paraît impossible. Mais en réalité, ils ne tiennent pas compte de ce que cela implique.
Malcom est un esprit. Il est sur un autre plan d'existence. Cela n'a aucun sens de penser qu'il mène une vie normale, même s'il ne "sait pas" qu'il est mort. Il ne prend pas le taxi ou le métro pour se rendre chez Cole, pas plus qu'il ne va travailler chaque jour. Et il ne prend pas de douche chez lui, pas plus qu'il ne rejoint sa femme dans le lit conjugal, car si cela arrivait, évidemment, il se rendrait compte que quelque chose cloche (si elle ne lui répond pas, si elle prend sa douche en même temps que lui et en le "traversant", etc.).
Puisque Malcom est un fantôme, il convient d'accepter le fait qu'il a une existence fort différente de celle qu'il a pu mener quand il était en vie. Les lois qui s'appliquent ici sont plus proches de celles du rêve que de la logique cartésienne. Si Malcom ne se rend pas compte que la mère de Cole ne le voit pas, c'est parce qu'il n'a pas sonné chez elle, il ne lui a pas non plus tenu une conversation, il s'est matérialisé juste avant l'arrivée du petit garçon, mais en pensant avoir effectué le trajet et en étant persuadé qu'il a devisé avec Lynn, la jeune maman. Il ne ressent pas de ruptures ou d'incohérences, tout comme dans un rêve nous ne trouvons pas étrange une transformation subite de décor ou le fait qu'un personnage endosse tout à coup une autre identité. Nous sommes enrobés d'un parfum de normalité dans les rêves, même si nous nous déplaçons instantanément. Il n'est pas totalement absurde de supposer que ce même parfum, ce même sentiment apaisant de logique interne (non une réelle logique de notre point de vue cartésien de vivants, juste son parfum), vienne rassurer Malcom et l'empêcher de constater ce qu'il se refuse encore à voir.
Malcom, en être éthéré qu'il est devenu, erre dans des limbes dont nous ne connaissons rien. Il prend forme par moment, sans se douter de son état et avec la ferme impression de mener une vie normale qui pourtant n'existe plus. Il ne rentre pas dormir chez lui, ne va pas à son bureau, ne prend pas de repas, il passe d'une scène à l'autre, comme un... fantôme. Et sans notion du temps.
Sans cet aspect crucial, ce ne serait de toute façon pas quelques scènes qui poseraient problème, mais l'ensemble de l'histoire. Pour qu'elle fonctionne, il est impératif de tenir compte du fait que Malcom est un esprit. Et qu'un pur esprit ne répond pas à la logique humaine.
Ainsi, Sixième Sens ne contient ni incohérences ni petits arrangements avec la logique, du moins si l'on prend réellement en compte l'état très exotique du personnage principal. L'honneur du sieur Shyamalan tout comme la qualité de sa plume sont ainsi saufs. De rien ! Prenez soin de vous !
Miaw !





