La Traque
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Terrible, glaçant, inéluctable, La Traque nous mène au bout de ce que la nature humaine peut révéler de pire.

Nous sommes en Normandie. Ils sont sept. Sept connaissances se retrouvant pour une partie de chasse. Tous sont des notables, comme Mansart, gendre d'un sénateur qui brigue lui-même un mandat ; Sutter, un riche propriétaire terrien ; Rollin, un notaire ; Chamond, un assureur ; Nimier, un ancien officier. À ce groupe s'ajoute les frères Danville, des ferrailleurs qui rendent bien des services. Ces derniers vont croiser la route d'Helen, une universitaire qui compte s'installer dans la région et explore les lieux. La rencontre se passe mal. Très mal.
Entre les chasseurs, tous liés par de petites combines et des "coups de main" plus ou moins légaux, s'installe alors une complicité de fait. Cet étrange lien qui unit ceux qui, de compromis en compromis, de petits renoncements en grosses entorses à la morale, finissent par patauger dans le purin de l'âme. 
Tous vont traquer Helen. Car après ce qu'il s'est passé, il ne serait pas prudent de la laisser parler aux gendarmes. Il faut s'arranger, lui proposer un marché. Elle acceptera, n'est-ce pas ? Et si elle refuse, eh bien, il faudra se montrer persuasif.

Voilà un film plutôt méconnu, datant de 1975 et réalisé par Serge Leroy. Qu'il soit à ce point passé sous les radars, voire qu'il ne soit pas devenu une référence, est plus qu'étonnant, car il développe une thématique percutante, qui pousse à s'interroger sur le premier prédateur pour l'Homme, autrement dit l'Homme lui-même. Et il bénéficie en outre d'un casting on ne peut plus prestigieux. En plus des stars de l'époque, Jean-Pierre Marielle et Michel Constantin, l'on va retrouver une brochette d'acteurs certes de "seconds rôles", mais plutôt talentueux, comme Michael Lonsdale, Jean-Luc Bideau, Paul Crochet (dont le visage vous rappellera aussitôt quelque chose si son nom ne vous dit rien) ou encore un jeune Philippe Léotard




À l'époque de sa sortie, le film choque. Il faut dire que la petite bourgeoisie provinciale y est dépeinte d'une manière noire et acide, que certaines scènes sont violentes (nous y reviendrons), et que la métaphore de la chasse contribue à dénoncer, sans nuances, le comportement de certains "mâles". Voilà d'ailleurs qui devrait faire réfléchir les donneurs de leçons évaporés, qui du haut de leur inculture crasse pensent qu'ils ont tout inventé et qu'avant 2010, la violence envers les femmes était "tolérée", ce qui est factuellement faux. Le comportement néfaste non pas "des hommes" mais de certains abrutis criminels était bel et bien dénoncé, jusque dans des films grand public, et ce dès les années 70 (et bien avant en réalité).
Si La Traque a pu choquer, c'est probablement sans doute aussi par son manque de "morale" et de "happy end". Mais voilà, cette histoire se veut réaliste, et dans la réalité, contrairement à ce que l'on veut vous faire croire, ce ne sont pas les gentils qui gagnent à la fin, juste les plus forts qui décident de qui porte l'étiquette "gentil".

Revenons sur la violence, notamment la différence entre ce qui est montré à l'écran et ce qui est perçu. La scène de viol, dans ce film, est d'une retenue assez rare. Rien à voir par exemple avec Les Accusés (1988), où le personnage interprété par Jodie Foster se faisait violer dans un bar. Rien à voir non plus avec la complaisance de Gaspard Noé, dans son film Irréversible (2002), qui montrait pendant 10 minutes un viol ultra-réaliste. Ici, tout se déroule en gros plan, sur... les visages. Soulignons d'ailleurs à cette occasion la performance phénoménale de Mimsy Farmer, qui interprète cette jeune anglaise. L'actrice a assez peu de texte au final, et l'essentiel de son jeu va passer dans son expression et ses regards. 
En réalité, si la scène de viol a pu choquer certains spectateurs, c'est bien le final, où l'actrice aux abois pousse littéralement des cris de bête ("Heeeeelp ! Heeeeelp !"), qui glace le sang et retourne l'estomac.

Si la réalisation s'avère plutôt plate, la beauté des décors, le jeu des acteurs, la profondeur du sujet et l'intelligence de son traitement vont faire de ce film un véritable "moment", intense et dérangeant, de cinéma. La mécanique est aussi précise qu'impossible à freiner, chaque protagoniste étant tenu par ses liens, sa réputation, ses principes imbéciles. Pire encore, si les Danville sont présentés (et perçus) comme particulièrement cons et dangereux dès leur apparition (la scène de la "course-poursuite", en voiture), ils finissent par s'humaniser par la suite, ce qui rend leurs agissements peut-être encore plus abjects. Le scénariste, André-Georges Brunelin (dont le film le plus connu doit être La Légion saute sur Kolwesi), réalise un tour de force en dépeignant, sans complaisance, les petits arrangements et les dérives de gens qui ne sont ni des monstres ni des psychopathes mais, au contraire, des gens supposément "bien". Le personnage de Lonsdale aura d'ailleurs cette phrase, lourde de sens et terrifiante : "Nous ne sommes pas des gens facilement soupçonnables."




Le film est-il pour autant sans défauts ? Non, loin de là. Outre la réalisation, quelque peu terne (même si certains plans sont particulièrement forts), l'on peut relever diverses facilités ou invraisemblances, comme le fait que les frangins Danville ne font rien à une femme qui semble apprécier leur compagnie (et leurs "mains au cul"), mais qu'ils se jettent sur une touriste, alors qu'elle est aussi sexy qu'une factrice en doudoune et qu'un témoin direct assiste à la scène. Ce n'est pas en soi impossible, c'est juste difficile à croire (surtout quand on voit leur revirement par la suite, passant de débiles légers à des types à peu près normaux et doués de raison, voire d'empathie). L'attitude de Nimier, qui lui n'est tenu par rien et agit par "principe" et solidarité de groupe, est également peu crédible, un peu comme si les auteurs avaient juste voulu se "payer" un militaire. Or, l'honneur n'était pas un vain mot dans l'armée, au moins à cette époque. Ce qui ne veut pas dire qu'aucun militaire n'était un salaud, mais encore faut-il, au niveau de l'écriture, justifier des décisions pour le moins aussi graves qu'étonnantes. 
Enfin, même si l'on ne doute pas que cela ait pu avoir lieu parfois, la légèreté avec laquelle le groupe picole tout en se proposant de manipuler et utiliser des armes ne représente clairement pas l'attitude habituelle des chasseurs ou des tireurs en général. 

Globalement, le film demeure pourtant une réussite. Malgré la "patine" de l'âge, l'on suit ce récit, surprenant et sulfureux, avec intérêt. L'absence presque totale de musique, pour une fois, ne rallonge pas les scènes, en engendrant un effet de "temps suspendu", mais leur donne un aspect brut et inquiétant, presque documentaire. Le final, à l'amertume infecte, demeure un modèle de conclusion coup de poing, à la fois viscérale et sensée. 
Ce long-métrage exceptionnel, malgré une édition DVD et même blu ray, se trouve difficilement (ou à des prix prohibitifs). Et bien plus problématique, il n'est jamais diffusé à la télévision, même dans les profondeurs des box. Allez savoir pourquoi...  

Un film choc, ambitieux et intelligent, servi par des acteurs de premier plan. 
À voir absolument.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un sujet lourd, traité avec intelligence.
  • Un casting cinq étoiles.
  • La performance de Miss Farmer.
  • Le final, aussi terrible qu'impactant.
  • Quelques facilités ou légères invraisemblances, mais rien toutefois de véritablement gênant.