Publié le
30.11.22
Par
Nolt
Rappelons que le principe de cette rubrique consiste à s'intéresser au tout premier album d'une série. Cette fois, nous remontons jusqu'en 1984 avec Brouillard sur Whitehall, un récit qui introduit le personnage de Burton mais qui, nous le verrons plus loin, s'avère très particulier puisqu'il contient de multiples références à un classique de la BD franco-belge.
Mais présentons tout d'abord notre héros. Cliff Burton est un ancien du MI5 et un détective privé bossant occasionnellement pour Scotland Yard, dont il est également un ex-agent. Il est plutôt futé et athlétique et se démarque du profil classique du héros de BD policière par son look (il est roux et moustachu) et sa passion pour les fleurs.
La série, qui a pris fin en 1998, ne comporte que neuf albums. Tous sont scénarisés par Rodolphe (scénariste prolifique et romancier) et dessinés par Frederik Garcia puis Michel Durand. Le style graphique change donc radicalement à partir du quatrième album, intitulé Les Poupées de Sang.
L'ambiance générale de la série, résolument axée sur les enquêtes, va peu à peu verser dans un fantastique "light" et s'enrichir de touches d'humour fort bienvenues.
En ce qui concerne ce premier tome, il débute par une série de meurtres sordides visant les forces de l'ordre. Le Yard de Sa Majesté découvre bien vite qu'une mystérieuse et sanguinaire secte indienne se cache derrière ces exactions. Sir Scott Dickson fait alors appel à Burton pour que le moustachu file un petit coup de main. Il faut dire que l'affaire se complique quand, aux meurtres de policiers, s'ajoutent une étrange dégradation au musée Madame Tussauds ainsi qu'une menace de mort visant Lord Campbell, membre de la Chambre et délégué aux Affaires Indiennes.
L'action se déroule en 1921 et a pour cadre Londres et la campagne anglaise environnante. L'atmosphère graphique des scènes sous la pluie ou dans la pénombre est très réussie. De plus, la mise en page évite le classique "gaufrier" et se permet quelques plans larges et divers effets dynamiques. Le récit est, quant à lui, efficace et bien mené. Si l'on suit l'enquête avec plaisir, l'on peut toutefois regretter que le personnage de Burton soit à ce point transparent et banal, les quelques éléments originaux dont l'a gratifié son auteur peinant à lui insuffler une véritable personnalité.
C'est cependant dans une foule de petits détails que ce Brouillard sur Whitehall va se révéler surprenant à plus d'un titre.
Tout d'abord, la première planche de cette BD s'avère être un hommage à La Marque Jaune, d'Edgar P. Jacobs. Une info évidente, qui se trouve même sur Wikipédia. Mais les références, plus subtiles et moins immédiatement décelables, ne s'arrêtent pas là. L'ensemble de l'album semble être en effet un hommage appuyé à l'une des aventures de Tintin, en l'occurrence Les 7 Boules de Cristal. Tout d'abord dans son ambiance, inquiétante et liée à une menace exotique, mais surtout dans de nombreuses scènes faisant écho au récit d'Hergé sus-cité.
Quelques exemples : les personnages se retrouvent tous, à un moment, dans une grande et sinistre demeure, entourée d'un parc ; la décoration de cette maison est composé d'éléments exotiques ; le propriétaire de la demeure est assassiné malgré le fait qu'il soit sous protection policière ; Burton doit défoncer la porte de sa chambre pour constater ce fait ; le crime a eu lieu alors que la porte est verrouillée de l'intérieur ; un indien (amérindien dans les 7 Boules) disparaît ; les criminels s'enfuient à bord d'une conduite intérieure noire ; ils changent de véhicule pour échapper aux recherches ; le héros remarque ce fait en comparant les traces de pneus dans la boue ; le témoignage de policiers en vélo s'avère crucial, etc. Il faut encore ajouter à cela la nature des adversaires du héros (des Incas pour Tintin, des Thugs pour Cliff), le fait que ce récit soit en fait un diptyque (qui se poursuit dans L'Ombre de Victoria) et le périple dans la jungle que l'on retrouve dans le second opus.
Quelques exemples : les personnages se retrouvent tous, à un moment, dans une grande et sinistre demeure, entourée d'un parc ; la décoration de cette maison est composé d'éléments exotiques ; le propriétaire de la demeure est assassiné malgré le fait qu'il soit sous protection policière ; Burton doit défoncer la porte de sa chambre pour constater ce fait ; le crime a eu lieu alors que la porte est verrouillée de l'intérieur ; un indien (amérindien dans les 7 Boules) disparaît ; les criminels s'enfuient à bord d'une conduite intérieure noire ; ils changent de véhicule pour échapper aux recherches ; le héros remarque ce fait en comparant les traces de pneus dans la boue ; le témoignage de policiers en vélo s'avère crucial, etc. Il faut encore ajouter à cela la nature des adversaires du héros (des Incas pour Tintin, des Thugs pour Cliff), le fait que ce récit soit en fait un diptyque (qui se poursuit dans L'Ombre de Victoria) et le périple dans la jungle que l'on retrouve dans le second opus.
Il y a sans doute encore de nombreux détails communs à ces deux œuvres à répertorier, mais précisons qu'il s'agit bien de clins d'œil, et aucunement d'un plagiat, Brouillard sur Whitehall et Burton s'éloignant nettement des 7 Boules de Cristal et de Tintin sur le fond, le style graphique et la personnalité du héros (qui, lui, rencontre de séduisantes jeunes femmes par exemple). Cependant, impossible de ne pas faire le lien entre les deux histoires lorsque l'on connaît bien le récit mettant en scène la malédiction de Rascar Capac.
Au final, si vous aimez l'ambiance british, les bonnes enquêtes mâtinées de fantastique et les délicates pointes d'humour, n'hésitez pas à accompagner Cliff Burton dans ses trop rares pérégrinations. Ce détective, qui n'a sans doute pas la notoriété qu'il mérite, n'a pourtant pas à rougir face à ces homologues (cf. Ric Hochet ou encore Jérôme K. Jérôme Bloche), anciens ou plus récents.
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19.11.22
Par
Nolt
On plonge dans les dessins animés culte des années 70 et 80 avec l'album parodique Shonen Avengers !
Attention, voilà une bande dessinée qui s'adresse plutôt à un public de vétérans. Du genre qui ont connu les téléphones à cadran, les albums Lug de L'Araignée, Récré A2, les pulls qui grattent, les bagnoles sans ceintures à l'arrière (bah, c'est des gosses, qu'est-ce qu'ils feraient avec ça ?) et les Ovomaltines au café (putain, c'était les meilleurs ceux-là !). Autrement dit, il y a de la nostalgie dans l'air.
Mais de quoi est-il question exactement ?
Eh bien, Shonen Avengers, publié chez Delcourt et conçu (scénario, dessin et couleurs) par ZeMial, est un recueil de strips humoristiques mélangeant les univers de Goldorak, Capitaine Flam, Ulysse 31, Cobra ou encore Albator. Autant de génériques ultra-connus qui reviennent immédiatement en mémoire...
Après une courte introduction expliquant comment ces univers distincts ont pu se mélanger, l'auteur déroule une série de gags, en général en trois cases, présentées verticalement sur chaque planche. Ils sont parfois entrecoupés de pleines-pages plus spectaculaires.
Commençons par l'humour. C'est ce qu'il y a de plus dur à manier au niveau de l'écriture, non seulement parce que cela demande une grande précision, mais aussi parce qu'il existe tellement de styles d'humour différents qu'il est très difficile de faire l'unanimité. Ici, au fil des pages, l'on va retrouver évidemment des références liées aux différents héros, mais aussi parfois des allusions à l'actualité (le professeur Raoult...) qui semblent moins heureuses, d'une part parce que l'on s'écarte du sujet mais aussi et surtout parce que c'est prendre le risque de faire vieillir l'album prématurément. Niveau rigolade pure, bon, on va du franchement amusant au gag un peu plat et attendu, mais l'ensemble reste agréable.
Passons au dessin, à n'en pas douter le gros point fort de l'album. Les personnages sont très réussis, aisément identifiables et charismatiques dans leur version cartoony convenant parfaitement au propos. Bien entendu, les "méchants" célèbres sont là aussi (le Grand Stratéguerre, pour ne citer que lui) et l'on a droit également aux célèbres vaisseaux de l'époque (Astrolabe, Odysseus, Atlantis...). Enfin, une colorisation efficace apporte la dernière touche à un ensemble léché et esthétique (certaines grandes illustrations étant vraiment sublimes).
Notons également, dans la partie bonus, des illustrations plus réalistes, tout aussi réussies.
Puisque l'on évoque ces bonus, voyons cela en détail.
Tout d'abord, il faut souligner la présence d'une liste venant expliquer la référence principale de chaque gag (d'autres sont parfois à dénicher soi-même). Plutôt bien vu histoire de rafraîchir la mémoire de certains et de fournir un minimum de contexte aux plus jeunes. L'on retrouve également une longue explication sur la genèse du projet (là encore, c'est richement illustré) ainsi qu'une partie plus ludique puisqu'elle regroupe des mini-jeux du genre labyrinthe, mots fléchés, jeu des 10 différences, etc. Plutôt sympa.
Au final, voilà un album réalisé avec soin. Si l'on peut regretter parfois certains gags un tantinet simplistes ou mal amenés, il faut reconnaître que l'on a souvent un sourire d'enfant sur le visage pendant que ces personnages de notre enfance font remonter à la surface de notre conscience d'anciens et précieux souvenirs, polis et magnifiés par le temps. Cette rencontre improbable entre héros iconiques est un peu, comme l'explique l'auteur, un rêve d'enfant, s'amusant à inventer et dessiner des aventures improbables et sans limites. Il y a donc plus que de simples gags là-dedans, il y a un peu de notre passé, un peu de notre imaginaire, un peu de notre insouciance. On se prend à rêver, du coup, à une aventure certes toujours parodique mais plus ambitieuse et construite, montrant les protagonistes et leurs relations sur la longueur. Peut-être pour un éventuel tome 2 ?
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15.11.22
Par
Virgul
On va parler fringues aujourd'hui. Non, il ne s'agit pas de vous donner des conseils vestimentaires, si on aborde les vêtements, c'est par la biais de la BD et... d'un conflit pas si bien connu que ça de ce côté de l'Atlantique.
Miaw !
Cinquante nuances de Gris
Si vous aimez la bande dessinée franco-belge, vous devez probablement connaître les célèbres Tuniques Bleues, série créée par Louis Salverius (qui sera remplacé par Lambil) et Raoul Cauvin. Série toujours en cours de nos jours et qui s'attache à suivre les aventures du sergent Chesterfield et du caporal Blutch. Ces derniers faisant partie de l'armée de l'Union, ils affrontent donc régulièrement des soldats sudistes, en général vêtus d'impeccables et immaculés uniformes gris.
Mais qu'en était-il dans la réalité ?
Eh bien, parler d'uniformes en ce qui concerne l'armée confédérée relève presque de l'abus de langage tellement les tenues étaient disparates en son sein. Tout d'abord, il serait faux de penser que le bleu était réservé aux nordistes et le gris à leurs adversaires. Ces deux couleurs se retrouvaient dans les régiments des deux camps, ce qui donna d'ailleurs lieu à de nombreuses méprises et "tirs amis" lors des combats.
Il faut bien comprendre également que le gris était moins un choix esthétique qu'une nécessité économique et pratique ; teindre une tenue en gris (ou une couleur approchante) s'avérant relativement peu coûteux.
Ceci dit, si le Sud disposait de matières premières suffisantes, son industrie textile était dans l'incapacité de fournir des uniformes standardisés à des centaines de milliers de combattants. La priorité était d'ailleurs donnée à d'autres secteurs plus vitaux (comme les munitions ou les chaussures).
Le soldat sudiste va ainsi devoir recourir à du bricolage et au fameux "système D" pour se vêtir. Mélange de tenues civiles, de rapiéçage de fortune et de prises de guerre, la tenue confédérée est, dès le début de la guerre, loin d'être uniformisée.
Le soldat sudiste va ainsi devoir recourir à du bricolage et au fameux "système D" pour se vêtir. Mélange de tenues civiles, de rapiéçage de fortune et de prises de guerre, la tenue confédérée est, dès le début de la guerre, loin d'être uniformisée.
L'un des colorants utilisés, bon marché et facilement accessible, provient du noyer cendré et donnera aux vestes une couleur tirant plutôt sur le brun ou le beige. L'on est donc déjà loin de ce gris parfait qui est certes bien pratique en BD mais demeure un cliché. À ces teintes aux nuances très différentes, il faut ajouter les régiments de zouaves, d'inspiration européenne, qui étaient dotés de tenues jugées plus confortables et qui se révélèrent franchement exotiques avec leur touche de rouge.
Bien entendu, il existait aussi des différences entre les régiments, certains optant pour des couleurs leur étant propres. Sans compter les miliciens de chaque État, qui là encore n'étaient pas dotés de tenues spécifiques et devaient faire avec les moyens du bord.
L'on pourrait penser que les officiers étaient mieux lotis, donc disposaient de tenues plus homogènes, mais la réalité est loin d'être aussi simple. Certains vétérans ressortirent de vieux uniformes en les modifiant un peu, alors que les lieutenants fraîchement sortis de l'école militaire devaient supporter la charge financière de leur équipement, ce qui ne facilita pas non plus la recherche d'uniformité. Certains éléments distinctifs, comme les galons, les épaulettes, les écharpes de couleur ou les nœuds autrichiens, furent parfois abandonnés volontairement, car trop repérables par l'ennemi. En ce qui concerne les généraux, c'est encore pire, ces derniers ayant pratiquement "quartier libre" pour déterminer leur apparence. Certains opteront pour des tenues flamboyantes, colorées et à la limite du ridicule alors que d'autres privilégieront un uniforme basique et simple, à la propreté parfois douteuse.
Ainsi, de nombreuses raisons vont engendrer l'aspect en apparence négligé des soldats confédérés, que ce soit la logistique défaillante, le coût des uniformes, les disparités entre États et régiments ou même le souci de discrétion. La distinction entre le bleu nordiste et le gris sudiste n'était donc au final pas si nette que l'on pourrait le penser, elle était même parfois inexistante.
Voilà les matous, vous en savez un peu plus sur les problèmes vestimentaires du soldat confédéré, entre 1861 et 1865. Ça vous fera une petite anecdote pour le repas de Noël de cette année. Ou bien ça vous donnera peut-être envie de vous pencher sur Les Tuniques Bleues, une série dont tous les albums ne sont pas pleinement réussis mais qui demeure un classique du franco-belge.
Voilà les matous, vous en savez un peu plus sur les problèmes vestimentaires du soldat confédéré, entre 1861 et 1865. Ça vous fera une petite anecdote pour le repas de Noël de cette année. Ou bien ça vous donnera peut-être envie de vous pencher sur Les Tuniques Bleues, une série dont tous les albums ne sont pas pleinement réussis mais qui demeure un classique du franco-belge.
Miaw !
Publié le
14.11.22
Par
GriZZly
Elle cherchait l'inspiration, elle a trouvé l'amour.
Quoi de plus beau qu'une romance ?
Rowena... Non, pardon... Ro. Ro est une artiste, une peintre. Elle a du talent. Elle a même acquis une certaine renommée. Elle n'aime pas son prénom, Rowena, parce que ça fait vieux. Mais ce qui est ancien pour elle ne l'est pas nécessairement pour moi.
L'inspiration manquait à Ro. Alors, elle a cherché un endroit isolé où se ressourcer. Elle trouvé a un vieux manoir où se remettre à la peinture. On lui a dit qu'il était hanté mais elle n'en avait rien à faire. Alors, elle a décidé d'occuper l'ancienne bâtisse... Alors, elle est venue à moi.
Et moi... Moi, je vais devenir ce qu'elle aime. Je peux être tout ce qu'elle aime. Je suis là dès qu'elle veut de moi. Je la rendrai heureuse.
Elle veut de moi. Elle a besoin d'inspiration. Je serai son inspiration. Elle a besoin de moi. Elle m'a peint, elle m'a donné forme sous ses doigts. Je l'appelle trésor et elle aime ça... Ce que l'on vit est irréel. Elle dit que je suis irréel moi aussi. Mais le réel est un concept fluide.
Elle et moi, nous nous blottissons dans la maison, dans la pénombre, et nous nous aimons... mais après plusieurs semaines de bonheur à être ce qu'elle aime, elle veut aller dehors. Pourquoi ? N'a-t-elle pas tout ce qu'il lui faut auprès de moi, avec moi, en moi ? Je suis ce qui l'aime, je suis ce qu'elle aime. Pourquoi ne suis-je pas suffisant ? Pourquoi veut-elle de la lumière ? Pourquoi veut-elle sortir là où je ne peux être ?
Il faut qu'elle m'aime à nouveau. Je la ferai m'aimer à nouveau.
Celui que tu aimes dans les ténèbres est la première incursion du duo Skottie Young et Jorge Corona dans le genre horrifique (après la fantasy très légère de Middlewest) et le moins que l'on puisse en dire est que c'est une réussite formelle. Mais, qui plus est, cela s'avère être une réflexion métaphorique pertinente sur les relations toxiques de possessivité que peuvent développer certains êtres qui se vouent entièrement à l'objet de leur amour, ces âmes égarées qui, en couple, finissent par ne plus se voir qu'à travers les yeux de l'autre, par n'être plus vivants que par procuration.
Envoûtant, angoissant puis terrifiant, ce comic, paru dans la collection Indies de Urban, a le bon goût de maîtriser tout autant son ambiance que son sujet, son histoire que son esthétique et son message que sa narration.
Le dessin de Jorge Corona et la mise en couleurs de Jean-François Beaulieu sont des modèles d'adéquation au récit.
La lecture d'une bande dessinée horrifique a cela de particulier qu'elle nous oblige à voir, bien plus qu'un roman ou un film. Impossible ici de sauter un passage qui nous effraie et d'échapper au malaise en sautant les pages sans lire : les dessins s'imposent à nous, nous sautent aux yeux et s'agrippent à notre imagination contre notre gré ; impossible ici de cligner des yeux un peu trop longtemps pour éviter la scène que l'on sent venir et qui dérangera notre petit confort mental : il nous faut lire et tourner les pages, ça ne se fait pas les yeux fermés. Lorsque c'est bien fait, la bande dessinée d'horreur nous semble plus puissante que les autres médias en matière de restitution de cette inéluctable obligation de regarder l'indicible en face. Cet effet, qui nous avait déjà marqué avec Infidel de Pornsack Pichetshote et Aaron Campbell, nous le retrouvons ici encore par d'autres procédés et sous d'autres facettes.
Nous vous préconisons la lecture de Celui que tu aimes dans les ténèbres à une heure avancée de la soirée, lorsque les ténèbres s'emparent de votre foyer et que le moindre objet familier génère depuis sa base une ombre fantomatique glissant sur les murs, tel un amour transi désireux de se pencher sur vous pour vous étreindre de sa noirceur.
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13.11.22
Par
Vance
John Varley est apparu aux yeux des fans de science-fiction en 1977, avec un quasi chef-d’œuvre, le Canal Ophite, qui fit grand bruit lors de sa parution : une imagination débordante et une écriture sensible venaient enjoliver les solides bases scientifiques de ce physicien, qu’on croyait voir s’orienter davantage vers les parages rigoureux de la hard science : de fait, on retrouve davantage chez lui les préoccupations d'un Theodore Sturgeon (cf. cet article sur les Plus qu'humains) plutôt que l'assise scientifique d'un Hal Clement. Car ce qui compte chez cet écrivain singulier, c’est l’humain, l’évolution de ses personnages ainsi que les relations qu’ils entretiennent avec leurs pairs et leur monde, que ce soit sur une Terre d’un proche mais triste futur, sur Mars, Vénus ou encore un satellite de Jupiter. Et peu importent l’âge, le genre ou même les fragiles barrières métaboliques quand la science permet de réparer, remplacer ou modifier des éléments de votre organisme, au point de transcender le corps et de tutoyer l’immortalité : les interactions sociales demeurent et les rapports, physiques ou simplement amicaux, engendrent toujours leur lot de drames et d’incompréhension…
Malgré un accueil enthousiaste pour son roman, Varley s’est dans un premier temps principalement consacré aux récits courts, dans lesquels il excelle, accumulant un nombre invraisemblable de prix avant de faire une longue pause d’écriture. Entre-temps, il proposa un recueil de certaines de ses meilleures nouvelles (novellettes ou novellas suivant les acceptions anglo-saxonnes) qui a été traduit en France en 1979 et édité d’abord en deux volumes : Persistance de la vision est l'un d'eux, qui présente trois nouvelles et un récit un peu plus long dans un ouvrage plus qu'intéressant dont la lecture laisse une sensation étrange, une sorte de gêne aux entournures de la pensée, une gêne pouvant s'avérer… persistante. On ne sait effectivement comment réagir à ces visions très proches de nous, chargées de nombreuses préoccupations - toujours actuelles - sur l'avenir de l'espèce humaine, la manière dont elle va (ou peut) s'adapter pour évoluer ainsi que les travers qu'engendrera la course à l'immortalité promise par la science toute-puissante... Varley sait de quoi il parle lorsqu'il évoque les expériences virtuelles, les banques d'organes et les mutations : son verbiage scientifique est pertinent et clair, il n'apparaît pas dans le but d'obscurcir l'esprit ou d'emberlificoter inutilement ses intrigues. Néanmoins, ce qui l'intéresse avant tout réside dans les sentiments et émotions que ressentent ces êtres lancés dans une quête perdue d'avance, cherchant ailleurs le but d'une vie souvent misérable, parfois futile. Doté d'un humour corrosif mais dénué de tout cynisme, l'auteur explore librement des avenirs possibles au sein de notre système solaire au travers du regard de personnages généralement pathétiques bien que bercés d'illusions.
Dans le chaudron/In the bowl nous raconte à la première personne le périple d’un citoyen de Mars venu s’encanailler sur Vénus en quête de gemmes mythiques, mais qui se retrouve forcé de quémander l’aide d’une jeune médicanicienne (sic) afin de remplacer un organe défectueux, avant d’accepter à contrecœur qu’elle lui serve de guide pour le reste de son séjour. Davantage que les péripéties qui émaillent leur voyage, ou le décor futuriste à mi-chemin entre le golden age désinvolte et une SF plus mûre et désenchantée, c’est la relation particulière qui se tisse entre cet homme un peu blasé dans une société en déliquescence et cette pré-ado pleine de morgue et de fougue qui enflamme le texte.
Une liaison qui ferait s’évanouir les bien-pensants actuels mais qui s’inscrivait plutôt adroitement dans les questionnements identitaires de la fin des années 70.
Dansez, chantez/Gotta sing, gotta dance est plus surprenant sur tous les plans. Barnum et Bailey arrivent sur Janus à bord de leur vaisseau, à la recherche d’un… agent musical célèbre du nom de Xylophone - car ils ont l’intention d’enregistrer un titre. Ce n’est pas tant qu’ils s’ennuient dans leur environnement habituel (en apesanteur au milieu des astéroïdes), mais c’est avant tout du fait que leur statut particulier leur confère une capacité artistique hors normes. En effet, Barnum et Bailey sont liés par une symbiose spécifique, l’un étant une sorte de végétal évolué procurant à l’autre toute la protection et l’alimentation nécessaires, lui servant autant d’armure que de poumon. Et ce couple extraordinaire, parfaitement adapté aux conditions d’existence en orbite, se fait violence pour se rendre sur ce satellite de Jupiter afin que quelqu'un puisse transcrire en musique les symphonies qu’il a dans sa tête. On va donc assister à un lent et tumultueux processus de création, où Xylophone usera d’une sorte de synthétiseur afin de rendre concrètes les notes qui hantent le double cerveau du symbiote, allant jusqu’à une sorte de fusion spirituelle afin de parvenir à produire la symphonie espérée. Constamment déroutant par son humour et sa légèreté, le récit d'une étonnante densité s’avère également capable d’engendrer des visions inhabituelles et explore le concept même de l’art tout en présentant une vision d’une humanité future extrêmement décalée.
Trou de mémoire/Overdrawn at the Memory Bank est plus “classique” dans ses thèmes, et permettra au jeune lecteur de retrouver des bases plus connues. Fingal déprime et son psychologue lui a conseillé d’aller faire une cure au disneyland du Kenya en se fondant dans la peau d’un félin de la savane le temps qu’on mette de l’ordre dans ses souvenirs et qu’on lui fasse une sauvegarde mémorielle (procédé permettant ainsi de se réincarner à l’infini dans des corps tout neufs). L’opération, routinière, est normalement sans danger mais évidemment un incident survient après la visite d'un groupe d'écoliers (faut toujours qu'il y en ait un qui fasse le con !) et Fingal se retrouve coincé dans sa réalité virtuelle. Une informaticienne viendra régulièrement l'orienter, le consoler ou le conseiller en se projetant à ses côtés, le temps que les services ad hoc trouvent la panne et la réparent sans endommager ses souvenirs ou sa psyché. Plongé dans une monde où il peut littéralement tout accomplir, Fingal devra en profiter pour faire un peu d’introspection et tenter ainsi de se guérir des troubles qui pourrissent sa vie. Malgré de grandes similarités avec Total Recall, la nouvelle fonctionne remarquablement bien grâce encore à cet humour pince sans rire qui désamorce le tragique tout en donnant de l’épaisseur aux protagonistes de l’histoire, lesquels finissent par tisser un lien dépassant le simple cadre du patient/médecin. Un obscur téléfilm (connu surtout des amateurs de curiosités) avec Raul Julia en a été tiré dans les années 1980.
Enfin on retourne sur Terre pour la dernière nouvelle, les Yeux de la nuit/the Persistence of vision, la plus longue, la plus dérangeante aussi, située dans une fin de XXe siècle alternatif, sur un territoire américain désordonné. Avec une liberté de ton étonnante, Varley évoque le périple d'un auteur raté qui se retrouve dans une communauté d'aveugles et sourds ayant développé un langage absolu par le biais du toucher. Il présente cette entreprise avec un tel luxe de détails qu'on ne peut s'empêcher de se demander si cette communauté a réellement existé . Pourtant, là encore, l'intérêt est ailleurs, et notamment dans la manière dont le héros va tenter de s'intégrer au sein de cette sorte d'utopie où des invalides manifestes passent outre leurs lacunes pour parvenir à vivre en une autarcie presque totale. Aujourd'hui encore, certains de ses propos frisent le tabou (on pourrait penser que certaines remarques ont été imaginées à l'époque où l'écrivain avait participé au Summer of love) mais il ne se formalise pas des antiques barrières morales, lesquelles devront forcément tomber le jour où la technologie et les progrès de la médecine briseront les codes des genres. Tout de même, on retrouve un parallèle équivoque entre la première et la dernière nouvelle avec un personnage principal masculin qui s'éprend d'une toute jeune fille à peine pubère mais dotée d'un caractère bien trempé.
De quoi faire jaser les puritains, ce qui n'a pas empêché le récit de remporter les prix les plus prestigieux à la fin des années 70 (prix Hugo, prix Nebula et prix Locus, plus le prix Apollo pour le recueil de nouvelles), ce qui aurait tendance à prouver que les lecteurs, critiques et auteurs de SF savent voir plus loin que les limites de leur société étriquée.
Des textes emplis d'une imagination foisonnante servant des réflexions profondes sur l'individu, l'être et le paraître, et constituant un jalon indispensable dans la science-fiction contemporaine.
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