Édition : repérer les arnaques
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Entre fantasme et réalité, il y a parfois une grosse différence, même en ce qui concerne les livres.


Être publié est parfois un fantasme pour certains auteurs qui, fébriles, tombent alors dans les pièges grossiers de certains truands. Nous allons aujourd’hui vous donner quelques éléments, basiques, pour éviter de vous faire avoir.

Je suis stupéfait du nombre de gens qui continuent, régulièrement, de me soumettre des sites douteux en me demandant s’il s’agit d’un éditeur « sérieux ». Et je ne parle que de mes contacts, plus ou moins proches. Il m’a donc semblé utile de rappeler certaines évidences pour que le plus grand nombre en profite.
Attention, il s’agit de généralités. Cela veut dire qu’il peut y avoir des exceptions. Une maison d’édition dont les pratiques correspondent à l’une de ces généralités n’est pas forcément « douteuse ». Par contre, si l’éditeur à qui vous envisagez de confier votre manuscrit cumule plusieurs de ces généralités, alors il convient de se méfier.

Voici donc quelques points qui doivent vous alerter.

1. L’éditeur fait de la pub pour que des auteurs lui envoient leurs manuscrits.
Ah. Très douteux comme attitude. Un éditeur, quel qu’il soit, croule littéralement sous les manuscrits. Au point que certains ferment parfois leur comité de lecture pour un temps. Certains peuvent signaler que ce même comité est de nouveau ouvert, mais aucun éditeur sérieux ne diffuse des publicités ou messages pour réclamer des manuscrits.

2. L’éditeur accepte tout type de manuscrit.
Encore plus louche. En général, un éditeur a une ligne éditoriale précise, et même les plus généralistes ne recherchent pas ce qui ne se vend traditionnellement pas (la poésie, les nouvelles, les essais…).
Si un éditeur accepte « tout », surtout s’il le précise, c’est un signal d’alarme important.

3. L’éditeur se vante de son « travail ».
Alors, quand vous voyez qu’un éditeur vous dit que ses livres sont disponibles partout, dites-vous bien qu’il énonce là une évidence. C’est normal qu’un livre soit disponible partout lorsqu’il est édité. Pas forcément physiquement partout, mais il doit pouvoir être commandé par n’importe quel libraire (en France mais également dans d’autres pays, suivant le distributeur).

4. L’éditeur se vante du nombre d’auteurs publiés.
Vous avez déjà vu un éditeur connu se vanter qu’il a publié 18756 auteurs ? Bah non. Parce que le nombre, on s’en cogne. Les éditeurs communiquent sur les (grosses) ventes, pas sur le nombre d'auteurs publiés.
Un éditeur sérieux mettra toujours en avant un auteur renommé ou un best-seller plutôt qu’un nombre global d’auteurs. Parce que son but, sauf à avoir un intérêt économique au nombre (en demandant de l’argent aux auteurs), n’est pas d’accumuler les titres invendables.

5. L’éditeur annonce des délais de réponse anormalement courts.
Une réponse « rapide » d’un éditeur se compte en mois en général (deux ou trois mois, c’est rapide), mais il arrive de recevoir des réponses un an et demi après l’envoi du manuscrit (là, j'avoue, c'est quand même long). L’éditeur n’a aucun intérêt à vous donner un délai (il ne vous doit rien), il peut parfois vous assurer d’une réponse, mais annoncer qu’il rendra sa décision en deux ou trois semaines, ça n’a pas d’autre intérêt que d’attirer les auteurs pressés (de se faire pigeonner).

6. Tout se passe par mail.
Si votre éditeur ne vous rencontre pas ou ne vous téléphone même pas… ben, ça pue du cul.
Normal, est-ce que ça vous est déjà arrivé de bosser quelque part sans jamais auparavant parler à qui que ce soit ? Même au MacDo, vous discutez avec un responsable avant de confectionner des burgers. Là, c’est pareil. C’est même fichtrement plus important : vous cédez vos droits sur une œuvre.

7. Vous ne savez rien de ce qu'il va advenir de votre ouvrage.
De la même manière, si l’éditeur n’évoque jamais le tirage, un possible (et même très conseillé) à-valoir, bref, si vous ne savez rien de ce qui va se passer, c’est mal barré.

8. L'éditeur n'effectue aucun travail en amont.
Enfin, si votre éditeur publie votre manuscrit tel quel, sans même discuter avec vous de certains éléments techniques, certaines scènes, certains choix, alors là, ça devient vraiment critique.
Tenter d’améliorer, avec l’auteur, le document technique que vous lui avez soumis pour en faire un véritable livre fait partie du travail de base de l’éditeur (et, oui, certains éditeurs professionnels reconnus s’en dispensent pourtant parfois dans certains cas, mais c’est un autre problème).

9. L'éditeur trouve toujours votre situation idéale.
J’ai vu un jour un auteur se vanter sur son blog qu’il ne lisait pas. Et apparemment, son éditrice lui aurait dit que c’était une bonne chose. Je ne sais pas si c’est vrai (j’ai oublié les noms des deux protagonistes), mais si c’est le cas, ce sont les deux plus gros blaireaux que j’ai pu rencontrer dans le monde de l’édition (qui en compte pourtant un nombre significatif).
Pour apprendre à écrire, il faut lire beaucoup et écrire régulièrement.
C’est tout.
C’est ça le secret.
Il n’y a pas de talent, d’inspiration, de je-ne-sais-quoi, c’est du travail. C’est pas sexy, forcément, mais c’est la seule manière d’y arriver.
Il n’existe pas un ouvrage permettant de jouer de la guitare comme Mark Knopfler en trois jours ou trois semaines. Pour jouer comme lui, faut bosser comme lui. Longtemps. Toute une vie.
L'écriture, c'est pareil. Si un éditeur vous dit le contraire et vous conforte dans vos tares ou votre fainéantise, forcément, ce n'est pas pour votre bien.

10. L'éditeur vous demande du pognon.
Terminons par un élément crucial, sans doute le plus important : un éditeur ne vous demandera jamais d’argent pour publier votre travail. Une publication à compte d’éditeur est basée sur la confiance qu’a votre éditeur en vos écrits. Une publication à compte d’auteur est absurde, puisque le but de « l’éditeur » est alors de publier un maximum d’auteurs, et non de filtrer ce qui lui parait intéressant. Si vraiment vous souhaitez voir votre nom sur un livre, sans vous soucier de sa diffusion, mieux vaut alors opter pour l’auto-édition (ce qui ne fera pas de vous un écrivain professionnel [1] et vous demandera un investissement, en temps et en argent, conséquent).


Avec ces quelques points, vous pouvez déjà faire un tri basique. Bien entendu, la décision finale vous appartient. Personnellement, je considère qu'un auteur n'a pas à payer pour être publié (c'est l'inverse, on le rétribue pour son travail), mais si vraiment vous tenez à écrire vos mémoires pour les distribuer à vos proches, alors pourquoi pas. J'évoque ici des points censés alerter un écrivain qui a une démarche professionnelle traditionnelle, ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas des cas particuliers qui ne rentrent pas forcément dans cette grille de lecture. C'est à chacun de définir ses objectifs et ce qu'il est prêt ou non à accepter.
De la même manière, attention à ne pas nourrir de dangereux fantasmes sur vos possibles ventes. Les livres se vendent peu (cf. cet article). N'allez pas lâcher votre job parce que vous venez de signer un contrat, même chez un grand éditeur.
En ce qui concerne les maisons d'édition et la manière de s'adresser à elles, si vraiment vous n'avez pas envie de faire les recherches vous-même, il existe le Guide des Éditeurs de l'Imaginaire (ou Grimoire Galactique des Grenouilles), une publication associative qui regroupe des informations pratiques (ligne éditoriale, taille du manuscrit, conditions d'envoi...) sur de très nombreux éditeurs SFFF (science-fiction, fantasy et fantastique). Vous trouverez également quelques conseils pratiques sensés et même une description de tout le processus éditorial. La dernière édition date de 2015. [2]
Enfin, cet article sur les droits de l'auteur, écrit en collaboration avec un avocat spécialisé, peut vous aider également à éclaircir certains aspects légaux.
Et n'oubliez pas de faire preuve de bon sens, ne sautez pas sur n'importe quelle proposition, mieux vaut patienter des mois, voire des années, que de s'engager avec un margoulin ou de balancer ses principes à la poubelle en échange de la courte satisfaction de voir son nom sur un machin imprimé qui ne sera disponible nulle part.

Attention, quand on vous fonce dessus, c'est rarement pour votre bien.


[1] Un écrivain professionnel est un auteur qui a été publié au moins une fois par une maison d'édition, à compte d'éditeur. 
Cela n'augure en rien de la qualité des écrits (il existe des auteurs professionnels très mauvais, et sans doute de nombreux amateurs très bons). Il s'agit juste d'une distinction pragmatique, pratiquée par de nombreux acteurs du milieu éditorial : les concours réservés aux amateurs excluent les auteurs ayant déjà été publiés à compte d'éditeur, la Société des Gens de Lettres demande à ses membres d'avoir été publiés au moins une fois à compte d'éditeur, les bourses accordées aux écrivains, comme celle du Centre National du Livre, ne sont accordées qu'aux auteurs ayant au moins un ouvrage ayant déjà été publié à compte d'éditeur et distribué dans le réseau des librairies (et même avec un certain plancher au niveau du tirage), etc.
[2] UMAC et son staff n'ont aucun rapport, de près ou de loin, avec cette publication. Il s'agit d'un ouvrage que j'ai acheté et lu en 2012 et qui m'a paru rigoureux et pertinent.