Barbares
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Nous avions évoqué il y a peu avec le recueil Plus noir que noir les différents formats de récits que les Anglo-Saxons ont classifiés, de la novel (roman) à la short story en passant par des étapes intermédiaires que nous pourrions qualifier de longue nouvelle ou court roman. Barbares de Rich Larson se situe dans ces eaux-là, qualifié de novella outre-Atlantique : édité en France chez Le Bélial dans l'intéressante collection "Une Heure-Lumière" en 2023, il a déjà fait parler de lui par les nombreuses qualités auparavant relevées dans les précédents textes de cet écrivain prometteur (à peine la trentaine et déjà un Grand Prix de l'Imaginaire en poche) venu de la Belle Province.

En moins de 100 pages, Larson nous impose un rythme dément pour raconter une histoire de chasse au trésor dans un lieu hautement improbable menée par deux contrebandiers déprimés financés par des jumeaux richissimes qui cachent bien leur jeu. Dès le départ, on est happé par le tempo infernal imprimé par l'auteur qui laisse au lecteur le soin de dresser un background à peu près cohérent au travers de dialogues incisifs, de très courtes descriptions teintées d'ironie et d'une litanie de néologismes et mots-valises avec lesquels le traducteur a dû beaucoup s'amuser (ou s'arracher les cheveux, sans doute un peu des deux). Pas de prologue, pas d'introduction à l'univers qui nécessitera de faire appel à une certaine culture littéraire afin de comprendre les tenants et aboutissants : Larson ne s'embarrasse guère de digressions, à peine une vague analepse sous forme de souvenir honteux pour expliquer comment l'un des personnages en est venu à perdre son corps...

Yanna est le copilote du Bandit chétif, petit cargo de l'espace avec lequel elle traficote en compagnie de son ami d'enfance, Hilleborg. Ce dernier est réduit à une tête reliée à un sac protéinique et s'exprimant par le biais des circuits du vaisseau : les conséquences d'un emprisonnement suivi d'une exécution sommaire après un coup foireux. La proposition des jumeaux tombe à pic : une excursion à la surface d'un nagevide, ces gigantesques créatures qui parcourent les océans de l'espace que Yanna a la chance de bien connaître. Sauf qu'ils en choisissent un qui se meurt en orbite autour d'une géante rouge et qu'ils n'ont pas été très honnêtes quant à leur motivation première...

Vaisseau de contrebandier

Les amateurs de SF auront tôt fait de trouver les points de repère nécessaires pour se sentir en terrain étrangement familier : le ton mordant du narrateur, le techno-babble permanent, les ellipses savamment disposées requerront uniquement un petit effort supplémentaire pour se faire une idée acceptable du contexte. Des contrebandiers de l'espace, la littérature en regorge depuis la nuit des temps : Yanna n'est pas Han Solo et son vaisseau est loin d'avoir les performances du Millenium Falcon (il n'est même pas armé)cependant on comprend bien le concept - et la mention d'une cache spécifique destinée aux marchandises douteuses en fera sourire plus d'un. Un blogueur pertinent évoquait d'ailleurs des images de ses dessins animés de jeunesse, tels Capitaine Flam : la vision d'un Hilleborg réduit à une tête parlante a de quoi frapper les esprits et rappeler ce genre de références. On pourra ajouter également les Acantis, ces baleines extraterrestres utilisées par les Broods (qu'on peut voir dans cet article s'en prendre à Kitty Pryde) comme vaisseaux dans la saga X-Men : c'est en tous cas la première image qui m'est venue en lisant la description de ce nagevide. De même, le bestiaire imaginé tant dans la biosphère de cette gigantesque bête que sur les rares planètes évoquées rappellent certaines des créatures créées par Dan Simmons dans Les Cantos d'Hypérion (les vonNeumanns qui se nourrissent d'énergie semblent un peu similaires aux ergs).

Un Acanti, ces baleines cosmiques utilisées par les Broods comme vaisseaux et habitat dans la saga X-Men

Néanmoins, et systématiquement, ces références se retrouvent perverties par l'ambiance iconoclaste du roman : Yanna est certes une pirate du cosmos, mais elle n'a jamais tué personne. Elle est rongée par le remords à propos de la sentence exécutée sur son ami et pose sur le monde un œil assez désabusé. Hilleborg, presque littéralement désincarné, communiquant avec un synthétiseur vocal, semble lui faire perpétuellement la tête - à raison, comme on finira par le comprendre. On a régulièrement l'impression que Larson cherche à flinguer avec jubilation nombre de codes de ce genre de récits d'exploration et d'aventures, surtout lorsque la fausse excursion se mue chasse au trésor et qu'un cinquième larron vient se joindre à ces réjouissances, bien décidé à empocher le butin avant tout le monde. La perspective de gagner une tonne de fric s'éloigne bien vite lorsque votre existence est remise en question par une bande de mercenaires surarmés... Yanna n'a rien d'une héroïne et ce ne sont que quelques considérations très égoïstes qui vont la pousser en avant dans cette entreprise de plus en plus périlleuse. Au point d'enchaîner les coups de Trafalgar, les coups du sort et les coups de génie à une fréquence de plus en plus élevée.

Mercenaires de l'espace

Le nagevide en lui-même s'avère un lieu atypique et absolument hallucinant, propice à bon nombre de péripéties et chausse-trappes : sa surface gigantesque abrite un écosystème aussi varié que dangereux (gaffe aux arbres-bouchers !) et tout l'environnement est saturé par ses fluides vitaux et ses gaz internes qui s'échappent lentement dans l'espace, créant une sorte d'atmosphère vaporeuse tandis que sa peau se craquelle et engendre failles et crevasses titanesques tandis que ses nageoires se délitent au ralenti. Le tout avec un firmament presque entièrement occupé par la géante rouge dont la lumière écrase les perspectives et engourdit les perceptions.

Impossible de s'ennuyer, d'autant que la plume acerbe de l'auteur fait savamment reluire le caractère bien trempé de Yanna, qui ne se prive pas de dire ce qu'elle pense à tous ceux qui l'emmerde, à commencer par ses commanditaires qui l'ont plongée dans cette histoire. 
Frais, revigorant et dynamique, une lecture qui fait du bien.


Image générée par IA



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • De la SF vive et iconoclaste.
  • Un texte court et dynamique.
  • Des personnages particulièrement choyés.


  • Une plongée abrupte dans le futur avec un jargon assez ardu bardé de néologismes (mais on finit par s'y faire).
Écho #63 : Hasbro se lâche sur les prix
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Parker par McFarlane (version comics).
Hasbro
, le fabricant des figurines Marvel Legends (et Marvel Comics Spider-Man), a lancé récemment une nouvelle série appelée "Maximum". Voyons cela en détail.

Rappelons que les Marvel Legends sont des figurines de collection d'entrée de gamme, plutôt bien réalisées pour un prix à la base relativement modique (sauf quelques boîtes spéciales accueillant plusieurs figurines ou des personnages plus massifs). Après un bref passage par un packaging absurde qui empêchait d'exposer les figurines dans leurs boîtes (et la chute des ventes qui l'a logiquement accompagné), Hasbro est revenu à la présentation d'origine. Une bonne chose donc. Et sur sa lancée, la société spécialisée dans les jouets nous gratifie de la série Maximum, dont est issu le Spider-Man que nous vous présentons aujourd'hui.

Nous avons ici un Spidey inspiré de la version McFarlane (cf. cet article) des comics. Outre sa toile très réaliste et détaillée, l'auteur était célèbre également pour les poses très "animales" qu'il a fait adopter au Tisseur, ce qui engendre ici la première spécificité de la gamme : des figurines encore plus articulées, capables de reproduire les scènes les plus acrobatiques.
Outre les articulations supplémentaires, l'on retrouve plus d'accessoires (objets, têtes, mains...) que dans une boîte standard. Mais en réalité, c'est surtout le prix qui va prendre une dimension "maximum".

Peter Parker, de gauche à droite : version Marvel Comics Spider-Man / version Marvel Legends Captain Universe / version Maximum


En effet, alors que la plupart des figurines étaient étiquetées à une trentaine d'euros environ, celle-ci est vendue le double du prix, soit... 60 euros ! Un Hulk prévu en juillet dans la même série dépassera, lui, les 70 euros. 
On atteint ici des prix astronomiques que deux articulations et quelques paires de mains en plus pourront difficilement justifier. D'autant que la réalisation est loin d'être parfaite.

On ne peut s'empêcher notamment de remarquer le visage de Peter Parker, assez peu réussi (cf. comparatif ci-dessus). On s'arrête dans un premier temps sur la colorisation des lèvres, autrefois réservée aux seuls personnages féminins, mais surtout, c'est l'expression faciale de Peter qui ne va pas du tout et lui donne un air de benêt complètement ahuri. Quant à ses yeux inexplicablement jaune pisse, cela n'aide pas non plus à lui donner meilleure allure. Bon, dans les comics, le visage de Parker par McFarlane n'était souvent pas extraordinaire non plus, mais le prix délirant de la figurine n'incite pas du tout à la clémence. À 30 euros, le visage raté de Parker était une anecdote. À 60, ça devient un scandale.
Les deux visages avec masque sont, eux, quasi semblables (notons cependant la présence d'un "spider-sense"). Et six paires de mains, c'est sans doute un peu exagéré (d'autant que les seuls autres accessoires consistent en un peu de toile). 

Alors certes, la tenue classique version McFarlane du personnage phare de Marvel va très certainement assurer un grand nombre de ventes, mais une version basique, à moitié prix, aurait largement pu contenter tout le monde. Le contenu ressemblant tout de même beaucoup à du remplissage conçu à la va-vite, il faut espérer que cette gamme Maximum reste limitée ou soit repensée pour un prix plus raisonnable.

Parker par McFarlane.

Les accessoires : deux visages supplémentaires, six paires de mains en tout, un "spider-sense", un support et diverses constructions en toile (bouclier, jets...).

la Chute des Géants
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Le 22 juin 1911 est le jour où Billy Williams descendit pour la première fois dans une mine du pays de Galles. Cette initiation est le point de départ des destins croisés de plusieurs familles, certaines galloises (Billy justement qui deviendra soldat, sa sœur Ethel qui passera d’intendante à journaliste puis députée travailliste) ou britanniques (comme le comte Fitzherbert, qui aura Ethel pour maîtresse, et sa sœur Maud, suffragette avant l’heure, amoureuse d’un aristocrate allemand), d’autres américaines (Gus Dewar, conseiller du président Wilson) ou russes (les frères Pechkov qu rêvent d’aller en Amérique pour y trouver un régime démocratique, l’un finissant par participer à la chute du tsar, l’autre faisant fortune à Buffalo), ou encore germaniques (Walter von Ulrich, ami des Fitzherbert et attaché militaire à Londres). Tous ces personnages vivront le choc ultime que sera la Première Guerre mondiale et en subiront les conséquences tant morales que sociales ou économiques : leur monde va changer, et de manière irrémédiable. Les relations de naguère, les amitiés et amours y survivront-elles ? 

Publié en 2010, La Chute des géants est un roman historique de Ken Follett constituant le premier volet d'une saga intitulée Le Siècle qui s'étend des prémisses de la Première Guerre mondiale jusqu'aux conséquences de la Seconde. Le fait est que le roman a tout pour plaire, et pas seulement aux lecteurs qui ont apprécié (ils sont nombreux) Les Piliers de la Terre et Un monde sans fin : on y trouve comme d'habitude chez l'auteur une flopée de personnages au caractère marqué, un contexte historique à la véracité enrichie de nombreux détails et des passions capables de déplacer des montagnes bien que contrariées par des pressions familiales ou politiques. Tout y est, et c'est perceptible dès la lecture du résumé de quatrième de couverture. Mieux : au lieu d’un conflit majeur mais trop méconnu par son antiquité (la Guerre de Cent Ans, qui sert de point d’ancrage à Un monde sans fin), on nous expose ces amours et désamours au travers de la Grande Guerre, la der des ders ! Follett affiche son ambition de retranscrire au travers d’une sélection pointue d’individus entiers, tourmentés, rigides ou révolutionnaires la façon dont notre civilisation a basculé irrémédiablement, bouleversant les anciens ordres établis et plombant l’avenir sous la menace permanente d’une déflagration universelle. Ambitieux et alléchant programme.

Jongler avec autant de personnages tout en les insérant dans des actualités au déroulement millimétré est une tâche ardue et complexe et l'on sait désormais que Follett en est largement capable. En fait, dès l’entame du bouquin, pour peu qu’on ait apprécié l’une ou l’autre de ses précédentes prestations littéraires, on s’attend à un chef-d’œuvre ou, à tout le moins, à une réussite grandiloquente.

p. 131 de l'édition Robert Laffont 2010

Or, on déchante. Et vite.

D’abord parce que le savoir-faire qui permet à tous ces héros de se retrouver mêlés de près ou de loin aux événements politiques préalables à l’entrée en guerre de l’Allemagne, de l’Angleterre et de l’Amérique ou à la chute du régime tsariste ne s’avère rien d’autre que ce qu’il est : un mécanisme, habile certes, mais indubitablement artificiel, rendant la lecture de ces chapitres largement moins palpitante qu’elle aurait pu l’être. Certes, on s’émeut volontiers de la condition exécrable des mineurs gallois (sur)exploités ou du combat permanent (qu’on sent vain) de ces femmes au caractère bien trempé qui cherchent à se faire entendre au niveau du gouvernement – Follett semble d’ailleurs toujours avoir été fasciné par les personnages de femmes modernes construisant sur les vestiges de leurs malheurs la volonté inébranlable de créer un monde meilleur (on retrouve un peu de Caris chez lady Maud). Mais on déchante vite lorsqu’on tombe sur ces péripéties laborieuses censées rythmer le roman autrement que par la cadence des faits de guerre : ainsi, comment faire progresser l’intrigue liée à lord Fitzherbert ou aux frères Pechkov ? Facile ! Il suffit qu’ils mettent enceinte la femme avec laquelle ils couchent. Le procédé, s’il fait sourire au départ, devient vite répétitif et agaçant : on se doute bien que les rejetons de nos protagonistes leur joueront des tours plus tard. D’autant que les scènes un peu lestes dans lesquelles se complaît l’auteur de L’Arme à l’œil deviennent ici autant de passages obligés, en perdant du coup leur pouvoir érotique.

p. 561 de l'édition Robert Laffont 2010

Et c’est bien là que le bât blesse. En dehors de quelques passages où l’écrivain gallois parvient encore à transcrire la flamme qui anime les amants maudits (le couple Maud/Walter jouissant des plus belles scènes avec leur liaison secrète), et de quelques piques bien senties envers l’establishment conservateur, seul l’intérêt historique anime le reste de l’ouvrage et l'on se contente bien vite de suivre d’un œil distrait l’ascension et la chute de Lev aux États-Unis ou le destin d’Ethel, féministe avant l’heure. Sans déplaisir, mais sans vraiment de surprise non plus. L'amateur d'Histoire ou d'anecdotes historiques saura néanmoins se réjouir de la masse d’informations distillée avec maestria, tout en pestant contre une traduction parfois douteuse (mais difficile à prendre en défaut malgré tout, la faute sans doute à un manque de coordination entre les traducteurs – ils étaient quatre !) et surtout la présence de coquilles inhabituelles à ce niveau d’édition : une phrase telle que 

Malgré l’arrogance avec laquelle les autres demandes étaient formulées avec une certaine arrogance, les Serbes pourraient probablement les accepter. 

est difficilement acceptable à ce niveau. Quelques autres répétitions ou maladresses du même acabit parsèment l’œuvre : elles sont rares, mais sensibles. 

Saluons tout de même la présentation du livre chez Robert Laffont : quoique épais et volumineux, il dispose d'une couverture légèrement veloutée, certes sensible aux traces de doigts mais qui s'avère très agréable au toucher et résistante au transport. Le visuel en ombres chinoises, bien que discret, est également réussi.

Une déception donc, à la hauteur des promesses, mais un ouvrage d'une rare ambition et à la portée imposante qui saura trouver son lectorat.

p. 727 de l'édition Robert Laffont 2010





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des perspectives vertigineuses.
  • Les destins croisés de plusieurs familles de différents pays sur fond de guerres mondiales.
  • Des personnages forts.


  • Des scènes de sexe trop complaisantes.
  • Une forme d'artificialité dans les intrigues et l'enchaînement des péripéties.
JSA : un jeu d'équilibre
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En 1999, une poignée d'auteurs décident de relancer la Justice Society of America, une équipe datant des années 40 et regroupant des seconds couteaux, largement dépassés par la fameuse Justice League et ses têtes d'affiche. Alors que les pontes de DC Comics étaient pour le moins prudents par rapport à ce projet, ce dernier va devenir un véritable succès. C'est cette longue saga, aujourd'hui rééditée par Urban Comics dans sa collection Chronicles, que nous allons aborder ici.

Si ce sont James Robinson et David S. Goyer qui vont scénariser les premiers épisodes du titre JSA, d'autres auteurs vont leur prêter main-forte, notamment sur la longue introduction qui précèdera le lancement du titre phare. En effet, l'éditeur a publié, à l'époque, de nouveaux numéros d'anciens titres des années 40 (All Star Comics, Adventure Comics, Sensation Comics, Thrilling Comics...) afin de présenter les membres de l'équipe originelle. L'on retrouve ainsi Ron Marz, Mark Waid ou même un Geoff Johns débutant au sommaire de l'imposant premier tome de JSA Chronicles
En ce qui concerne les dessins, ils sont signés Stephen Sadowski (qui se charge des premiers épisodes de JSA), Derec Aucoin, Aaron Lopresti, Peter Snejbjerg ou encore Scott Benefiel

Les vraix-faux anciens titres donnent le ton et font monter doucement l'intérêt du lecteur jusqu'à la création de la nouvelle équipe (qui n'intervient qu'après quelques numéros de JSA). Cette dernière va regrouper à la fois des vétérans et de nouveaux héros, ayant tous un lien avec les membres originels, ce qui va dévoiler la grosse thématique de fond : la transmission, l'héritage, bref, comment se débrouiller pour honorer ce qui est légué par un respectable ancêtre tout en arpentant son propre chemin. Tout cela constitue un curieux (mais agréable) mélange entre un ton presque amateur dans l'âme et un savoir-faire terriblement efficace. Et pour bien commencer, le groupe nouvellement formé va devoir affronter une menace sérieuse en la personne du Seigneur des Ténèbres, qui convoite de puissants artefacts. 




Dès les premières pages, le ton est donné. Sur le fond, nous sommes en présence d'un récit super-héroïque très classique. La forme, elle, est par contre résolument moderne, les auteurs parvenant sans peine à rendre la narration et les dialogues particulièrement fluides et percutants. La série vise donc des lecteurs souhaitant baigner dans une atmosphère "old school" tout en évitant les lourdeurs et le côté désuet des premiers comics. Sur le plan graphique, là encore c'est une réussite, avec un style brut mais efficace, des costumes à la fois kitsch et iconiques, quelques pleines pages à l'esthétisme certain et des plans variés et maîtrisés. La colorisation, plutôt réussie dans l'ensemble, évite un aspect trop flashy grâce à un papier mat de bon aloi.

C'est efficace, c'est joli, mais est-ce accessible ? C'est souvent la grande question. Eh bien... oui et non. Comme toujours dans les univers partagés possédant une longue continuité, des détails et références échapperont aux néophytes, voire même aux passionnés. Si certains personnages auront au moins une résonnance familière pour le lecteur (le premier Green Lantern appelé dorénavant Sentinel, Flash version Jay Garrick, Wonder Woman (mais pas Diana), une jeune Hawkgirl...), d'autres laisseront sans doute sceptiques les moins assidus (Hourman, Wildcat, FateDocteur Mid-Nite, le Spectre, Sand, Extant, Obsidian...). Ce n'est pas bien grave car, de toute façon, il est impossible de tout connaître lorsque l'on a affaire, comme c'est le cas ici, à un univers éditorial comprenant des centaines de séries, publiées depuis des décennies. Il faut prendre le train en marche et découvrir peu à peu ses wagons et ses passagers. Au bout d'un moment, ils vous seront familiers.



  
Heureusement, les auteurs ont prévu le coup et plusieurs épisodes spéciaux regorgent d'informations utiles. Le JSA Secret Files & Origins va notamment proposer des fiches de personnages très complètes, une chronologie liée à la Société de Justice et même un plan détaillé de son quartier général. Cela ne dissipera sans doute pas tous les pans de brume, mais ces infos sont un vrai plus pour s'immerger dans cet univers. Notons que par la suite, des super-héros bien connus feront des apparitions dans la série ou certains épisodes spéciaux. 
Urban complète ces récits par un contenu rédactionnel diversifié, mélangeant anecdotes des auteurs et explications de l'éditeur. Notons tout de même la présence de quelques coquilles et fautes qui, sur la longueur, sont un peu dérangeantes. On a connu Urban plus efficace et rigoureux. 

Ce jeu d'équilibre entre anciens et nouveaux héros, entre passé et présent, entre intrigues classiques et mise en forme moderne, entre comic naïf et "roman graphique" plus rugueux, constitue donc le cœur de cette JSA de la toute fin du XXe siècle. Les personnages sont ici loin des sagas désabusées et sombres lancées par Watchmen et Dark Knight Returns, mais ils ont des failles, un passé parfois lourd et quelques larmes à dissimuler. Si vous voulez un bon gros "blockbuster", ce n'est pas cette série qu'il vous faut. Si vous souhaitez par contre retrouver un parfum presque oublié, fait de mystères enfantins et de manichéisme rassurant, le tout magnifié et rendu plus subtil par l'intégration d'une thématique mature aux déclinaisons multiples, alors vous pourriez bien tomber sous le charme de ces héros et vilains, sublimant leur condition pour atteindre une certaine forme d'universalité. 
    
Une lecture hors du temps, puisant aux sources même du concept de super-héroïsme et alliant une naïveté empreinte de nostalgie et une profondeur habilement dissimulée sous les gnons habituels. 

  



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des personnages fascinants et plus complexes qu'on pourrait le penser.
  • Une narration efficace et rythmée.
  • Une ambiance graphique qui, sans en mettre constamment plein la vue, sert parfaitement le propos.
  • Des infos utiles disséminées entre les épisodes ou au sein des épisodes spéciaux.
  • Nécessite un effort de la part du lecteur pour parvenir à comprendre qui est qui, ce qui est le lot de toutes les séries de ce genre.
  • Une introduction tout de même très longue.
Notre-Dame de Paris par Georges Bess
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L'illustrateur Georges Bess est un habitué de ce site dans lequel nous avons déjà évoqué son grandiose Dracula et parlé plus longuement de son Frankenstein. Les éditions Glénat ont également fait paraître en 2023 son travail d'adaptation de ce monument de la littérature qu'est Notre-Dame de Paris. Si la cathédrale fait partie du Patrimoine Culturel de l'Humanité (rappelez-vous à quel point l'incendie avait choqué le monde entier), Quasimodo est une icône presque aussi universellement connue que le monstre de Mary Shelley ou le vampire des Carpates, d'autant que le roman de Victor Hugo dispose d'un avantage conséquent sur les œuvres précitées : comme eux, il a été adapté maintes fois au cinéma, mais son aura s'est élargie avec le film d'animation de Disney de 1996 (et, mais dans une moindre mesure, avec la comédie musicale de Plamondon & Cocciante). 

On est donc en terrain connu, sauf que les films, et surtout le dessin animé, avaient bien élagué le matériau original, d'une densité assez conséquente et qui bénéficiait en prime de la plume céleste d'un des plus grands écrivains qui soient : l'histoire de La Esmeralda, Quasimodo, Phoebus & Frollo est à la fois plus tragique et plus complexe que ce qu'on en connaît.

Qu'à cela ne tienne : Bess sait y faire. Avec l'aide précieuse de sa femme, il est capable de capturer et rendre l'essence du livre tout en éludant les points les moins importants pour le récit. Si Notre-Dame de Paris peut paraître au départ plus difficile à apprivoiser par son côté imposant et sa vertigineuse profondeur, il va s'appliquer à conserver les points nodaux de la narration, les péripéties et les différents événements qui scandent cette histoire initialement divisée en onze "livres" qui serviront ainsi de base aux chapitres de notre album du jour. Bess traitera ces parties de manière inégale, passant très rapidement sur certaines (comme le livre III sur la cathédrale elle-même ou le livre V glosant de l'impact de l'imprimerie sur la pensée) et simplifiant efficacement certaines sous-intrigues (comme celles liées à Gudule, la recluse du "Trou aux Rats" qui maudit les Bohémiens qui lui ont volé - et mangé ! - son bébé). L'on se retrouve ainsi avec des chapitres parfois très courts, toutefois conformes au découpage du roman avec ses parties très disparates.

Alors oui, il ne faut pas s'attendre aux envolées lyriques du style inimitable de Hugo : l'adaptation se veut avant tout graphique. Toutefois, Bess parvient par moments à insérer quelques expressions récupérées du texte original et à insuffler cette noblesse médiévale qui empesait ce dernier. En outre, il use nettement moins de ces phrases exclamatives qui pullulaient dans son Frankenstein, et parvient à trouver un équilibre idéal entre bulles de dialogues et légendes, ces dernières s'avérant particulièrement moins importantes que prévu. Ces choix contribuent à dynamiser le récit qui alterne entre des cases de formes variables et des dessins propagés sur deux pages. 

L'on y suivra donc ce drame narré par Gringoire, poète sans le sou qui, après l'échec de sa dernière représentation, éclipsée par le "couronnement" de Quasimodo (le sonneur de Notre-Dame sacré par la populace Roi des Fous) et par le numéro de danse de la Esmeralda (dont la grâce fait tourner bien des têtes), finira à la Cour des Miracles tandis que Quasimodo sera mis au pilori pour sa tentative d'enlèvement sur la bohémienne, sauvée in extremis par le beau capitaine de la garde, Phoebus de Châteaupers, dont elle va s'éprendre alors même qu'il est promis à une jeune femme bien née (Fleur-de-Lys). Le tout sous l'œil pervers de l'archidiacre Frollo, le tuteur de Quasimodo, théologien impliqué qui ne sait comment se défaire des pensées impures suscitées par la belle danseuse...

Du sexe, du sang, des larmes et de la violence, sur fond de lutte des classes et d'obsession religieuse : tout cela et bien davantage se trouve mêlé dans cette terrible histoire qui n'épargne personne, fustigeant les codes comme les symboles.



Du point de vue de l'histoire, Bess fait des choix qui apparaissent judicieux, conservant les analepses dont Victor Hugo usait par moments mais réduisant le rôle de personnages annexes et élaguant fortement les passages dans lesquels l'auteur des Misérables digressait quelque peu. On ne s'ennuie guère et l'on constate même un remarquable équilibre entre les moments tragiques et/ou cruels (Quasimodo soumis au pilori, Esmeralda torturée), les dialogues permettant de faire avancer l'intrigue, les instants de tendresse (Quasimodo veillant sur la bohémienne) voire sensuels (Phoebus et Esmeralda) et les scènes cocasses (le jugement du pauvre bossu avec un juge sourd qui interroge un prévenu tout aussi sourd). Et pour ceux qui se poseraient la question, non Gringoire ne chante pas Le Temps des cathédrales, pas plus que les gargouilles ne prennent vie. Évidemment, Quasimodo s'avère bien plus laid que dans vos souvenirs (pour le coup, la créature de Frankenstein semble presque une figure de mode à côté), Phoebus est bien loin du bellâtre dépeint dans la plupart des adaptations : il s'agit d'un officier certes vaillant mais sans le sou qui ne tombe pas vraiment sous le charme de la danseuse - il se laisse plutôt entraîner par la vénération qu'elle lui porte afin de profiter d'elle. Comme tous les autres personnages, il est nettement plus subtil que ce que la culture populaire en a retenu, Frollo décrochant de loin la palme de l'être le plus énigmatique, déchiré entre ses principes, ses pulsions et ses relations.


Quant à l'acte final, il tourne véritablement au jeu de massacre, avec des destins dignes des tragédies antiques : les protagonistes paieront cher leur désir inavouable, leur veulerie ou leur naïveté. Personne n'est épargné dans ce drame historique.

Néanmoins, on ne peut s'empêcher d'être doublement frustré. D'abord parce que l'aspect graphique ne parvient pas à éblouir autant que ce que Bess avait pu nous montrer dans son Dracula ou son Frankenstein : certes, la cathédrale y est montrée sous toutes ses coutures mais on ne retrouve pas ces cases à couper le souffle ou ce jeu expressionniste du noir et blanc. En outre, le Paris médiéval ne peut pas proposer les somptueux paysages visibles dans les ouvrages cités : l'amoncellement de petites bâtisses agglutinées aux édifices religieux confère un sentiment d'oppression qui sied parfois au récit mais lui ôte l'ampleur attendue dans les moments de grande envergure. Enfin, ceux qui ont déjà admiré certaines des précédentes illustrations du roman risquent de faire la fine bouche : la Cour des Miracles représentée par Gustave Doré par exemple propose un spectacle visuel plus impressionnant. Pas évident de passer après une kyrielle d'aquarellistes et de graveurs de renom qui s'étaient fait connaître en tentant de traduire la majesté de l'ouvrage. On remarquera d'ailleurs que certaines des illustrations de chapitres semblent directement inspirées par ces artistes.



Et puis, il y a l'adaptation textuelle qui expurge une partie conséquente de ce qui constitue l'essentiel du texte de Hugo. C'était inévitable, cependant on aurait souhaité sans doute un produit fini plus élégant, plus ambitieux voire plus imposant : on se retrouve avec se sentiment d'inachevé qu'on pouvait ressentir en refermant le Don Quichotte des frères Brizzi. Il n'empêche quand même que cet album appréciable permettra de rendre accessible ce chef-d'œuvre de la littérature à ceux qui y sont réfractaires. Et puis, cela parera n'importe quelle bibliothèque avec style et sobriété.




+ Les points positifs - Les points négatifs

  • Une présentation soignée, du papier de qualité.
  • Un noir et blanc d'une rare élégance.
  • Une adaptation précise et très accessible.


  • On y perd la somptueuse beauté du texte de Victor Hugo.
  • Cela manque d'ampleur, le dessin n'a pas les qualités visibles dans les autres adaptations.