Tuniques Bleues : L'Hommage
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Lors de sa sortie en 2016, nous vous avions succinctement présenté un album spécial des Tuniques Bleues, composé d'histoires courtes réalisées par différents auteurs. Cet article clôturant notre triptyque consacré à la série (cf. Tuniques Bleues : La Transition et Tuniques Bleues : La "Relève" ?), voilà l'occasion de revenir plus en détail sur cet hommage rendu à un classique de la BD.

Autant le dire, cet album spécial de 120 pages s'avère globalement très bon. Les ambiances et les styles graphiques sont très différents (comme vous pourrez en juger avec les illustrations de cet article) mais (pratiquement) tous les auteurs parviennent à saisir l'essence des personnages, à rendre un hommage subtil à leurs auteurs et à présenter un récit bref mais qui tient la route. 

Certaines histoires, tout comme les albums de la série, sont basées sur des éléments historiques réels, d'autres font références à d'anciennes aventures du duo Chesterfield/Blutch. Le ton est parfois humoristique (avec des gags plutôt réussis), parfois carrément émouvant. Même si l'on retrouve la condamnation de principe de la guerre, c'est cette fois bien plus réussi que dans le désastreux tome 66.

On commence avec Tireur au Flanc (Gloris/Bodart), un récit qui se tient et qui est surtout visuellement très léché. Vient ensuite Les Bleus en font des caisses (Sti/Goulet). Là, on est carrément dans la caricature, les gros nez (pourquoi rouges ?) et les gags bien appuyés. Une introduction correcte disons, pour ces deux "apéritifs". 


On poursuit avec La Victoire du Corned-Beef, par Manuera (déjà coauteur et dessinateur de l'excellent tome 65). Toujours de fort belles couleurs signées Sedyas. Très joli sur la forme sans être fantastique sur le fond. La Cicatrice de Collin (scénario, dessin et couleurs) permet de rentrer réellement dans le "plat de résistance", avec une histoire émouvante portée par un style graphique aussi beau qu'efficace. 
Les Mots Bleus (Dutto) constitue une sorte de parenthèse à la fois cartoony et nostalgique, revenant sur certains personnages rencontrés dans le passé par Chesterfield et Blutch. Le final est futé et poignant.

Le Garçon au Tambour
(De Jongh), bien que plus prévisible et "facile", reste dans le registre de l'émotion et atteint néanmoins sa cible. Dix Tonnes de Bois et d'Acier (Lapière/Pau) est probablement le récit qui se rapproche le plus d'une aventure classique (mais condensée) des Tuniques Bleues. Arrive ensuite Notre Cousin Américain (Schwartz), une charge anti-raciste caricaturale et lourdingue qui ne sera pas sauvée par un élément historique employée d'une manière très partiale et fausse (il n'est évidemment pas question de justifier le racisme, les gens se doivent d'être jugés sur ce qu'ils font, pas ce qu'ils sont, ce qui est délicat ici, c'est une caricature du Sud et de ses représentants, voire même des raisons menant à la guerre, qui est aussi fausse qu'enfantine... la propagande fait parfois bien des dégâts que les historiens ne rattraperont pas). 

On continue avec Des Bleus et des Dalton (Clarke). Histoire assez faiblarde, plombée par une mise en scène approximative, mais qui est quelque peu récupérée par une conclusion humoristico-historique originale. Des Bleus en Rose et Blanc (Lapuss'/Baba) est clairement oubliable et bien trop long pour le peu de contenu. Un des deux gros ratés de l'album (avec le récit final). 


Arrivent ensuite la farandole des "desserts", avec en premier lieu La Dernière Balle (Chamblain/Frasier). Probablement l'approche la plus réaliste et désespérée. Là encore, on est dans du viscéral, avec une référence aux classiques du western en prime. On enchaine avec The End by Richard Badhead and Benn McZid (Zidrou/Maltaite). Un récit un peu tiède, même si le final chaleureux apporte une note optimiste et lumineuse. 

Et enfin, le putain de "café". Blue Futur, par Blutch (pas le caporal, l'autre). Une seule page, dégueulasse, avec des dessins à chier et un propos qui se veut sans doute amer mais qui ne parvient qu'à être vulgaire. La grosse fausse note de l'ouvrage. Ben, c'est du Blutch quoi...
Et le pire, c'est que Dupuis a confié la couverture de l'album (d'une mocheté sans nom) à ce gars. Je n'ai jamais compris l'avalanche de prix et l'engouement pour ce type. Et ce ne sont pas les quelques cases qu'il a signées ici qui me convaincront de son "talent". 

Au final, voilà un album plutôt réussi, avec des références bien vues, des gags honnêtes et quelques moments qui contractent le bide et humidifient les yeux. Les rares ratés sont anecdotiques en comparaison de la qualité générale. Quant aux styles graphiques, fort différents, ils permettent de rendre compte des diverses approches que peuvent inspirer les Tuniques Bleues.

Un voyage agréable, drôle, émouvant, parfois amer, en compagnie de personnages devenus mythiques.

                    




Tuniques Bleues : La "Relève" ?
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Retour sur l'album Irish Melody

Comme nous l'avions vu dans l'article précédent, L'Envoyé Spécial n'était qu'une parenthèse dans la série. Le véritable relai est passé avec l'arrivée du scénariste Kris sur le tome 66, intitulé Irish Melody. Lambil reste au dessin, donc à ce niveau-là, pas de surprise. Par contre, en ce qui concerne l'intrigue, là, la surprise est de mise, mais elle n'est pas franchement bonne.

Le récit est en effet d'une extrême simplicité, voire d'un dénuement total. Chesterfield rencontre les membres d'une brigade irlandaise, venus se battre en Amérique. Suite à une discussion animée et bien arrosée, le sergent se persuade qu'il a lui-même des origines irlandaises, ce qui l'amène à rejoindre ces sympathiques soldats d'outre-Atlantique. Blutch, tout seul, s'ennuie un peu et se retrouve embrigadé lui aussi dans un régiment irlandais, mais du côté confédéré.

Si l'album précédent souffrait du format 44 planches et aurait mérité une bonne vingtaine de pages de plus, celui-ci s'avère presque trop long tellement il est vide. Il n'y a aucun enjeu, les scène de combat sont ternes, les gags inexistants (ou bien alors ils tombent à plat), bref, un album qui figure sans problème parmi les pires de la série. L'introduction était pourtant agréable et bien amenée, mais tout ce qui suit n'est qu'un pénible alignement de poncifs et de moments ennuyeux au possible. À tel point qu'il n'y a pratiquement rien à dire sur cet album. L'histoire n'est pas mauvaise, elle est quasiment inexistante. On tourne les pages en se demandant où l'auteur peut bien vouloir en venir, jusqu'au moment où l'on se rend compte qu'il n'ira en fait nulle part. 




Le tout est enrobé dans une énième condamnation de principe de la guerre, dans un style aussi maladroit que naïf. La conclusion dégouline de mièvrerie et frise le ridicule. "Aucune guerre ne mérite que l'on tue son frère." Eh ben... ça philosophe sévère. Que l'on condamne les conflits armés en général, déjà, cela part d'un positionnement très simpliste, on se doute bien que la guerre, ce n'est pas rigolo, mais si on le fait, autant essayer d'être un peu original ou percutant. Il était possible de faire passer le message de bien des manières pourtant.
Il n'y a aucun effet ici. Le propos n'est jamais soutenu par des dialogues bien écrits, une habile mise en scène ou un brin d'émotion. C'est le niveau zéro du conteur. Même la mort d'un personnage, très mal amenée, ne génère rien. Et tout ça pour enfoncer des portes déjà largement ouvertes. "La guerre, c'est mal ; la pluie, ça mouille ; quand la soupe est trop chaude, on se brûle...", putain, si tu n'as rien à dire à ce point-là, au moins, essaie de soigner la forme ! On dirait le premier jet hésitant d'un gamin de cinq ans. Mais qui valide ça chez Dupuis ? La femme de ménage ? Le type se serait ramené avec sa liste de courses en guise de scénario, ça aurait probablement été meilleur. 

Inutile de dire que cette relève, après le départ de Cauvin, s'avère particulièrement décevante. Et il ne s'agit pas d'être exigeant ou nostalgique, le tome 65, scénarisé par Munuera et Beka, était tout bonnement excellent, preuve que l'on peut tout à fait reprendre le flambeau de belle manière avec un peu de savoir-faire. Mais là, c'est simplement indigent.  

Un album totalement dispensable. 




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le soulagement quand on arrive au bout.
  • Un récit terne et sans enjeu réel.
  • Des gags inexistants ou qui tombent à plat.
  • Une narration poussive.
  • Une énième condamnation, mièvre et maladroite, de la guerre.

Écho #31 : Intégrales Buck Danny - quelle version choisir ?
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Le problème avec les Intégrales, c'est qu'il y en a parfois plusieurs pour une même série, avec un contenu possiblement très différent. On voit ça tout de suite avec les Intégrales Buck Danny.

Tout d'abord, nous allons mettre de côté l'intégrale Rombaldi, qui est encore trouvable mais est un peu à part. Les éditions Rombaldi s'étaient spécialisées dans la réédition de luxe de BD franco-belges appartenant à d'autres éditeurs, comme Tintin, Astérix, Les Tuniques Bleues, Michel Vaillant, Achille Talon ou encore Buck Danny. Les tomes étaient vendus par correspondance, leurs couvertures sont aisément reconnaissables mais ne font pas très "BD", un peu comme s'il fallait camoufler des lectures honteuses au milieu des volumes plus respectables de la bibliothèque (ces collections ont commencé à être éditées dans les années 70, époque où la bande dessinée était clairement encore considérée comme un produit culturel pour enfant). 

Nous allons donc nous intéresser à deux intégrales plus classiques : Tout Buck Danny (16 tomes), publiée dans les années 80 (et entre 1998 et 2006 pour les trois derniers tomes) ; Buck Danny - L'intégrale (14 tomes), publiée à partir de 2010 (et jusqu'en 2019, Dupuis ne prévoyant pas de suite pour le moment). 
Pour simplifier, nous utiliserons les termes TBD (Tout Buck Danny) et BDI (Buck Danny - L'intégrale) dans ce qui suit.

Voyons un peu les différences entre ces deux collections. Pour commencer, même si TBD dispose de plus de tomes, c'est bien BDI qui est l'intégrale la plus complète (les tomes de celle-ci étant bien plus volumineux, cf. photos). BDI contient donc en plus le tome 52, Porté Disparu, ce qui complète le cycle Bergèse
Visuellement, TBD a un avantage avec des couvertures originales signées justement Francis Bergèse. BDI se contente de reproduire en couverture l'une des covers d'un des albums que contient chaque tome. Signalons qu'aucune des deux collections ne propose de fresque au niveau des dos des volumes.

La grosse différence va se faire au niveau du contenu hors albums. Les deux intégrales contiennent des bonus (notamment de courts récits supplémentaires), mais c'est bien BDI qui s'avère la plus généreuse et complète (ce qui explique en partie la différence d'épaisseur des tomes). BDI propose des tonnes d'articles, de photos, de dessins et crayonnés, de jeux ou encore diverses reproductions (de pubs, de couvertures du journal Spirou, etc.). Difficile de faire plus complet.
Notons également que BDI reproduit les planches dans leur colorisation originale, ce qui représente une certaine différence avec les versions modernes, notamment pour les albums les plus anciens.

Enfin, si TBD s'appuie sur une répartition des albums par arcs narratifs, BDI emploie une logique basée sur la période de publication (plusieurs années). Néanmoins, dans les faits, la cohésion des arcs est souvent respectée. 

Au final, laquelle de ces intégrales l'emporte ? 
Eh bien, si l'on excepte les superbes couvertures de TBD, c'est bien BDI qui se classe largement en première place, grâce au cycle Bergèse complet et surtout aux nombreux bonus (cf. les photos en fin d'article) accompagnant chaque tome. De plus, même si Dupuis nous a confirmé qu'aucun tome supplémentaire n'était envisagé pour le moment, BDI pourrait fort bien, dans les années qui viennent, accueillir la suite de la série (avec les magnifiques dessins de Gil Formosa). À moins qu'on ait droit un jour à une quatrième intégrale, qui sait ?


BDI : 14 tomes bien épais qui ont de la gueule (à comparer avec le tome TBD juste à côté).
Ci-dessous, quelques éléments tirés du tome 11 de BDI.














Le Problème à trois corps
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En mars 2024 devrait débarquer sur les écrans des heureux abonnés de Netflix l'une des séries les plus attendues de l'année : l'adaptation du Problème à trois corps par les showrunners qui ont déjà transposé la saga de Game of Thrones avec le succès que l'on sait. La bande-annonce plus qu'alléchante laisse transparaître l'extrême ambition du projet ainsi que les nécessaires compromis permettant un meilleur accès du public : le casting international ainsi que certains changements de perspective devraient conférer une dynamique propre au support télévisuel qui n'est pas forcément présente dans le roman.

C'est donc l'occasion sur UMAC d'aborder ce dernier, comme nous l'avions fait à l'occasion de la sortie de Foundation. Histoire de répéter que derrière ces images grandiloquentes, ces héros tourmentés et ces visions cosmiques, se trouvent les mots, les phrases, les chapitres et les tournures d'auteurs méritant d'être lus. 

Paru en 2016, le roman de Liu Cixin a fait l'effet d'une bombe au sein du paysage science-fictionnesque qui ronronnait jusque lors, engoncé dans la surreprésentation gênante des auteurs anglo-saxons : le fait que le prestigieux (et plutôt conservateur) Prix Hugo lui ait immédiatement été attribué en dit long sur l'impact du livre dans le monde littéraire. Le président Obama lui-même en a vanté les mérites - on peut difficilement faire mieux comme agent publicitaire ! Le fait est que les qualités de l'œuvre ont réussi à dépasser le simple effet de mode et une certaine tendance sinophile, d'autant qu'elle a été adoubée par des piliers de la SF occidentale comme David Brin ou George R. R. Martin. Mieux que cela : elle a mis en avant les auteurs de SF chinois, auparavant vaguement cantonnés dans une niche littéraire, désormais jetés aux yeux du monde avec l'aval très opportun et totalement intéressé du gouvernement. Ainsi, en matière de soft power, face à la déferlante Taylor Swift, Xi Jinping aligne Liu Cixin et son incontestable réussite.

Ce sont d'ailleurs les éditions Acte Sud qui ont hérité des droits sur la traduction et la diffusion du Problème à trois corps, lequel se retrouve publié pour le coup dans la collection Babel, des livres de poche d'une facture supérieure au tout-venant avec du papier de qualité, imprimé à Arles, et bénéficiant d'un remarquable travail éditorial, là où ailleurs on remarquait une importante baisse de qualité. C'est assez gratifiant de lire de la SF traitée avec autant de soin. S'il nous a été impossible de détecter la moindre coquille, il nous semble plus délicat de juger de la qualité de la traduction (mais l'on sait que, sous la pression des autorités chinoises, celle-ci a été confiée à un expert comme Gwennaël Gaffric qui ne se prive pas pour éclairer notre lanterne par des notes de bas de page explicatives, notamment sur le contexte historique ou certains termes scientifiques).


Au premier abord, deux détails marquent l'esprit : la poésie et les noms. Le premier chapitre de la première partie, très discursif, donne à lire un style plutôt imagé, s'accordant par moments des fantaisies poétiques exquises sur un tempo bienveillant. On est en pleine Révolution culturelle et l'on assiste à un déferlement de violence entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, entre lesquels les scientifiques purs et durs sont pris en tenaille et se voient sommés de choisir un camp, quitte à renier tous leurs principes. Ye Zhetai, professeur de physique spécialisé dans la mécanique quantique, se retrouve face à un tribunal politique, confronté à des accusations visant à le placer en porte-à-faux. Stoïque face aux coups, aux menaces et aux humiliations, il préfère demeurer fidèle à ce qu'il a appris et professé et finira par succomber devant l'ire incontrôlable des jeunes Gardes rouges, sous les yeux de sa fille, Ye Wenjie, la seule de ses enfants ayant choisi de partager son destin. 

C'est légèrement déroutant mais curieusement agréable, avec peu de dialogues, toutefois très incisifs. En revanche, l'usage des noms peut nous interloquer quelque peu car plutôt que d'utiliser juste le prénom, des pronoms personnels ou autres substituts lexicaux, c'est presque toujours le patronyme entier qui est écrit, ce qui conduit à une forme de répétition à laquelle nous n'étions plus habitués. Peut-être une coutume induite par la culture (c'est assez notable dans les romans japonais également). 


Très vite, le découpage change alors qu'on avance vers le présent en compagnie de Ye Wenjie, devenue astrophysicienne, qui mettra son existence en péril en pensant rendre service à un confrère. De malentendus en trahisons, elle échappera de justesse à un sort funeste et se retrouvera affectée comme technicienne sur le très secret projet Côte Rouge : une base construite dans les montagnes au pied d'une gigantesque antenne parabolique. Sa ténacité, son savoir-faire et sans doute la mémoire de son père la pousseront, alors qu'elle finit par découvrir malgré elle le véritable but du projet, à prendre une terrible décision, laquelle mettra en péril l'humanité entière...

Même si l'on reviendra, par le biais d'analepses parfois un peu artificielles, sur le passé de Ye Wenjie au sein du projet (pourquoi et comment elle en est venue à ce choix drastique duquel découle toute l'intrigue), l'essentiel de l'histoire se situe en 2007 : Wang Miao, chercheur en nanotechnologies, est convié à une réunion ultra-secrète en compagnie de l'officier de police Shi Qiang, en présence de délégués occidentaux dont quelques membres de la CIA. Quelque chose les préoccupe profondément : la propension récente de scientifiques à mettre fin à leurs jours, au point de bouleverser l'équilibre planétaire et d'instiller une terrible angoisse sur les événements à venir. Menant son enquête avec le peu d'informations qui lui ont été fournies, Wang Miao se rendra au chevet des familles des confrères suicidés, ce qui le conduira à découvrir un logiciel étrange, un jeu de réalité virtuelle dont le but est de tenter de survivre dans un monde aux lois physiques chaotiques, aux aubes irrégulières et aux saisons imprévisibles. Sa persévérance et l'appui décalé du policier (qui en sait nettement plus que ce qu'il laisse à penser) lui vaudront alors de se retrouver directement menacé par une puissance invisible, qui le somme de cesser ses travaux de recherche. Son refus lui vaut alors de voir apparaître dans son champ de vision un compte à rebours dont il ne peut se débarrasser...

Face à ce tour de magie qu'il n'explique pas, le chercheur devra se rendre à l'évidence : ce qui est à l'œuvre et qui effraie le monde scientifique au point de pousser de nombreux savants à se donner la mort dispose d'une puissance (ou d'une technologie) défiant l'entendement. Cédant devant la pression, il se tournera alors vers le jeu vidéo pour tenter d'en savoir davantage, et découvrira par son biais l'existence d'un monde énigmatique, une planète orbitant autour de trois soleils et sur laquelle des centaines de civilisations se sont succédées en tentant de survivre aux conditions parfois épouvantables et systématiquement imprédictibles. C'est en parvenant à trouver une solution à l'insoluble "problème à trois corps" (un serpent de mer de la physique) puis à corréler le travail de l'astrophysicienne, les suicides des savants, le jeu de réalité virtuelle et une mystérieuse organisation sectaire, qu'il se rendra à la terrible évidence : la Terre est condamnée. 


C'est volontairement que cette présentation se contente de ces informations. En effet, certains des résumés qui fleurissent sur le net fournissent très vite la réponse à la question qui tarabuste scientifiques et militaires tout au long du roman, et qui nourrit une très grande partie du suspense : Qui est derrière tout cela - est capable de cela ? Cela nous paraît une forme de spoiler et c'est encore plus visible dans la bande-annonce de la série, qui semble opter pour une intrigue divergente. Le roman est prenant et si ses personnages manquent parfois d'épaisseur ou de charisme, certains disposent d'un vrai pouvoir de fascination, ou d'un charme indubitable (le policier par exemple, agaçant avec ses manies brutales, son langage grossier et surtout ses allusions sibyllines, finira par former le parfait contrepoint au réalisme, à la patience et à la placidité du chercheur, on assistera ainsi à une variation osée mais sympathique sur le thème du buddy movie). Plus généralement, les protagonistes ne sont pas des supermen et si les motivations des uns pourront les pousser à trahir ou à tuer, la volonté de survie des autres les incitera au sacrifice voire au génocide. Il y a surtout des gens désespérés, profondément déçus par leurs pairs et prêts à tout et même plus - et d'autres qui s'accrochent au peu de foi qui leur reste, ou simplement aux principes qu'ils ont suivi jusqu'alors, faute de mieux et même face aux perspectives d'un avenir plus sombre que dans leurs pires cauchemars. 

Les ellipses, nombreuses, peuvent également interloquer, mais nombre d'entre elles seront comblées a posteriori. Cela dit, quelques transitions peuvent effectivement paraître trop brusques, notamment entre les chapitres - comme s'il manquait des paragraphes. C'est peut-être en partie dû au fait que le roman était initialement paru sous forme de feuilleton dans un magazine chinois, avant de rencontrer le succès et d'être remanié : l'utilisation généreuse des flashbacks, évoqués plus haut, en est une résultante.


Outre les épisodes se déroulant dans les années 60, dont le contexte obscur vaudra sans doute aux curieux quelques recherches complémentaires aux notes fournies par le traducteur, les considérations purement scientifiques risquent de briser quelques élans. Malgré une réelle volonté de vulgarisation, les théories abordées sont souvent absconses (tout le monde ne connaît pas le théorème de Poincaré ou la conjecture de Painlevé). L'interface même de l'ouvrage avec une partie du récit élaborée en une forme de montage parallèle fera irrésistiblement penser à Les Dieux eux-mêmes, ce chef-d'œuvre d'Asimov (duquel Liu Cixin avoue s'inspirer) : roman qui, s'il explorait nombre de thèmes similaires et disposait d'une profondeur scientifique équivalente, s'avérait néanmoins plus didactique et abordable. Il ne faudrait pas que cela constitue un frein aux velléités de lecture cependant :  Le Problème à trois corps est beaucoup plus facile à lire que le troublant Vision aveugle. L'ampleur de sa vision et de ses perspectives, le questionnement philosophique permanent sur la pertinence de la science, et un réel souci du suspense vaudront aux lecteurs un excellent moment de fiction intelligente. 

Et ce n'est que le premier volet d'une trilogie aux visées vertigineuses...


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman mélangeant habilement les genres et les époques, prélude à une saga ambitieuse.
  • Une vision de très grande ampleur.
  • Un regard lucide sur la science, la technologie, le progrès et leurs accointances avec la politique, mais aussi sur un pays dont on connaît très mal l'histoire contemporaine.
  • Des personnages sortant des sentiers battus.
  • Une écriture empreinte d'une certaine poésie.
  • Une édition de grande qualité sans véritable coquille à signaler.


  • Malgré l'habileté incontestable de l'écrivain, les notions scientifiques abordées peuvent parfois donner le tournis.
  • La tendance à répéter les noms entiers des personnages induit une forme de malaise, une impression un peu désagréable chez le lecteur habitué aux substituts lexicaux.
Tuniques Bleues : La Transition
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Retour sur le très particulier tome 65 de la série Les Tuniques Bleues

À ce jour, les aventures du sergent Chesterfield et du caporal Blutch sont déclinées en 67 albums. Après leur création en 1968 par Louis Salvérius et Raoul Cauvin, les personnages vont être pris en main par Willy Lambil, toujours accompagné de Cauvin au scénario. Le duo va engranger les albums jusqu'en 2019, Cauvin annonçant alors qu'il souhaite arrêter d'écrire Les Tuniques Bleues. Le tome 64 sera donc le dernier du tandem Lambil/Cauvin. À partir du tome 66, c'est Kris (alias Christophe Goret) qui prendra le relai au scénario. Mais c'est le tome 65, intitulé L'Envoyé Spécial, qui va faire office de parenthèse et de transition un peu spéciale.

Tout d'abord, étonnamment, le tome 65 sera publié avant le 64. Il permet donc aux auteurs originels de peaufiner leur dernière collaboration tout en laissant du temps à Dupuis pour trouver un nouveau scénariste attitré. Dans le milieu des comics, on appelle ça un "fill-in". C'est à la base une sorte d'épisode "bouche-trou" qui permet aux auteurs de rattraper leur retard. Ça n'augure souvent rien de bon, et pourtant, ce tome 65 va se révéler d'une qualité exceptionnelle. 
Cet album va être dessiné par Jose Luis Munuera, il sera également scénarisé par ce dernier et Beka (Beka étant un pseudonyme regroupant un couple de scénaristes, à savoir Bertrand Escaich et Caroline Roque).




Et la première chose que l'on ressent en voyant "Beka" sur la couverture, c'est une petite appréhension. Les deux bougres sont en effet spécialisés dans des BD quelque peu... je ne trouve pas d'adjectif qui ne soit pas insultant, mais bon, ils cherchent aussi. Quelques exemples de leurs nombreuses œuvres : Les Fonctionnaires, Les Foot Maniacs, Les Rugbymen ou encore Les aventures de Teddy Riner. Autant dire que ce ne sont pas des séries qui brillent par leur aura ou leur ambition (tain, je n'ai jamais été aussi gentil de ma vie, je n'ai même pas dit que c'était de la merde !). Mais, trêve de mauvaiselanguerie (ou de lucidité, selon le point de vue), soit Munuera a eu beaucoup d'influence, soit les Beka sont capables de franchement hausser le niveau, car au final, cet album se tient très bien.

De quoi est-il question ? Eh bien, Chesterfield et Blutch vont être chargés d'escorter un reporter venu d'Angleterre. Il s'agit de William Howard Russell, un journaliste ayant réellement existé et qui a en quelque sorte inauguré la fonction de reporter de guerre, sur le terrain. Mais le type étant plutôt impartial et peu versé dans la propagande, ses articles n'arrangent pas du tout les généraux nordistes et sudistes, ceux-ci souhaitant avant tout préserver leur image en Europe. Ils décident donc, d'un commun accord, d'effrayer ce brave Russell et de lui conseiller fermement de rentrer chez lui...

Le récit, même s'il n'échappe pas à quelques clichés, s'avère intéressant et bien articulé. Il mélange action, humour acide et s'offre même le luxe d'offrir au lecteur un brin d'émotion, le tout sur fond de magouilles et avec un véritable enjeu (voire même deux enjeux parallèles). Le défaut principal de cette histoire reste finalement sa brièveté. Le format 44 planches se montre, encore une fois ici, bien trop "ramassé" et dépassé (à plus forte raison si l'on veut s'offrir des grandes cases voire même des pleines pages magnifiques, et clairement utiles, mais gourmandes en espace). Certaines scènes auraient largement mérité d'être développées, sans parler de la course-poursuite ou même de la partie "Daisy". En si peu de pages, difficile d'installer des sous-intrigues dignes de ce nom et de consacrer suffisamment de temps à la caractérisation de chaque personnage. La conclusion, rapide et un peu terne, est également décevante. À quand un retour aux 62 planches, voire même à plus, selon les besoins de chaque histoire ?




Reste à aborder la partie dessin, qui est un pur régal. Munuera nous offre un festival de décors travaillés et de visages expressifs. Les personnages, principaux et secondaires (Bryan et Tripps font une apparition), sont à la fois parfaitement reconnaissables et pourtant traités avec le style bien particulier du dessinateur, un mélange entre semi-réalisme et tronches "cartoony", suivant les besoins et circonstances. Le découpage et les choix de plan sont eux aussi maîtrisés et servent parfaitement les moments de tension. Le tout est sublimé par une colorisation impeccable signée Sedyas. La lumière est notamment fort bien employée, que ce soit pour les scènes d'intérieur, le crépuscule ou les combats. C'est beau et parfaitement adapté aux nécessités de chaque ambiance. C'est même tellement réussi que les deux planches (du tome 64), signées Lambil et publiées en avant-première à la fin de l'album, font triste mine en comparaison (il faut dire que le papier glacé n'aide pas cette colorisation plus criarde et plus adaptée au papier mat). 

Signalons également une interview (6 pages) de l'équipe créative, accompagnée de crayonnés, en début d'album. Les auteurs, après les compliments d'usage sur leurs prédécesseurs, reviennent sur leurs sources d'inspiration et l'idée de départ. Un petit bonus assez sympathique. 

Un excellent album, visuellement très soigné, qui marque de belle manière le début d'une nouvelle époque pour la série mais dont le scénario aurait mérité un plus long développement. 





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Visuellement fort beau et efficace.
  • Une intrigue bien construite.
  • Des moments quelque peu émouvants.
  • Trop bref pour exploiter pleinement les subtilités et les possibilités du scénario.
  • Peu de gags, même si l'humour est présent sous forme d'ironie la plupart du temps.