Decorum #1
Par


"S'il est vrai que le meurtre constitue un dénominateur commun entre toutes les espèces,
il n'en va pas de même pour l'assassinat, qui relève plutôt de... la vocation."

Voilà... Cette phrase a de la gueule et c'est sans doute pour ça que vous la lirez en guise de chapeau dans la grande majorité des articles parlant de Decorum. Eh bien ce sera peut-être un des rares points communs entre cette chronique et toutes les autres traitant du même sujet disséminées de-ci de-là sur "les internets", comme disent les gens à la date de péremption marquée à l'indélébile. 
Parce que le tout internet aime et adule Decorum... et je me demande encore pourquoi à l'heure actuelle... après deux lectures de l'ouvrage et un certain temps de réflexion.
Ah, il y a du bon, hein... mais ce n'est pas ce que j'ai ressenti en premier lieu ! Enfin si, littéralement, si puisque, en premier lieu, je n'ai vu que la couverture assez jolie au nouveau format plus "franco-belge" de chez Urban (présenté dans cet article). Et force est de constater que, même si on dirait un artwork du jeu vidéo Destiny, la couverture est sympa. Puis après, j'ai feuilleté l'ouvrage...

Du coup, autant être direct : si vous êtes Hickmanophile, pardonnez-moi d'emblée... ou passez votre chemin.
Je ne connais que très mal le scénariste Jonathan Hickman mais assez pour savoir que certains lui vouent un culte (cf. cependant la partie "Le cas Hickman" de cet article, dans lequel Nolt expose plutôt les tares de l'auteur). Ils ont tout mon respect car tous les goûts et tous les dégoûts sont dans la nature ! Mais l'objet de leur idolâtrie n'est en rien intouchable à mes yeux.
Par ailleurs, je ne connaissais pas du tout l'illustrateur Mike Huddelston. Et lui, il me fait l'effet de 86 kilos de pâtes carbonara : c'est bon, mais c'est trop ! 

Oui, il va falloir que je m'explique mais avant cela, parlons de ce que raconte ou veut raconter ou tente de raconter ou raconterait Decorum... Ah ben oui, je fais ce que je peux !

Il semblerait que, malgré mes nombreuses lectures, je n'ai pas le niveau pour piger du premier coup ce que Decorum peut bien vouloir me narrer. D'un autre côté, j'aime bien quand une BD ne me prend pas pour un idiot et cache un peu son sens premier... certes. Mais j'ai plus de mal à blairer une BD qui cache une histoire somme toute assez simple derrière de tels semblants de complexité qu'elle donne de prime abord l'impression qu'une connexion télépathique directe avec son auteur est nécessaire pour que ce que l'on y lit fasse sens ! C'est donc au bout de deux lectures que je pense avoir cerné l'histoire dans sa globalité, ce que je lui reprocherais et... ce qui constitue pour moi l'hypocrisie des fanboys qui parlent ailleurs de cet album. Voici donc les grandes lignes du début de l'histoire...


Le début pose le décor d'un lointain futur où des affrontements entre technologies et magies ont fini par semer le chaos. 
Ces guerres sont retranscrites dans des planches nous montrant le débarquement par les airs et la mer de conquistadors robotisés s'en prenant à des sortes d'Amérindiens du futur armés d'espèces d'armes soniques que ne renieraient pas les Atréides (si j'ai bien pigé) avant que l'on nous offre un combat devant ce que j'imagine être une pyramide inca qui abriterait une cérémonie autour d'un cristal rosâtre. Le cristal va finir par s'envoler en défonçant le sommet de la pyramide sans même avoir pris la peine de dire au revoir ni rédigé un constat pour les dégâts... pour que l'on retrouve plus tard un de ses éclats entre les mains d'un personnage central de la BD.
Dès le début, visuellement, ça oscille entre : "Ouah, c'est beau, ça", "Ben là, c'est un croquis préparatoire", "Et ça, c'est un crayonné", "C'est quoi, ça, sans déconner ?" et "Mais pourquoi cette case-là a été dessinée par le stagiaire du comptable du dessinateur ?". C'est perturbant mais ce ne serait pas grave si chaque changement de style correspondait à quelque chose, sémantiquement parlant... sauf que non. Ou alors, ça m'est passé aussi loin au-dessus de la tête qu'un cristal rosâtre supersonique !

Toujours est-il que l'on apprend (par le biais de textes relativement imbitables et aussi artistiquement qualitatifs que les panneaux de présentation expliquant l'univers concerné dans les mauvais films de SF des années 80) qu'une institution baptisée l'Eglise de la Singularité a usé de tous les moyens pour fédérer tout ce que l'univers pouvait compter comme formes de vie jusqu'à recourir à l'usage d'un virus mortel impactant des populations entières (en matière de saloperie, on a visiblement atteint des sommet).
L'Eglise de la Singularité offre toutefois aux survivants des moyens de sauver leurs proches car elle détient le sérum guérissant ledit virus mais elle ne le cède qu'en échange de sommes très importantes qui ne peuvent être rassemblées qu'en entrant dans leur jeu et en bossant pour eux comme le fait l'un des personnages, Neah, en acceptant de remplir la fonction de coursière. En attendant qu'elle ait assez de crédits pour payer le remèdes, ses proches sont cryogénisés (j'avoue que l'idée scénaristique est sympa : l'héroïne va avoir une réelle motivation qui la pousse à la fois à se réjouir de son travail et à haïr son employeur, c'est bien foutu).

Quand commence l'histoire, Neah, dans des planches aux couleurs variables à dominante noir, taupe et rouge, va être payée quatre fois le prix habituel pour une livraison... Comme elle n'est pas née de la dernière pluie de météores, elle se doute bien qu'il s'agit là d'une mission un peu tendue du slip. Mais elle est la meilleure des coursières : elle accepte donc le job avec une abusive confiance et une relative inconscience.

Autre lieu : chez un intermédiaire du Syndicat Major (si vous ne savez pas ce que c'est, ne vous arrêtez pas à ça, vous n'en saurez pas plus), une bonne femme en robe étroite et col monté débarque et sort de grandes phrases pour faire son effet à la Tarantino dans des planches majoritairement en noir et blanc avec un kaléidoscope de couleurs sur la veste dudit intermédiaire (qui ajoute ça à un look de Dave Bautista qui aurait tourné caïd, histoire d'être bien identifiable). La tension monte dans la pièce, les porte-flingues de Bautista ont bien envie de dégommer l'autre coincée qui menace leur boss à mots couverts en raison d'une dénonciation anonyme qui a perturbé le travail de ses employeurs et dont elle le sait responsable.
C'est alors qu'arrive Neah comme un chien à six pattes dans un jeu de quilles en verre. Il s'avère que le colis qu'elle porte est à destination de la grande coincée : c'est un bout du cristal rose qui est ici plus rouge que rose sans que l'on sache si c'est un choix artistique ou si ça a un sens quelconque. La tueuse (oui, c'est un assassin, en fait) s'en servira rapidement pour expédier ad patres tous les mecs présents, dans des planches au découpage dynamique dont il est difficile de nier la qualité graphique (je sais aussi reconnaître quand ça me plaît).
L'assassin s'appelle Madame Morley et elle est redoutable, à n'en pas douter !

Honnêtement, si l'album avait gardé ce ton et ce graphisme tout du long, j'aurais trouvé ça assez plaisant. Le côté showoff de Morley fonctionne bien, l'intrigue est compréhensible, le lien entre elle et Neah peut potentiellement prendre racine dans cette première rencontre très mouvementée... je n'en demandais guère plus. Mais j'ai eu plus. Bien plus. Bien trop ! Parce que ça, c'était le premier arc narratif, celui à taille humaine, le facile à capter, celui qui est écrit pour être compris. Mais attention, voilà l'arc deux qui pointe le bout de son museau radioactif thermonucléaire à rétropédalage pendulaire à double bobines hélicoïdales tronquées ! Et là, ce n'est plus la même mayonnaise !

S'ensuivent en effet des pages un peu hallucinées au design expressément choisi pour ne pas faire "humain" mais en restant compréhensible car elles sont supposées présenter l'autre arc narratif de l'ouvrage : celui où des entités supra-humaines, voire divines, jouent apparemment avec les rouages de l'univers dans une sorte de guerre à celui qui redémarrera la Création ou empêchera que cela se produise... c'est la partie de l'album où le dessinateur se lâche à mort et tente encore plus de trucs divers et variés représentant potentiellement des tas de machins sans doute hautement métaphysiques-pouêt-pouêt.
Narrativement comme esthétiquement, c'est cet arc dont aucun autre site ne parle, pour ainsi dire...
On ne peut jamais dire "c'est laid", on doit dire "je n'aime pas", paraît-il. Ben je n'aime pas du tout...
Graphiquement, c'est sans doute un choix assumé, artistique, réfléchi et élaboré des jours durant pour donner de la profondeur et un vernis de complexité à une trame pourtant relativement basique... Sans doute. Mais moi, je suis un gars simple. J'aime que le dessin me raconte quelque chose et que l'histoire m'emporte. Pas que le dessin me questionne sur ce que je suis en train de regarder et que l'histoire chausse ses godillots pointure 48 pour m'éjecter hors de sa narration à grands coups de lattes dans le postérieur. Ça fait tout pour paraître "trop inspiré, t'as vu"... sauf que moi, j'y vois de l'esbrouffe façon klaxon italien huit tons sur un tricycle. 
Et je comprends les copains des autres sites qui s'extasient devant ces planches... On a tôt fait de passer pour un idiot quand on ne voit pas le génie là où tout le monde dit en voir...
Mais je suis ainsi fait : vous pouvez bien me faire un laïus de 6 mois de long sur le fait, par exemple, que "les toiles de Jackson Pollock éclaboussent avec intensité les couleurs non mélangées pour créer des constructions vigoureuses et sculpturales qui se tiennent immobiles et à l'écart sans liens avec l'arrière-plan quasi déconstruit de l'espace pictural traditionnel", je suis ce genre de crétin borné qui continuera à appeler ça de l'art comptant pour rien.
Non, BD, je n'ai pas à essayer de piger ce que tu veux me montrer, c'est ton travail de me l'expliquer : dans notre communication, tu es supposée me transmettre un message dans un code que l'on a en commun via le canal que sont tes cases et tes planches. Si tu t'obstines à m'envoyer un message codé dans un langage que je dois traduire au préalable, tu me gonfles, BD !

En plus, ce patchwork insensé est immédiatement suivi par les trois planches de l'album que je trouve les plus belles... douces, subtiles, élégantes planches en nuances de gris et caca d'oie, elles retranscrivent une conversation courtoise entre Madame Morley et Monsieur Morley... 
Tout en élégance quasi britannique (d'ailleurs, Monsieur Morley ressemble au Prince Charles, sans déconner !), ces planches sont suivies d'autres alternant dessins magnifiques et croquis, couleurs réalistes, filtres tantôt rouges tantôt bleus ou noir et blanc, avancée scénaristique du premier arc nous expliquant que Madame Morley a pris Neah sous son aile et compte en faire un assassin aussi redoutable qu'elle (elle prétend expliquer la raison de ce choix mais c'est assez nébuleux, bien entendu) et avancée scénaristique de l'arc deux nous montrant Chi Ro Chi Ro Chi (oui-oui !) mettant tout en œuvre pour interrompre au nom de Dieu la Création que quelques survivantes d'une étrange sororité semblent vouloir redémarrer façon reboot de Windows. Oui... voilà-voilà-voilà...



Du coup, que dire de Decorum ? Eh bien, tout d'abord, je comprends qu'Urban ait choisi cette œuvre pour être une des ambassadrices de son nouveau format. Parce que, même si je me suis à plusieurs reprises gaussé des illustrations aux styles trop changeants pour moi, je suis persuadé que nombre de lecteurs trouvent sans doute ça "novateur, expérimental et audacieux" (je l'ai lu dans un article spécialisé... le gars doit bien le penser !). Si l'on envisage cet album sous cet angle, les dimensions de cette nouvelle collection magnifient en effet le travail de Huddleston. D'ailleurs, pour certaines illustrations comme celle ci-contre, j'ai moi-même apprécié les 33 x 21cm... une fois de plus, je sais me faire beau joueur. 

Pour revenir une fois de plus sur ce format, d'ailleurs, je le trouve parfait : on sent bien qu'on n'a pas entre les mains une BD européenne mais on comprend instinctivement que le comic drague le public de chez nous amateur de beaux objets. Couverture à vernis sélectif, dos formant une mini-fresque en deux tomes pour constituer le titre, papier glacé de qualité, couleurs profondes et vibrantes... Il en est, des titres que j'aimerais voir déclinés de cette manière !

Mais ici, c'est de Decorum, qu'il s'agit... Decorum dont le titre est déjà pour moi révélateur : "le décorum", c'est l'ensemble des règles qu'il convient d'observer pour tenir son rang dans une bonne société... On peut estimer que cela a à voir avec les bonnes manières qu'affecte Madame Morley et qui la distinguent des meurtriers de bas étage... 
Mais Decorum, c'est un terme qui peut aussi s'appliquer à l'apparat officiel, à l'étiquette, au faste, voire... péjorativement, désigner ironiquement un luxe ostentatoire. 

Or, de fait, pour moi, Decorum... c'est du décorum ! C'est trop d'esbrouffe au point de sentir presque parfois l'escroquerie. Tant scénaristiquement que visuellement. Qui fait le malin tombe dans le ravin ! Mais je sais que ça plaira à d'autres. Certains y voient même un comic incontournable parmi les sorties de cette année... 
Personnellement, je lui préfère de très loin le bien plus consensuel mais bien plus envoûtant et agréable Le Dernier des Dieux qui porte selon moi l'étendard de la nouvelle collection Urban avec bien plus de panache.
Question de goûts, je sais... mais au moins (et ce sera mon tacle final), les poèmes et les chansons de geste, les contes et les récits entrecoupant Le Dernier des dieux posent un univers bien plus compréhensible que celui que Décorum choisit de présenter via de trop nombreuses pages illustrées de machins comme celui-ci, à droite... Moi, quand je vois ça, je déprime. 
Ce n'est pas que ce n'est pas joli, hein ! Dans un livre de règles de jeu de rôles, je trouverais ça très classe... mais dans une BD, je n'ai aucune envie de trouver ce genre de chose. Une fois de plus : c'est très subjectif, évidemment !
Mais allez, quoi... Si vous voulez de la BD de SF ambitieuse et complexe, avec des tas de notes de bas de pages hyper détaillées, mais néanmoins compréhensible et bien écrite, relisez vos anciens tomes de Ghost in the Shell de Masamune Shirow. Ca a bien plus de gueule !

Du coup, je dirais que ce comic est à réserver à certaines personnes bien précises :
- les fans inconditionnels de Hickman ;
- les curieux amateurs d'œuvres atypiques ;
- les dingos de puzzles narratifs ;
- les amoureux transis d'expérimentation graphiques et...
- tous ceux qui voudraient avoir les armes pour me donner tort : on ne critique pas cette chronique sans savoir... du coup, il faut lire Decorum au préalable, merci !


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • C'est audacieux.
  • C'est varié.
  • C'est scénaristiquement riche.
  • C'est parfois très beau.
  • C'est si audacieux que c'est même frimeur.
  • C'est trop varié : comme pour l'alcool, on ne fait pas autant de mélanges ; ça rend malade !
  • C'est scénaristiquement expressément nébuleux par moments... pour ne pas raconter grand-chose au final.
  • C'est parfois très laid, aussi !