Superman : Ennemis publics
Publié le
13.4.26
Par
Vance
Virgul l'a déjà mentionné ici même, mais répétons-le : les éditions spéciales FNAC de grands récits DC Comics publiés chez Urban sont toujours d'excellents rapports qualité-prix. Pour moins de 5 €, il s'agit d'une occasion en or de découvrir, ou redécouvrir, quelques-uns des arcs majeurs concernant certains des plus grands héros de la Terre. Justement, la dernière vague de ces éditions spéciales se consacrait à Superman, avec des titres-phares comme l'incontournable Kingdom Come, mais aussi Brainiac ou Lost.
Celui qui nous intéresse aujourd'hui reprend les 6 premiers épisodes de la série Batman/Superman de 2003, avec Jeph Loeb à la manœuvre. Un vieux routier du monde super-héroïque, qui connaît l'univers des méta-humains Marvel comme DC sur le bout des doigts. Après Batman : Un long Halloween, Batman : Silence, Spider-Man : Blue, c'est lui qui chapeaute désormais les publications de Marvel. Urban en a confié la traduction à Edmond Tourriol, qui y effectue un boulot sérieux. La couverture souple peut frustrer les amateurs d'albums plus cossus, mais le papier est de bonne qualité et elle s'avère, à l'usage, plutôt solide avec un rendu mat du plus bel effet. Le format est quant à lui légèrement inférieur aux éditions Deluxe déjà sorties, mais ça reste un peu plus grand qu'un fascicule.
À ce prix-là, ne cherchons pas trop de bonus éditoriaux : trois couvertures viennent compléter l'album qui fait tout de même 152 pages ! Cela dit, pour ceux qui ne suivent pas l'univers DC de près, le contexte peut un peu décontenancer : Superman n'a guère changé, Batman non plus et leurs origines, connues désormais d'une bonne partie des lecteurs même profanes, sont demeurées les mêmes. D'ailleurs, pour lancer la série, Loeb se fend d'un rappel de ces origines sur un pertinent montage parallèle entre les deux événements fondateurs de la légende qu'ils incarnent : l'exil forcé de Krypton pour l'un, l'assassinat sous ses yeux de ses parents pour l'autre.
Les comics sont revenus dessus des dizaines de fois, avant que les films prennent le relais. Ces traumatismes déterminants dans leur existence sont désormais des éléments permanents de la culture populaire : tout le monde sait que Batman est ce qu'il est depuis qu'un criminel a braqué puis tué ses parents dans une ruelle obscure alors qu'il n'était qu'un enfant. Tout le monde sait que Superman était un bébé extraterrestre survivant de l'explosion de sa planète natale, auquel le soleil de notre système confère d'incroyables pouvoirs divins. Leur appartenance à la Justice League of America est en revanche moins universellement connue, et, pour le coup, les protagonistes qui vont intervenir dans cette histoire peuvent poser quelques problèmes de compréhension.
Pour faire simple, indiquons d'abord que les États-Unis sont dorénavant dirigés par Lex Luthor, devenu président dans un arc précédent (également disponible dans cette collection à bas prix d'ailleurs). Luthor, la Némésis de Superman, dont la fortune a systématiquement été utilisée pour accéder au pouvoir et se débarrasser de l'Homme d'acier, dans une obsession malsaine qui a été longuement développée dans la série Smallville (dont Jeph Loeb a été producteur et consultant pendant quatre saisons, avant de participer à la production de Lost puis de Heroes). Comment un tel criminel est-il parvenu légalement au sommet de l'État, c'est une autre histoire, mais de nombreuses réflexions de Kal-El nous montrent qu'il n'a pas du tout digéré cet événement tragique. D'autant que, à l'instar de Norman Osborn après Secret Invasion chez Marvel, il dispose à présent d'une mainmise affolante sur les équipes officielles de super-héros : seules les barrières fragiles du droit et de la Constitution l'empêchent d'être de facto le maître du monde.
Et voilà qu'un événement cosmique d'ampleur va lui servir de prétexte pour passer à la vitesse supérieure - et se débarrasser, le plus légalement du monde, de Superman. Un astéroïde radioactif fonce vers la Terre, et aucun moyen dont dispose l'humanité ne semble en mesure de l'arrêter : Luthor affirme alors, "de source sûre", que Superman est à l'origine de ce futur cataclysme car l'astéroïde est un morceau de Krypton et qu'il est manipulé par le fils de celle-ci. Peu importe que la population gobe cette assertion, c'est suffisant pour lancer un mandat d'arrêt contre l'homme à la cape. Or, il se trouve que Superman est actuellement en train de collaborer avec Batman à la recherche de Metallo, qui leur mène la vie dure à tous les deux...
Loeb mène son récit à marche forcée. En dehors de certaines pauses narratives s'appuyant sur des souvenirs parallèles ou des réflexions de l'un des héros sur l'autre - soulignant leur complémentarité, leur respect et leur admiration mutuels - l'histoire se déroule tambour battant. Superman se prend une peignée par Metallo avant de le retrouver dans un cimetière en compagnie du Dark Knight : c'est en réchappant de justesse à cette nouvelle confrontation que notre duo tombe d'abord sur une version visiteur du futur qui s'en prend directement à eux, avant de découvrir qu'ils sont en état d'arrestation. Évidemment, Batman ne lâchera pas son compagnon d'armes, mais qu'en est-il des méta-humains chargés de les interpeller ? Pour la plupart, ce sont d'anciens partenaires, qui connaissent les valeurs morales et les exploits de Superman : à qui ira leur loyauté ?
C'est sur cette question éthique que vont s'appuyer en partie nos deux héros, habitués aux stratagèmes, aux leurres et aux fausses pistes, ayant sauvé le monde plus souvent qu'à leur tour. Les batailles qui s'ensuivent, pour brutales et titanesques qu'elles s'annoncent, seront également brèves et, parfois, frustrantes. D'autant que le trait de McGuinness, bien que dynamique, manque de clarté dans les mouvements, et certaines cases s'avèrent quasi-illisibles. On frise même le grotesque dans la description de certains personnages secondaires, alors qu'on avait encore du mal à digérer l'exagération des caractéristiques physiques des principaux (mâchoires carrées, muscles hyper saillants, poses de diva). L'intérêt vient malgré tout des interactions jouissives entre Batou et Supes, faites de quelques légers traits d'humour bien placés et de réflexions bien senties.
Les alliances succèdent alors aux mésalliances, les masques tombent mais le compte à rebours fatal étant lancé, les minutes sont comptées, et Luthor dévoilera la facette obscure de sa psyché en voyant sa cible lui résister. Les dernières pages verront des sacrifices, des dilemmes moraux et des révélations stupéfiantes qui changeront le regard de certains sur leur propre passé. Tout cela fait beaucoup pour un arc qui aurait pu se contenter d'une chasse à l'homme à la Wolverine : Ennemi d'État, doublée à la rigueur d'une menace d'apocalypse façon Armageddon (le film de Michael Bay). La densité des informations qui pleuvent littéralement dans le dernier chapitre nuit à la fluidité du script, mais elle permet d'expliquer les trémulations dans la psychologie des protagonistes. Un peu le même syndrome qui plombait les films du DCEU, Batman vs Superman et surtout Justice League.
Cela étant dit, on avale allègrement les plus de 150 pages avec parfois un petit sourire entre deux situations déjà vues, mais maîtrisées avec l'indéniable savoir-faire de Loeb, même si on finit par s'embrouiller avec un élément de la résolution, qui arrive comme un cheveu sur la soupe. Les dessins feront sans doute tiquer mais ils confèrent un certain élan au scénario, tout en sacrifiant les visages et les silhouettes de quelques personnages. Visuellement, ça passera ou ça cassera suivant les préférences de chacun.
Reste la dernière page. Sans chercher à spoiler, une question se pose pour tous les anciens lecteurs : est-elle volontairement calquée sur la fin de l'un des épisodes les plus célèbres des X-Men (le premier combat contre le Club des Damnés, avec la victoire quasi-totale de ces derniers, donc juste après l'arc Proteus - ceux qui savent comprendront) ? Tout y est, du cadrage aux postures. Hommage maladroit ou plagiat grossier, ça augure d'une suite bien m'as-tu-vu.
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