Ne jamais trembler, de Stephen King
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« Je vais tuer 13 innocents et 1 coupable. Ainsi, ceux qui ont causé la mort de l'innocent souffriront. Il s'agit d'un acte d'EXPIATION. »


C’est ainsi que s’ouvre le nouveau roman de Stephen King, qui choisit de revenir au personnage qu’il chérit depuis sa première apparition dans Mr Mercedes. Holly Gibney, désormais seule à la tête de l’agence Finders Keepers, fondée par son ancien partenaire et mentor, tente de résoudre les affaires qui lui sont soumises sans grand enthousiasme : on lui propose surtout des enquêtes liées à des arnaques à l’assurance, enquêtes qui n’ont rien à voir avec celles qui ont fait sa renommée locale dans cette petite ville de l'Ohio et lui ont fait contempler en face ce que l’humanité peut avoir de pire. 

On sent bien que son cerveau bouillonne d’impatience et regrette un peu l’excitation qu’engendre une véritable affaire criminelle, cependant elle jouit aussi de la relative tranquillité que lui procure sa situation et de l’amitié profonde qui la lie à ses rares proches : Jerome, fraîchement récompensé pour son travail d’historien ; sa sœur Barbara, poétesse reconnue dans la profession ; et Izzie, l’inspectrice de police qui connaît ses talents et respecte sa particularité.

Holly n’est plus la jeune autiste bourrée de tocs des premiers romans : en dehors de quelques petites manies qui ont tendance à se désagréger, elle est presque comme tout le monde et a considérablement développé sa sociabilité – d’autant que la crise sanitaire, qui avait exacerbé certaines de ses maniaqueries, est passée. C’est surtout dans sa façon de répondre qu’on comprend qu’elle n’a pas les mêmes filtres que tout un chacun, ignorant souvent le sarcasme et le second degré.


Voilà que sa copine la sollicite sur cette nouvelle affaire, sur laquelle la police commence à trembler : Holly ne se fait pas prier, et la simple lecture de la lettre envoyée aux autorités génère chez elle des réflexions pertinentes qui vont permettre à Izzie d’orienter les investigations bien plus efficacement qu’avec quelque autre enquêteur. Cela dit, l’assassin passe promptement à l’acte et commence à tuer en choisissant ses victimes au hasard, ce qui complique sérieusement la tâche des forces de l’ordre, incapables d’appliquer un schéma cohérent sur sa croisade meurtrière – et donc de prévoir le prochain coup.

Cependant, Holly se retrouve prise par surprise lorsque Kate McKay, grande militante plutôt provocatrice dans ses débats, l’engage comme garde du corps : Kate désire une femme capable de sentir la menace et de prendre les décisions qui s’imposent – et la réputation de Holly est parvenue jusqu’à elle. C’est qu’elle-même a reçu des avertissements et sa plus proche collaboratrice vient juste de subir une agression qui la visait personnellement. L’heure est donc grave et Holly accepte ce job très différent de ce qu’elle faisait jusque lors (et qui sera très bien payé). Or, la tournée de Kate va faire un détour par la ville où elle réside, celle-là même où sévit le tueur de jurés, et dans laquelle sa meilleure amie Barbara s’est vue offrir la chance inouïe de chanter en compagnie d’une ancienne star de la soul, tombée sous le charme de ses poèmes…


Les premiers chapitres mettent bien vite l’eau à la bouche avec leur montage parallèle : l’on suivra le tueur dans sa recherche de victimes, avec une soif de sang allant grandissant (alors que ses motivations profondes demeureront obscures jusqu’à la résolution) ; l’enquête de la police, secondée secrètement par Holly qui confiera de temps à autre ses impressions et hypothèses à Izzie ; la tournée de Kate et de sa nouvelle assistante Corrie, bravant les foules hostiles et drainant de plus en plus de supporters ; les préparatifs d’un mystérieux individu bien décidé à mettre fin aux conférences de Kate, guidé par une mission divine et prêt à mourir pour la cause ; et l’étonnante aventure de Barbara qui a tant charmé l’équipe de Sista Bessie qu’elle se voit proposer de chanter sur scène avec elle. Ajoutons-y, pour compléter le tableau, les préparatifs d’un match de bienfaisance entre les policiers et les pompiers de la ville, match auquel Izzie est obligée de prendre part (bien qu’elle n’ait plus lancé de balle depuis l’université)…


Stephen King a le chic pour mettre en place ce type de situations, et on peut compter sur son expérience pour que tous ces fils d’histoires finissent par s’entremêler, pour que ces vecteurs convergent vers une résolution unique dans laquelle tous les protagonistes se retrouveront impliqués. Pari risqué car la cohérence est de mise afin de maintenir la cohésion du tout, et surtout une certaine vraisemblance. Et il est vrai qu’on sent parfois que l’auteur pousse quelque peu le curseur en multipliant les hasards heureux, les connivences et les coïncidences. Là où, dans le très bon Holly, malgré le caractère incroyable de l’intrigue, tout semblait couler de source et était d’une fluidité remarquable, on peut tout à fait tiquer devant certaines facilités narratives : que Sista Bessie adore les poèmes de Barbara passe encore, mais que cette dernière s’avère aussi bonne danseuse que chanteuse, et engagée ipso facto comme choriste est plus dur à avaler. Pareil pour Holly, qu’on voit très mal en garde du corps - elle-même d'ailleurs se demande régulièrement ce qu'elle fout dans ce pétrin.

Néanmoins, on va faire avec, car c’est ainsi que notre détective se retrouvera au cœur de deux enquêtes qui piétinent, et aura bien entendu la vie de nombreuses personnes, dont ses proches, entre ses mains. De quoi faire virer ce thriller ambitieux vers le drame : une fois qu’on aura connaissance des motivations profondes de nos deux criminels (l’illuminé et le vengeur), l’on se doute que tout finira au même endroit et que Holly devra se muer en femme d’action. Les derniers chapitres, pour le coup, voient leur tempo subitement s’accélérer lorsque vient l’heure de la résolution finale.


En dehors de régulières allusions au passé tumultueux de la détective autiste (notamment sa confrontation avec Chet Ondowsky dans Si ça saigne), King ne lance pas de perches vers le fantastique ou l’horreur comme il avait pu le faire subtilement dans Billy Summers. L’ensemble est plaisant, surtout si on est déjà familier des personnages qui prennent ici nettement plus d’épaisseur. On a l’impression d’être face à un bon film, dense et tendu, sacrifiant parfois les dialogues à l’ambiance. Le dernier tiers interpelle toutefois les lecteurs habituels, laissant penser qu’il y a un peu de laisser-aller dans la rigueur coutumière de l’auteur, voire de la fatigue. Sa postface explique d’ailleurs qu’il n’est pas vraiment satisfait du résultat final et qu’il y a dû y avoir pas mal de réécritures. Il est clair que certaines scènes de ces derniers chapitres s’avèrent laborieuses, parfois trop prévisibles – et les antagonistes finalement décevants. On trouvera également nettement moins de phrases choc, de sentences solennelles, de répliques implacables que dans les ouvrages précédents. En poussant l’analyse un peu plus loin, même ses descriptions et portraits d’ordinaire si détaillés et vivants instillent une très légère sensation d’artificialité, comme si Stephen King se réfugiait dans des tournures mécaniques pour compenser un manque d’imagination. 

Quatrième de couverture de l'édition française chez Albin Michel.

D’autant que Holly Gibney y perd un peu de sa superbe, se muant en (plus toute) jeune femme pugnace là où on la connaissait avant tout comme une enquêtrice hors pair, une femme de tête plutôt que d’action. Pourtant, il s’agit d’une évolution logique au regard de ses aventures : chaque fois, elle a été forcée de payer de sa personne, afin de défendre sa vie ou celle de ses amis (généralement Jerome et Barbara Robinson) alors qu’elle n’a pas les atouts d’une femme de terrain. 

Sur ces nombreux points, le livre semblera décevant, c’est certain. Toutefois, il compte suffisamment d’atouts pour vous tenir en haleine sous la couette, ou sur la plage, ou dans le train, et permet d’enrichir un peu plus l’univers déployé autour de Holly, toute cette galerie de personnages de cette petite ville du Midwest en apparence tranquille [1], mais qui semble attirer en son sein les pire horreurs qu’un cerveau humain peut mettre en œuvre (voire non humain dans le cas de Chet Ondowsky). C’est déjà ça.


[1] Fait intéressant : jusqu'à présent, Stephen King s'était bien gardé de nommer la petite cité servant de cadre aux romans Mr Mercedes, Carnets noirs, l'Outsider, Si ça saigne et Holly. Les noms de quartiers, les rues, les bâtiments, tous fort détaillés, donnaient cependant un profond sentiment de réalisme. Néanmoins, cette fois-ci, il situe expressément le lieu de l'action à Buckeye City, ville tout aussi fictive. Voir ci-dessous.

Document créé avec l'aide de l'IA.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le retour de Holly Gibney.
  • Un pitch accrocheur et un tueur aux motivations surprenantes.
  • Une double intrigue qui fait monter le suspense.
  • Des personnages savamment et patiemment décrits.


  • La conjonction des deux affaires a tendance à diluer les capacités de déduction de Holly, moins fascinante que dans ses aventures précédentes.
  • Un thriller qui vire sur la fin au drame monté sur des ressorts très classiques.
  • Quelques enchaînements un peu tirés par les cheveux.