LUGOSI : Grandeur et décadence de l'immortel Dracula
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Qui était l'homme sous la cape ? Qui était Béla Lugosi ? Qui était... Béla Blaskó ?


La Boîte à Bulles nous livre la version francophone de la dernière biographie graphique signée Koren Shadmi. Après son excellent L'homme de la quatrième dimension où il dépeignait la carrière du talentueux et visionnaire auteur de La quatrième dimension que fut Rod Serling, Shadmi s'attaque à un autre monument du fantastique en remontant aux origines horrifiques de ce genre au cinéma. 
Pour ce faire, il invoque le spectre blafard de Béla Lugosi, l'inoubliable et iconique interprète de Dracula dans ses premières incarnations au cinéma, dans les fameux films Universal. 
Si tout le monde a encore cette interprétation du comte de Transylvanie en mémoire (même si, paradoxalement, de moins en moins de gens peuvent s'enorgueillir d'avoir bel et bien visionné ces films), c'est qu'elle est devenue une icone, une image d'Épinal, une sorte d'incarnation "par défaut" du personnage qui plane sur toutes les autres interprétations comme une espèce de mètre étalon.
Mais derrière ce rôle, derrière le mythe, qui était donc Béla Lugosi... ou, plus précisément, Béla Blaskó ? C'est là tout le propos de cet album de 155 planches : s'intéresser à la vie du comédien et non à son alter ego. C'est d'autant plus intéressant que la légende urbaine veut que le comédien, dans ses vieux jours, n'arrivait plus à faire la distinction entre lui et son rôle emblématique. En réalité, aucune biographie ne fait état d'un tel trouble et si l'on a bien enterré Béla Blaskó avec une cape de Dracula, ce ne fut pas sur sa demande mais selon la volonté de son ex-femme et de son fils.
J'avais, pour l'ouvrage précédent de Shadmi, un énorme respect autant dû à sa qualité intrinsèque qu'au sujet dont il traitait... Et nous allons voir avec ce livre-ci que les sentiments qu'éveillent en nous une biographie vont évidemment de pair avec ceux que nous nourrissons envers la personne qui fait l'objet de la biographie.
Or, si Rod Serling a toute mon admiration et ma sympathie, Lugosi va quant à lui peiner à me convaincre de son intérêt en dehors de son jeu d'acteur...
Vous verrez que, dans cette chronique, je vais souvent me faire subjectif (et c'est mon droit !) mais c'est surtout parce qu'une biographie parle d'un homme et de ses failles. Qu'il soit permis à un autre homme de dire ce qu'il en pense. Gardez bien en tête que mon avis n'est rien de plus que cela : un avis ! Et si mon avis sur Lugosi importe, c'est parce qu'il sera crucial de le séparer de celui que j'ai sur le travail de Koren Shadmi.

Mais résumons d'abord la vie de Béla Blaskó en quelques lignes.


La biographie...


Béla Blaskó est un jeune hongrois de 11 ans lorsque, en 1893, il entre en conflit avec son père banquier pour son seul choix de devenir comédien. Voilà qui a tout pour attirer ma sympathie : j'aime les gens se battant pour leur passion.
Bien vite, il fut ostracisé au sein de sa propre famille en raison de ce choix et il lui sera même reproché d'avoir sans doute précipité le décès de son paternel par la déception qu'elle engendra chez lui. Ah ben oui, ça ne rigole pas chez les banquiers hongrois, visiblement. Les bonnes grosses phrases qui traumatisent, ça ne semble guère les encombrer longtemps : s'ils en ont une en tête, ils te la balancent à la face sans états d'âme !

Vers 1917, Béla Blaskó est déjà devenu Béla Lugosi (en référence à la ville de son enfance). Il porte ce nom de scène en tant que pensionnaire du prestigieux théâtre national de Budapest. Mais Lugosi est cantonné à des seconds rôles en raison d'une hiérarchie interne qui favorise la tradition et les élites. Lorsque, après la révolution soviétique, naquit le Syndicat National des Acteurs (tout premier syndicat d'acteurs au monde, soit dit en passant), Lugosi s'engouffra dans la brèche et ne manqua pas de militer pour un statut d'acteur affranchi de l'ancien système, un statut plus égalitaire et donc plus "méritocrate". Sûr de son talent, Béla ne doute pas une seconde qu'il va bientôt endosser des rôles principaux et ainsi éponger les dettes que son train de vie dispendieux ne manque pas de générer partout où il passe. Et là, il commence déjà moins à me plaire, ce bonhomme...
Résumons : il milite pour un système qui mettra en avant la qualité du travail. C'est honorable. Mais il fait cela en sachant pertinemment qu'il a un talent personnel lui permettant de surpasser ses pairs sans trop de travail, précisément. C'est facile, non ? En plus de cela, il vit au-dessus de ses moyens... ce qui n'est pas en soi un défaut qui m'horripile mais, en plus, au lieu de se remettre en question, il accuse en cela le système et adopte même une posture de rebelle à deux balles au prétexte que ce serait "en vivant comme un premier rôle qu'il finirait par en devenir un"... Ça semblera sans doute d'un grand panache à certains mais moi, ça me rappelle juste un vieux dicton wallon que l'on pourrait traduire par "Hâte de chier mais rien dans la panse".

En homme de convictions qu'il est (je rigole, hein !), Lugosi va bien vite fuir sa chère Hongrie dès que la République Soviétique de son cœur sera renversée (d'un autre côté, il était dans le collimateurs de gens qui pendaient à tour de bras les partisans soviétiques... ne soyons pas hypocrites, on aurait sans doute tous fui !). Il partira à Vienne avec sa jeune épouse Ilona et ils se rendront bien vite compte que, sans l'aide financière de la belle-famille, leur vie confortable cède bien vite la place à la pauvreté. Face aux vaines promesses de son mari, la jeune femme reprendra très vite la route vers Budapest et demandera le divorce.


Attiré par la terre promise qu'était l'Amérique, le finalement-sans-doute-pas-si-soviétique-que-ça Lugosi prendra bien vite le bateau pour rejoindre New York où, faute de savoir parler anglais, il intègrera une troupe d'acteurs jouant pour sa communauté dans leur langue d'origine. Son talent incontestable y fait merveille mais c'est toujours, pour lui, la même vie de cachets un peu minables aux bras d'une nouvelle épouse : une autre Ilona !
Remarqué par le gérant de théâtre Henry Barton, il jouera dans The Red Poppy qui fut un flop mais qui lui ouvrit les portes vers des rôles en anglais et les cuisses de trop nombreuses admiratrices et comédiennes. Cela lui vaudra, bien entendu, un deuxième divorce. À l'époque, il apprenait ses rôles par cœur, sans maîtriser l'anglais. Sans doute l'époque où il travailla le plus.
C'est en 1927 qu'il interprètera pour la première fois Dracula sur scène. Son accent hongrois séduisit au plus haut point, donnant un côté "exotique" au personnage.
La pièce aura un tel succès qu'elle l'emmènera jusqu'aux planches du Baltimore Theatre de Los Angeles. Elle lui permettra aussi de rencontrer Clara, la femme qui inspirera plus tard Betty Boop, et qui l'emmènera dans une orgie de folles nuits débridées à l'excès. Ce sera le troisième mariage de Lugosi. Et il durera quatre jours.

Pendant que Béla continuait à briller sur scène et à se comporter comme un irresponsable partout ailleurs (oui, c'est gratuit mais le comportement de ce gars m'énerve : quand tu as la chance de rencontrer le succès, tu n'en éclabousses pas la Terre entière en te comportant comme le pire des connards), à Hollywood, chez Universal Pictures Corporation, la direction passe du père au fils et ce rajeunissement va bouleverser le cinéma : le jeune Carl Laemmle Jr veut plus de spectacle, plus de budget, plus de musique, plus de prestige pour ses films. Alors, au vu du succès théâtral de Dracula, il décide d'en faire une adaptation cinématographique ambitieuse !
Lon Chaney, pressenti pour le rôle-titre, décède avant le début du tournage. Tod Browning, qui avait travaillé avec Lugosi sur La treizième chaise, le recommande à la production. Et là, la légende est en marche !
Lugosi s'adapte vite au jeu cinématographique et, malgré une production chaotique, le film rencontre un succès phénoménal : 50 000 entrées sur les deux premiers jours d'exploitation ! 
Toujours aussi bon en affaires (oui, c'est ironique), Béla avait accepté de jouer pour la broutille de 500 petits dollars par semaine. Vous voyez venir le problème ? Gloire instantanée mais peu de moyens... Lugosi retrouve ses travers d'antan et se jette à corps perdu dans un mode de vie extravagant, dépensant des fortunes qu'il n'a pas et n'aura jamais. 
Capricieux, il refusera des rôles qu'il estimera indignes de lui, comme celui de la créature de Frankenstein qui incombera à Boris Karloff. Lorsque Karloff magnifiera ce rôle de brute en lui insufflant une humanité déchirante, Lugosi sera détrôné de son statut de roi du film d'horreur... et tombera dans un autre piège classique de la célébrité : la dépendance. Une dépendance aux femmes, comme auparavant. Une dépendance à la reconnaissance et à la gloire, bien entendu. Mais aussi une dépendance aux produits morphiniques suite au traitement qu'on lui administra pour une douleur chronique à la jambe.
Parmi les affronts qui lui furent faits, on compte par exemple les films où un autre comédien campa Dracula de son vivant. La vive douleur qu'il éprouva, cette trahison qu'il ressentit, alimentèrent les rumeurs sur son identification au personnage.

La suite de sa vie professionnelle est presque l'illustration parfaite de l'expression bien connue "carrière en dents de scie". Mais, en 1935, parut le "code Hays" (voir plus bas) qui porta un coup sévère aux productions horrifiques hollywoodiennes. 
Ce n'est que trois ans plus tard que des rediffusions de classiques de Lugosi, lors de soirées thématiques au cinéma, remportèrent un succès suffisant pour redonner de l'intérêt au genre et relancer les carrière des poules aux œufs d'or qu'étaient Lugosi et Karloff. Ils joueront même parfois ensemble, dans une atmosphère tantôt complice, tantôt d'une extrême rivalité.
De succès en bides, de périodes confortables en périodes de vache maigre, les années suivantes verront Lugosi vaciller comme une flamme dans le vent, tant professionnellement qu'amoureusement ou physiquement.
Lillian, l'unique femme lui ayant offert un enfant, finira elle aussi, comme toutes les autres, par le quitter à la suite d'une soirée où, ivre de jalousie, il aura levé la main sur elle.

Le dernier chapitre de la vie de Lugosi est sans doute le plus étrange pour les cinéphiles et il se résume en un seul patronyme : Ed Wood ! Celui qui ne devra sa célébrité dans la postérité qu'au seul fait d'avoir été qualifié de "plus mauvais cinéaste de l'histoire du cinéma" par les critiques Michael et Harry Medved dans leur livre de 1980 The Golden Turkey Awards. Toutefois, toutes nanardesques que furent ces productions, l'on y sent pour Lugosi une véritable amitié et un authentique respect. Béla y retrouvera le plaisir simple et viscéral de jouer... et c'est étrangement à cette époque et à cette seule époque que l'homme m'est sympathique car c'est aussi, à mon sens, la seule période de sa vie où il fut véritablement authentique.


Le livre en lui-même...


Passons rapidement sur la qualité de l'édition qui est irréprochable. La version française s'offre une préface de François Theurel, plus connu des visiteurs de Youtube sous le surnom du Fossoyeur de Films. On pense tout ce qu'on veut du bonhomme (en ce qui me concerne, il a mon intérêt, ma sympathie et mon respect... ce que n'ont que peu de cinéastes d'internet) mais on ne peut en aucun cas lui ôter une passion évidente pour le cinéma de genre. Il est donc parfaitement légitime ici et gageons que cette préface sert bien plus encore la petite maison d'édition qu'est La Boîte à Bulles que le très connu Fossoyeur. Quand une petite célébrité fait ainsi profiter de sa visibilité à des gens dont la qualité de travail est aussi indéniable, je n'ai d'autre choix que de valider la démarche ! 

Venons-en à Koren Shadmi. Là non plus, rien à reprocher sur le travail graphique ou le travail de recherche. Comme pour sa bio de Rod Serling, on sent ici une démarche d'une honnêteté intellectuelle et d'une rigueur inattaquables servie par une patte aussi reconnaissable que soignée et maîtrisée. Comme pour son album précédent, la narration est faite d'habiles flashbacks inspirés par les derniers jours d'un Lugosi se racontant... c'est classe, sans conteste.
Les passages les plus intéressants demeurent néanmoins ceux traitant de l'évolution des mœurs et de la censure dans les médias américains... on sent que ça tient à cœur à l'auteur !


Par contre, je m'interroge davantage sur la pertinence de l'angle d'approche du sujet... J'imagine que tout l'intérêt réside en ces quelques mots signés François Theurel : "Gratter l'image pour trouver l'humain." Mais l'humain que l'on découvre gagne-t-il à être connu ? Ne fallait-il pas aller un rien plus loin que la simple exposition de cette vie relativement caricaturale de comédien hollywoodien surendetté et à l'ego boursouflé ?


Il répondait au nom de Béla...


Béla Lugosi dans son interprétation de Dracula.
Oh oui, certes, c'est un parallèle facile : Dracula a une dépendance envers le sang et Lugosi en a une envers la drogue, l'alcool, les femmes et les ovations du public... C'est facile. Mais ce n'est pas dénué d'intérêt pour autant. 
Vous l'aurez compris, je suis nettement moins enthousiasmé par la lecture de cette bio que par celle de Rod Serling... mais parce que L'homme de la quatrième dimension m'avait donné à connaître un homme dont j'aurais aimé me faire un ami. Un homme fort, portant des convictions, se battant pour que son avis soit connu, un visionnaire, un homme exemplaire à bien des égards.
Lugosi, au contraire, lève la cape sur un être bien plus veule. Cela ne remet en rien en question la qualité de l'ouvrage mais peut-être... son intérêt. En effet, la biographie de Serling n'était pas que cela, elle avait aussi valeur exemplative, elle était inspirante. Ici, au contraire, elle n'expose quasiment que ce que l'on pourrait conseiller d'éviter à toute personne avide de s'engager dans une carrière artistique publique.
J'ignore évidemment si les 155 pages de Shadmi offrent un portrait vraiment complet de Lugosi mais j'ai lu de-ci de-là que rien de ce qui y était narré n'était faux... Sans doute avait-il (je l'espère) des facettes plus reluisantes mais, celles qui nous sont ici présentées font de lui, sous le masque de Dracula, une sorte d'antithèse du comte vampire.
Je m'explique.
Dracula est une créature qui, malgré une fragilité extrême (due au soleil et à son seul moyen de subsistance possible), dégage une aura de puissance glorieuse et un charisme envoûtant.
Lugosi, malgré une gloire certaine et un charisme évident, n'a eu de cesse de prouver son extrême fragilité.

Dracula peut charmer les femmes et les garder sous son influence pour l'éternité ? Béla ne parvient qu'à les séduire pour ensuite les faire fuir.
Dracula puise sa force dans la nuit ? Lugosi s'acharne à y trouver autodestruction et débauche sans fin.
Dracula a certes une dépendance mais uniquement parce qu'elle est l'origine de sa force et la source de sa survie. Les dépendances de Lugosi seront quant à elles autant de clous de cercueil.
Il est ironique de constater à quel point ce jeu de miroir s'applique entre Lugosi et son alter ego lorsque l'on sait que, pourtant, Dracula n'a pas de reflet dans les films avec Lugosi.

La fameuse scène où Dracula constate qu'il ne se reflète pas
dans le miroir de cette boîte à cigarettes
C'est que, n’étant pas un reflet, et ne reflétant rien, le vampire n’est pas notre double négatif. Bien au contraire, il nous précède, il est primal, antérieur à nos civilisations et à nos codes moraux. Immortel, surhumain, c'est lui l’archétype dont les vivants ne sont que pâles copies…
Le vampire est le réceptacle de puissants instincts remontant au fond des âges et que voudrait rendre inoffensifs notre système de civilisation... mais même en n'étant rien d'autre qu'une évocation, qu'un imaginaire "tout droit sorti de l'imagination fertile d'un Irlandais alcoolique à moitié fou" (comme l'aurait déclaré Bram Stocker lui-même, si l'on en croit certains)... même en ces conditions de non-existence plus drastiques encore que la non-vie qu'il est supposé incarner, il parvient quand même encore à damner ceux qui effleurent son mythe de trop près. Comme cet être peu reluisant que fut Lugosi et qui succomba au charme du Comte au point de ne plus être grand-chose en dehors de lui, au point... de se laisser vampiriser son existence par Dracula qui, d'eux deux, restera bel et bien le seul immortel !

En conclusion, si le traitement de Shadmi est élégant, l'approche purement et systématiquement biographique de ce sujet n'est pas la plus intéressante qui pouvait en être faite. J'eus sans doute aimé un angle d'attaque plus psychologique... Voilà pourquoi il me serait extrêmement malaisé d'évaluer cet album : il ne souffre d'aucune imperfection notable, c'est un bon album mais qui, selon moi, selon ma vision très subjective des choses, rate une magnifique occasion d'analyser avec brio (car je ne doute pas que tel aurait été le cas au vu du talent de Shadmi) l'impact que peut avoir un personnage fictif emblématique et "plus grand que soi" sur une personne réelle qui se rêve magnifique elle aussi mais s'avère n'être qu'un très piètre représentant des bassesses et des veuleries qui nous rendent si fragiles.


+Les points positifs-Les points négatifs
  • C'est du Koren Shadmi : élégant, documenté, rigoureux. Difficile de dire du mal du travail effectué.
  • Lugosi : dans l'histoire du cinéma, il fait figure d'icone, essentiellement grâce au rôle du comte Dracula.
  • Par contre, l'approche purement et simplement biographique manque un peu d'intérêt... La vie de Lugosi vaut moins par sa chronologie que par sa psychologie..
La Wicca : un choc spirituel
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Nous nous penchons aujourd’hui sur un ouvrage très particulier, qui touche à la spiritualité, à la métaphysique et même à la magie : La Wicca de Scott Cunningham.

La plupart des gens ne connaissent probablement pas du tout ce qui se cache sous le terme Wicca, ou en ont une vision sans doute quelque peu déformée. Il faut dire que cette pratique véhicule pas mal d’idées reçues et peut même parfois générer quelques crispations. Commençons tout de suite par évacuer un terme qui me gêne. Bien que la Wicca soit considérée comme une religion, je préfère le terme, plus correct à mon sens, de Voie. 
En effet, la religion est en général un système se plaçant entre l'humain et le divin. Système qui édicte des règles (très humaines), des interdits, des pratiques, etc. Personnellement, je ne vois pas pourquoi il faudrait un intermédiaire entre un être humain et un principe supérieur, peu importe le nom qu’on lui donne. Et d’ailleurs, la Wicca, telle qu’elle est présentée par Cunningham (car il existe bien des formes, certaines plus secrètes et figées que d’autres), n’impose rien et repose sur l’individualisme et les inclinations personnelles.

Mais voyons déjà les principes de base. Un Wiccan est une personne qui tend vers l’harmonie avec la nature. Il ou elle reconnaît l’énergie divine qui imprègne les animaux, les plantes, les pierres, l’eau, bref, tout. Cette force est incarnée par le Dieu et la Déesse, qui symbolisent la dualité présente en toute chose. Ainsi, la Déesse et le Dieu sont à la fois lumineux et sombres, tout comme la nature, qui peut rafraîchir grâce à une agréable brise, ou ravager à l’aide d’un ouragan (ce qui rejoint les principes asiatiques du Yin et du Yang). Cela se retrouve aussi d’ailleurs dans l’être humain, capable du pire comme du meilleur et bien souvent balloté par des sentiments puissants et contraires.

Le principe de cycle est également important dans la Wicca, la mort n’étant qu’une étape vers la renaissance, symbolique ou physique. En effet, la Wicca intègre le principe de réincarnation (mais ne l’impose pas pour autant en tant que dogme à ses adeptes, à chacun de faire des recherches, de "sentir" ou non cet aspect).
Si bien des Wiccans sont réunis en covens, cela n’est nullement nécessaire, de nombreux Wiccans pratiquant seuls. Mais quelle est-elle exactement, cette pratique ?

Eh bien, il s’agit essentiellement de rituels. Parfois de magie (je me doute que c’est cette partie qui vous intéresse, mais il faut bien comprendre que la Wicca est un art de vivre, une philosophie, pas un manuel pour jeter des sorts).
Il existe des rituels de tout type, des rituels dansés, chantés, psalmodiés ou même silencieux. Des rituels dans la nature ou chez soi. Nu ou habillé. L’important, c’est d’être à l’aise, de communier avec la Déesse et le Dieu et d’avoir une pratique positive et bienveillante.

Si ce livre m’a autant emballé, c’est pour plusieurs raisons. D’une part, j’aime beaucoup le principe de liberté et d’initiative individuelle qu’il défend. En gros, Cunningham donne des exemples d’autels à dresser, de tenues, de rituels, d’objets à utiliser, mais en terminant toujours par un "si vous préférez autre chose, c’est à vous de voir". La Wicca, en tout cas cette forme de Wicca, est donc très souple et convient parfaitement à quelqu’un qui n’a pas trop envie de s’enfermer dans des dogmes conçus par d’autres. Même les noms du Dieu et de la Déesse peuvent changer et parfaitement cohabiter avec divers panthéons. En fait, à partir du moment où l’intention est bonne, le geste, le mot ou l’objet le sont aussi. 
D’autre part, je connaissais déjà et utilisais bien des techniques employées ici, que ce soit la méditation, le travail sur la respiration, la visualisation, etc. Je sais donc l’efficacité de ces techniques, pour peu que l’on n’en attende pas quelque chose d’extravagant. 
Enfin, Cunningham, loin de nous livrer une version "clé en main" de cette si mystérieuse et enivrante Voie, conseille de lire d’autres ouvrages que le sien, de s’informer, d’aller puiser ici et là, d'expérimenter, de retenir ce qui nous convient, bref, d’être actif, vigilant et auteur du système que l’on construit autour de notre spiritualité.

Un petit mot sur la sorcellerie associée à la Wicca. Tout d’abord, il s’agit de magie blanche. Personne ne devrait se risquer à vous lancer un mauvais sort, ne serait-ce qu’à cause de la loi du triple retour (ce qui est fait, en bien ou en mal, te revient par trois fois). Ensuite, il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’une magie à la Harry Potter. Si vous demandez à un Wiccan de changer une banane en poire, il n’y parviendra pas. Mais si vraiment vous voulez une poire, il pourra certainement vous en dénicher une. Le but de la magie doit donc demeurer raisonnable (et important). Pour faire simple (et pour avoir déjà étudié un peu la magie blanche par le passé), c’est une manière de mettre les choses en marche, d’activer les bonnes énergies, de se mettre aussi dans le bon état d’esprit. 
Mais cela reste une partie seulement de la Wicca. Qui d'ailleurs ne doit nullement vous dispenser de travail, de réflexion, d'investissement et d'initiative. Les Wiccans sont les artisans de leurs réussites, ils ne remettent pas leur destin entre les mains d'entités, fussent-elles vénérées. 

Ainsi, ce qui a commencé presque comme une blague (j’avais un réel intérêt intellectuel pour la Wicca, mais je conservais un certain recul sur le folklore dont je la croyais imprégnée) m’a littéralement interloqué et bouleversé. Car, instinctivement, j’appliquais déjà dans ma vie bien des principes expliqués ici, quant au reste, à ce que j’ai découvert, j’ai l’impression que c’était là, depuis toujours, devant mon nez, et qu’un vieil ami, du fond de son tombeau, vient de lever le voile de brume qui me masquait la vue pour que je puisse enfin trouver ce fameux chemin, que j’ai tant cherché.
Pour donner un exemple concret, alors que je lisais ce livre, j’ai voulu tenter, très respectueusement, un petit rituel. Quelque chose de simple et improvisé. Une première approche disons. Après quelques minutes de recueillement et de concentration, j’ai levé les mains vers le ciel en effectuant deux gestes symboliques, représentant le Dieu et la Déesse. Aussitôt (mais je savais en mon for intérieur que ce serait une expérience positive), j’ai ressenti une puissance extraordinaire m’envahir, une force à la fois fantastique et d’une bienveillance phénoménale. Sans doute ce que les mystiques appelleraient une révélation, cette espèce d’amour divin décrit avec tant de ferveur et que je pensais issu de l’imagination de certains illuminés. Je sais ce que certains vont m’objecter : c’est toi qui a généré ça. Eh bien… oui. C’est moi. Car cette force, que l’on retrouve dans les arbres, les torrents, les nuages, ou le regard d’un loup, elle est aussi en nous. Je ne me suis agenouillé devant rien, je n’ai abdiqué nulle raison, j’ai juste fait en sorte de me mettre dans les bonnes dispositions. Je ne savais pas ce qui allait arriver, si j’allais juste éclater de rire, être déçu ou ressentir un chatouillement derrière l’oreille. Or, ce qui est arrivé, ce sentiment que j’ai ressenti, était si pur, si intense, si merveilleux, que j'ai instantanément su que j’allais pratiquer à l’avenir d’autres rituels, m’intéresser à cette pratique, tenter de communier encore plus avec la nature et, pourquoi pas, devenir meilleur.
Bon, je ne vais pas rentrer dans un monastère hein, maintenant, je vais juste faire des câlins aux arbres… c’est une blague, c’est plus compliqué que ça, évidemment, mais notre vie spirituelle n’exclut en rien le monde physique. Ou l’humour.

Aucune volonté de prosélytisme bien entendu de ma part, je n’ai rien à vendre. Je souhaitais néanmoins être honnête et dire à quel point ce livre m’avait touché et impacté. Mais sans doute qu’il est arrivé au bon moment, alors que j’avais déjà effectué un cheminement personnel essentiel. J'ai ainsi pu, non me couler dans un moule, mais prendre les éléments dont j'avais besoin, les adapter, et laisser le reste. Et je ne suis qu’au début de cette palpitante aventure spirituelle. 
Je ne peux donc que conseiller cet ouvrage, mais il n’est en rien un passage obligé vers l’accomplissement personnel et la paix de l’esprit. C’est une voie, parmi des milliers. Et c’est bien la manière dont vous l’arpenterez qui la rendra sombre ou lumineuse.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une approche didactique, intelligente et très souple.
  • Propice à l'introspection.
  • Énormément de conseils pratiques.
  • Bienveillant et positif.
  • Il s'agit bien entendu d'un guide, voire d'un manuel pratique, non d'un roman, ce qui n'intéressera pas forcément tout le monde.
Supergod, de Warren Ellis
Par

Supergod constitue le dernier volet de la trilogie sur les surhommes de Warren Ellis (cf. ce dossier), cette fois-ci associé au dessinateur Garrie Gastonny, qui succède donc à Juan José Ryp. Édité chez Bragelonne en France en 2011, on peut le considérer comme le plus ambitieux et le plus dévastateur des trois, sans pour autant n'être qu'une succession d'affrontements ravageurs. Après un Black Summer fascinant et démonstratif et un No Hero moins subversif mais jubilatoire, voici notre auteur en pleine conclusion sur ses thèmes récurrents, une conclusion aux répercussions planétaires, voire même cosmiques. Étendant son champ d’action comme son champ de réflexion, il se livre à une sorte d’auto-analyse par le biais de ce scientifique/narrateur qui s’emploie, dans une ville de Londres dévastée, au bord d’une Tamise jonchée de cadavres flottants, à enregistrer pour un collègue américain un témoignage ironique mais lucide à propos du plus grand projet humain depuis la Bombe : le Surhomme.


Les nations les plus puissantes ont toujours cherché à créer un surhomme, à la fois super-soldat et messie d'un avenir plus radieux.
Les Britanniques furent les premiers, en secret, après une conquête de l'espace qu'ils gagnèrent sans que personne ne le sût. Caché dans un bunker, vit désormais un être omnipotent. Toutefois, l'Inde comme les États-Unis, la Russie, l'Irak ou la Chine ont développé des programmes similaires : seulement, à force de jouer avec des puissances qui les dépassent, les hommes ont créé des dieux. Et ces derniers ne sont pas forcément prêts à répondre à l’attente de leurs concepteurs...

Au gré des cinq chapitres parfaitement coordonnés, uniquement interrompu par quelques aléas dans sa survie, sans compter quelques soucis de mémoire, le professeur britannique raconte ainsi comment les Anglais réussirent à aller dans l’espace bien avant Russes et Américains, dans le plus grand secret et avec des ambitions rappelant l’uchronie de Ministère de l’espace (un autre comic book de Warren Ellis, illustré par Chris Weston - cf. le dossier précité). Les astronautes qui vécurent cette expérience n’en revinrent pas indemnes : en 1955, le Royaume-Uni s’était ainsi doté, dans des circonstances rappelant furieusement la naissance des 4 Fantastiques, d’une créature toute-puissante. Davantage qu’un surhomme : un dieu parmi les hommes.


Du coup, cette course à l’armement, à l’énergie nucléaire ou à l’espace fut bien vite éclipsée par une course au superpouvoir. Là encore, l’ironie avec laquelle le narrateur démontre les faiblesses des services secrets américains (constamment en retard d’une génération) permet de dresser un portrait cinglant des forces en présence. Ellis évite le jugement de valeur car tous les États qui se sont lancés dans cette quête effrénée perdront, d’une manière ou d’une autre, le contrôle sur l’entité qu’ils avaient créée : l’une d’elles est rien moins qu’un  réacteur nucléaire ambulant, une autre manipule la matière par la pensée, une troisième communique par le biais de spores extraterrestres quand cette autre se trouve dotée d’une technologie puisant son énergie dans les liaisons interatomiques…  Si certains de ces êtres rappellent, de loin, quelques-uns de nos super-héros préférés (le premier super-héros russe est doté d’une armure inspirée autant d'Iron Man que de Titanium Man ; le super-soldat américain tient davantage du Hypérion de Straczynski – voir la série Supreme Power, cf. cet article), on est plus proche des divinités cosmiques ou des dieux des panthéons antiques : d’un geste, d’une pensée, ils peuvent rayer un pays de la carte, et les conséquences d’un accès de colère se chiffrent en millions de morts (rappelez-vous celui de Thanos, devenu tout-puissant après avoir acquis son Gant de l’Infini, qui rasa purement et simplement une partie de la galaxie ; « Dieu se fâche… » constatait alors laconiquement l’un des personnages).


On est loin, on le voit, de la base du programme "Super-Soldat" qui a engendré le Captain America chez Marvel : ici, les hommes créent des dieux, en espérant (priant ?) que ces derniers répondent à leurs attentes. On quitte donc le mythe de Frankenstein pour approcher des préoccupations éthiques encore plus vastes : le surhomme, ce n’est rien d’autre qu’un avatar divin né pour accomplir un destin supérieur. Mais comment (c’est d’ailleurs le sujet d’un des dialogues de ce comic) des êtres humains aussi peu enclins à l’altruisme peuvent-ils espérer engendrer un Messie prêt à se sacrifier pour eux ? De fait, cette course au pouvoir, même transcendée par un concept divin, dissimule mal le besoin de générer une divinité capable d’expliquer, et donc de corriger, les problèmes affligeant l’Humanité. La religion étant l’opium du peuple, quand on a les moyens de se créer le dieu qu’on veut, on devient un dealer de culte.


Seulement, à trop fricoter avec des puissances mal maîtrisées, à trop chercher à briser les contingences physiques du continuum, on ne récolte que ce qu’on sème. Lorsque Hulk affronte Thor, la Terre tremble : imaginez l’effet que peuvent produire des chocs cataclysmiques entre sur-êtres ! Les lecteurs qui désiraient assister à des combats dévastateurs en seront pour leurs frais : Ellis et Gastonny visent plus haut, et ne nous serviront que quelques planches se raccordant aux histoires de super-héros classiques. Le reste consiste surtout en un regard désabusé sur les conséquences apocalyptiques des ambitions humaines : une démonstration qui fait froid dans le dos, bourrée comme toujours de références implacables.

Fascinant et déprimant en même temps, peut-être parfois un peu pompeux, mais d'une intelligence rare. Le propos a dès lors tendance à éclipser le dessin qui n'a pas la flamboyance méticuleuse de Ryp, mais une certaine forme d'humilité qui sied bien à la tournure des événements. L'encrage, souvent très sombre, prolonge encore cette impression désespérée des premières planches et joue avec les couleurs en proposant une palette à dominante rouge. Les visages, les traits, se fondent dans le vague : après tout, aucun des protagonistes n'est censé marquer l'Histoire, que sont ces hommes face aux dieux qu'ils ont réveillés ?

À comparer peut-être avec l’excellent A god somewhere d’Arcudi & Snejbjerg - cf. cet article - sorti en France la même année (mais chez Panini comics, dans la collection 100% Wildstorm).




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un récit puissant et saisissant.
  • L'emploi du témoignage permet de donner un peu de recul et de mieux appréhender l'ampleur des forces en présence.
  • Un humour désabusé en parfait contrepoint aux horreurs constatées.
  • Une uchronie parfaitement maîtrisée.


  • Des illustrations manquant parfois d'élégance et de précision.

Le Cycle de Kraven tome 1 : la Ligue des Héros
Par


Puiser dans le folklore et la littérature populaire des personnages hauts en couleur est un moyen habile de construire une histoire, voire une saga, en bénéficiant de l'impact plus ou moins prononcé des éléments empruntés sur la mémoire du lecteur : ces fondations incontestables permettent d'échafauder des intrigues hardies tout en bénéficiant de l'aval tacite des créateurs, à condition tout de même de ne pas (trop) altérer ces références sous peine de s'aliéner les fans. 
L'exercice peut s'avérer périlleux si l'écrivain ne dispose pas de la culture et des techniques de narration adéquats : voyez ainsi la différence de traitement des héros de la Ligue des Gentlemen extraordinaires entre la version en bandes dessinées par Alan Moore & Kevin O'Neill (cf. cet article) et son succédané cinématographique honteux par Stephen Norrington en 2003. Il y avait pourtant de quoi construire quelque chose de puissant et enlevé. Dans un registre similaire, la série Penny Dreadful reprend ainsi certains des protagonistes mais avec nettement plus d'audace, de talent et d'ambition. Et quant à verser dans l'hommage irrévérencieux, Philip José Farmer avait déjà ouvert la voie avec malice dans ses romans impliquant Tarzan, Jack l'éventreur et Doc Savage (La Jungle nue) ou Phileas Fogg et ses comparses (Chacun son tour) - cf. cet article sur l'auteur.

Certains sont passés maîtres dans cette optique de réinterprétation visant parfois à combler les trous dans l'existence d'un individu connu, parfois à se servir de sa notoriété pour donner sa propre version des faits ou encore pour simplement faire revivre les héros qui ont bercé notre enfance : on ne compte plus les nouveaux textes sur Sherlock Holmes dont la plupart, plus ou moins bons, ont au moins le mérite de démontrer l'amour que lui portent ces auteurs actuels (cf. par exemple cet article sur la version manga).

Tout comme Farmer en son temps, Xavier Mauméjean a consacré une partie de sa carrière à ce genre d'initiatives littéraires et ce, dès son premier roman publié, Les Mémoires de l'Homme-éléphant (2000), dans lequel John Merrick se mue en détective, évoluant dans ce Londres victorien si fascinant, merveilleusement dépeint par Alan Moore dans From Hell (cf. cet article). Et l'année où la Fox diffusait ce ratage complet cité plus haut, Mauméjean, lui-même membre d'une association d'adorateurs de Sherlock Holmes, publiait le second volet de son Cycle de Kraven, signant une nouvelle œuvre clamant son amour d'une culture et d'un genre bien souvent dégradés par les bien-pensants.

C'est le premier tome que nous allons évoquer aujourd'hui. Sorti en 2002 chez Mnémos, plusieurs fois réédité depuis, La Ligue des Héros place le lecteur dans une situation délicate, le baladant sur différentes strates temporelles sans affirmer laquelle constitue notre réalité : il y a certainement, comme chez une grande partie des auteurs de SF français post-soixante-huitards, un peu de Philip K. Dick dans cette jonglerie dimensionnelle, dans ce questionnement du réel et de son intégrité (cf. cet article sur Ubik du même auteur). Cependant, le roman se veut aussi être mouvementé et pittoresque, et se pare des ornements des récits d'aventure et de fantasy avec un peu de cette frénésie baroque qu'on retrouve dans la saga Pirates des Caraïbes. 

Évidemment, le début est loin d'être aussi joyeusement frénétique : la mise en place se calque sur un tempo lent avant de nous en mettre plein la vue. On commence à Londres, chez George, qui occupe avec sa femme et son fils un pavillon modeste de la banlieue ouvrière. Vie morne, avenir incertain : les années soixante battent leur plein. Un jour, on frappe à la porte de George : deux fonctionnaires du gouvernement lui présentent son beau-père, un vieillard décrépi qui a perdu la mémoire. C'est le pompon ! Voilà George sommé de s'occuper d'un homme qui ne parle pas, ne bouge qu'à peine et ne s'intéresse à rien. George s'en fout, sauf que c'est une bouche de plus à nourrir. 
Notre attention se reporte donc de George, gros con péremptoire, à ce mystérieux petit vieux. Au début, rien ne vient même si on sent que l'intérêt de la première partie de l'ouvrage réside dans ce que cachent ses souvenirs voilés. Il lui faut une étincelle, un stimulus : ce sera la lecture d'un comic qui traînait, une histoire picaresque avec une princesse aux formes généreuses et un héros triomphant et viril. Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose se dessine dans les ombres fuligineuses de son cerveau : il lui en faut davantage. Avec l'aide de son petit-fils, il va trouver un jeune hippie vivant dans un mobil-home, pourvoyeur de disques et de livres : grâce aux histoires de super-héros fournies par Syd, le vieux retrouve enfin une partie de sa mémoire.


Et nous voilà ailleurs. Changeant radicalement sa présentation, Mauméjean nous balance des mini-chapitres légèrement ironiques, pleins d'allant et de péripéties, contant les aventures de Lord Kraven, le Sauveur de l'Empire, entouré de la Ligue des Héros, des Justiciers œuvrant pour la sauvegarde de la couronne et du peuple britannique : English Bob, Lord Africa, le Maître des Détectives sous la houlette de sir Baycroft. À eux seuls, ils ont de nombreuses fois évité le pire à la reine Victoria et préservé de par le fait même l'équilibre du monde civilisé. D'autant que cet équilibre est fortement compromis par la rébellion menée par Peter Pan, qui n'a pas digéré l'ouverture des frontières du Pays Imaginaire : Fées, Pirates et Enfants perdus font donc partie du quotidien de ces héros au cœur vaillant à qui on demande souvent l'impossible, déjouant des complots et mettant hors d'état de nuire les pires des super-criminels.

Dans cette partie, les hauts faits, parfois narrés à la manière d'un roman d'espionnage, parfois simplement relatés dans un extrait de manuel d'Histoire, succèdent aux décisions capitales, aux projets secrets débattus dans l'ombre, aux trahisons et autres forfaitures, sur un rythme trépidant et bardé d'un humour bon teint, légèrement cynique. Dans cette uchronie merveilleuse aux accents steampunk, la Première Guerre mondiale s'achève et Lord Kraven soutient ouvertement la constitution de cette Société des Nations qui pourrait garantir la paix internationale. Sauf qu'on lui fait comprendre que cette paix risque de ne pas être compatible avec les visées hégémonique de la Couronne britannique, à laquelle il est censé rester fidèle. D'autant que de l'autre côté de la Manche, Bud Colt, le Super-Soldat américain, fait bien comprendre que les USA ne resteront pas sur la touche...
Les événements vont alors se précipiter et l'Histoire se mettre à franchement diverger par rapport à celle que l'on a connue : l'uchronie lorgne alors du côté de Rex Mundi par exemple (cf. cet article).

Lorsqu'on a lu Alan Moore (cf. les volumes cités plus haut) ou qu'on a découvert la Brigade chimérique (cf. cet article), ce télescopage de personnages et de faits historiques déviants ravive des souvenirs : on évolue en terrain connu et on s'amuse à établir des passerelles entre les noms évoqués et les héros des franchises Marvel ou DC (exercice très ludique qu'on peut également pratiquer à la lecture du Sang des Héros - cf. cet article) ou de sagas populaires plus anciennes. Cependant, le roman n'est pas terminé pour autant ; à présent que notre vieillard du début semble retrouver la mémoire, les questions vont se précipiter : que lui est-il arrivé entre-temps ? Comment son amnésie est-elle survenue ? Où sont passés ses anciens partenaires ? Et surtout : pourquoi aucune mention n'est-elle faite dans les livres d'Histoire de ses agissements, voire même de l'importance des habitants du Pays Imaginaire dans leur civilisation ? Certes, on parle bien d'un Peter Pan, mais uniquement dans un conte pour enfants écrit par J.M. Barrie, mêlant le vrai au faux. 
Ce coup de fouet mémoriel et ces questions existentielles redonnent de l'énergie à notre vieillard, un sens à son existence enténébrée, qui entreprend alors son ultime quête : celle de son identité disparue, peut-être volée - à moins que tout ceci ne soit encore une machination ? Et si aucune de ces réalités (celle, plein de possibles, de la Ligue des Héros, ou celle, morne et délétère, du Londres des années soixante) n'était vraie ?

Mauméjean, avec quelques traits caustiques, des sentences bien senties, et un goût prononcé pour les happenings à la manière des anciens feuilletons, nous promène dans une histoire à tiroirs où tout est loin d'être ce qu'il paraît : le réel y est illusoire, les certitudes s'effilochent et l'on se tient prêt pour le coup de massue qui nous est promis au moment de la chute. Avec malice, il laisse le lecteur anticiper en s'appuyant sur les bases d'une culture populaire bien achalandée, puis le rabroue par quelques retournements déroutants, des ruptures dans le tempo du récit, une densité de noms, d'événements et de lieux qui donne le tournis : si Barrie est régulièrement cité, Lewis Carroll n'est jamais bien loin. C'est parfois agaçant, mais toujours stimulant.
À découvrir. 

Ce roman est disponible désormais sous forme d'intégrale chez Mnémos avec sa "suite", L'Ère du Dragon, néanmoins on le trouve encore aisément en poche, notamment chez Points dans la collection "Fantasy".




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel exercice de style dans la réinterprétation des faits et des mythes.
  • Une version romanesque à mi-chemin entre la Ligue des Gentlemen extraordinaires et la Brigade chimérique.
  • Un style enlevé au ton piquant et doté de tournures élégantes.
  • Des personnages intrigants, ouvertement archétypaux mais séduisants dans leurs excès.


  • Quelques faux suspenses vite éventés.
  • Des ruptures volontaires dans la trame du récit (lorsqu'on change de contexte temporel) qui nuisent un peu à son harmonie.
  • Une fin étonnante mais qui semble brouillonne, presque incomplète et paraîtra sans doute insatisfaisante.
  • L'édition de poche chez Points n'est pas exempte de quelques coquilles (notamment des accords erronés).
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Si c'est vraiment le titre de cet article qui vous a attiré ici, le cœur battant et plein d'espoir, vous êtes peut-être un poil trop naïf. Ceci dit, pour une fois, on ne va pas évoquer une arnaque mais un outil pratique dont peu de gens comprennent l'utilité. 
Allez, tout de suite, on décortique les Fabula Storytelling Cards.

Lorsque j'ai vu passer une pub pour ces cartes, deux choses m'ont frappé. D'une part, l'on reconnaît immédiatement la méthode Vogler pour structurer un récit (on y reviendra plus loin), d'autre part, certaines personnes, croyant légitimement à une énième arnaque, commentaient cette pub en laissant des sentences acerbes, du genre "s'il suffisait d'un truc pareil pour savoir écrire, ça se saurait". Et effectivement, cette méthode n'a aucunement la prétention d'apprendre à un novice à écrire, malgré la présentation quelque peu trompeuse de l'éditeur, qui annonce sur son site "Écrire tes histoires n'a jamais été aussi facile" (j'ignore pourquoi ils tutoient leurs potentiels clients, on dirait qu'ils s'adressent à des gamins). 
Bref, si vous pensez que ces cartes vont vous apprendre à écrire correctement, c'est évidemment faux. Par contre, elles ont tout de même une utilité. 

Je ne vais pas revenir en détail sur la méthode Vogler (cf. la deuxième partie de ce grand dossier). Sachez seulement qu'elle est très efficace. Notamment parce qu'elle est basée sur des constatations issues de l'analyse de nombreuses œuvres, n'ayant aucun rapport entre elles. Grosso modo, pour qu'une intrigue tienne la route, elle doit être basée sur des éléments structurels simples, qui sont aussi bien présents dans Star Wars, Pretty Woman que La Grande Vadrouille ou Les Trois Mousquetaires. Mine de rien, c'est très important, car Vogler ne vous dit pas "il faut faire comme ça" mais "on retrouve ces éléments dans toutes les intrigues" (sauf de rarissime exceptions, de style expérimental, auxquelles nous ne nous intéresserons pas ici). 
Gardons bien à l'esprit que la méthode Vogler ne concerne que la structure du récit, donc son squelette, pas son contenu.

À ce stade, il me faut revenir sur l'aspect technique d'une œuvre. Bien des gens, à l'époque de la rédaction du dossier cité plus haut, ont réagi en me disant que "la technique, c'est bien mais pas trop" ou carrément qu'il fallait parfois l'éviter pour "être plus libre". Non. N'importe quoi ! La technique est indispensable. Pas "un peu", pas "dès fois", elle est totalement indispensable, tout le temps. Un guitariste, quand il apprend à jouer de son instrument, il n'apprend pas cinq accords, en se disant que les autres vont le limiter. Sa limite sera au contraire fixée par ceux qu'il ne connaît pas. 
La technique ne contraint pas, elle ne force à rien, au contraire, elle libère. Ce sont les tares qui forment des murs et vous empêchent de prendre telle ou telle direction.
Après, si vous n'êtes pas convaincu, je vous encourage à livrer un combat de boxe sans prendre de cours de boxe. D'habitude, avant de se lancer sur le ring, un boxeur apprend à boxer, il travaille son jeu de jambes, les esquives, il améliore son cardio, il se muscle, il apprend les feintes, les enchaînements, comment mettre correctement un direct ou un crochet... mais si vous pensez que sans technique, vous allez être plus original et plus efficace, tentez le coup. Vous reviendrez lire la suite de cet article quand vous serez sorti de l'hosto. Parce que je vous assure que "tout arrêter avec le pif", ce n'est pas du tout considéré comme un trait de génie dans le milieu du Noble Art. M'enfin, parfois, il faut se prendre une trempe pour s'en rendre compte.

Revenons à l'outil qui nous intéresse ici. Il est assez polyvalent et peut s'utiliser pour des romans, des BD, des films, des séries, et à peu près tout ce qui développe une progression narrative logique. Prenons l'exemple des romans. En littérature, il existe un pan technique (indispensable), composé d'éléments que l'on peut sans aucun problème évaluer, démontrer et reproduire. Mais tout n'est évidemment pas basé sur cette technique. Il existe aussi un pan plus subjectif, "magique", personnel, touchant au style, aux idées, à la "signature" de l'auteur. L'on peut fort bien être touché par un auteur techniquement faible (dans mon cas Koontz, par exemple) ou au contraire rester de marbre devant une histoire parfaitement juste sur le plan technique. Donc, encore une fois, attention : la technique est indispensable dans le domaine de l'écriture, mais elle ne fait pas tout. 
La méthode Vogler se concentre bien évidemment sur la technique, mais une partie bien précise : la structure du récit (et seulement ça). Donc, il ne s'agit pas d'apprendre à installer et développer un personnage, employer des effets, amener des ruptures, maîtriser un rythme, jouer avec certains codes ou par exemple utiliser l'identification. Ce sont d'autres aspects techniques qui ne sont pas concernés ici.

Ci-dessus, le "début" de Matrix. L'on voit bien qu'il ne s'agit que de la structure pure et de l'étape "pré-écriture", rien d'autre.


Vogler s'intéresse, dans sa méthode, à ce que j'appelle les fonctions archétypales [1] (héros, messager, mentor, ombre...) et aux différentes étapes du "voyage" du héros (le monde ordinaire, l'appel de l'aventure, le refus, etc.). C'est un vocabulaire très générique, et souvent quelque peu "heroic fantasy", du coup, cela amène parfois des confusions. Par exemple, une "ombre" (ou "ennemi" dans les cartes Fabula), ça peut évidemment être Dark Vador, Freddy Krueger ou Rastapopoulos. Mais ça peut être aussi un ouragan. Un licenciement. Ou de la timidité. Ce n'est pas forcément incarné par un être humain. Par contre, c'est indispensable. Sans ça, vous n'avez rien à raconter. 
Imaginez que votre histoire se résume à un boulanger qui part en vacances à Londres, il passe un bon moment, visite le British Museum, boit quelques verres dans un pub, puis il revient chez lui, sort les poubelles et va se coucher. Ce n'est pas une intrigue ça, il faut bien qu'il y ait quelque chose à affronter, à résoudre, à surmonter, pour que cela devienne une histoire réelle et digne d'intérêt.

Les cartes de Fabula permettent donc de mettre tout ça à plat et de visualiser cette méthode, étape par étape. Ce que cette société vous vend, ce n'est donc pas une méthode qu'elle a développée, mais des cartes basées sur la méthode développée par Vogler (qui se basait lui-même sur les travaux de Campbell).
Et il s'agit d'un outil réel, et qui fonctionne bien. 
Maintenant, en a-t-on absolument besoin lorsque l'on est un conteur ?
Eh bien, pas forcément. Certains auteurs (comme Stephen King) affirment "improviser" lors de leurs séances d'écriture, sans savoir où ils vont. Pour autant, cela ne me semble pas une méthode à conseiller à des débutants. King écrit depuis des décennies, plusieurs heures par jour. Il en est arrivé à un stade où l'on peut se passer de boussole sans pour autant perdre le Nord. À force de bosser sur des histoires, le cerveau développe des routines spécifiques, qui facilitent le boulot. 
Personnellement, par contre, si je me passe facilement de plan pour une nouvelle, il ne me viendrait pas à l'idée de me lancer dans un roman sans ce que j'appelle une "feuille de route", me permettant de savoir où je vais et par quelles étapes je passe. 
Donc, tout est possible, c'est à chacun de voir, mais à mon sens, ce n'est pas une mauvaise idée, avant de commencer à entasser des parpaings, d'avoir un plan de la baraque dans son ensemble.

Autre question, cette représentation en cartes est-elle vraiment utile ?
En tout cas, elle n'est pas indispensable. Vous pouvez faire la même chose avec un bon vieux calepin. Ou à l'aide d'un tableau. Après, l'idée d'avoir un support "propre", stylisé, simple et souple me plaît assez. Il faut cependant émettre quelques réserves sur le côté pratique. Faire tenir ces cartes (comme le conseille l'éditeur) sur un mur avec de la Patafix, en ajoutant des Post-it, ne me semble pas forcément très simple d'utilisation sur le long terme. On pourrait étaler ça quelque part, mais il faut alors une surface assez grande et qui sera uniquement dédiée à ça pendant un bon moment. 
À voir donc.

Niveau contenu, l'on a ici 40 cartes, pour 30 euros port compris. C'est quand même assez cher (surtout quand on pense à certains tarots, magnifiquement illustrés, et coûtant parfois moins de 15 euros). 
Les cartes sont divisées en trois parties :
- 18 cartes développement (les étapes du voyage)
- 11 cartes ressources (plus ou moins les fonctions archétypales)
- 11 cartes édition ou "entrelacement" (qui représentent des moments-clés)
La manière dont tout cela s'articule est assez logique, mais sans bonne compréhension de la structure d'un récit, il sera impossible d'utiliser cet outil. Ce qui est assez évident. Si l'on vous vend de magnifiques rabots et des ciseaux à bois de qualité, vous ne deviendrez pas ébéniste pour autant. C'est un peu là où se situe la confusion (voire la possibilité d'arnaque). Ces cartes, ou même l'ouvrage de Vogler dans son ensemble, ne feront pas de vous un écrivain. Pour devenir auteur, il faut lire, beaucoup, bosser, beaucoup, écrire, beaucoup. Ça prend des années. Une vie entière. Et il n'existe pas de "secret" ou de "méthode" pour faire l'économie de ce travail. C'est impossible, tout comme il est impossible de devenir boxeur professionnel sans transpirer et s'entraîner durement et longuement. De plus, attention, vous pouvez fort bien avoir une bonne structure et écrire un mauvais roman : que les murs tiennent debout, c'est une chose, que la maison soit meublée avec goût, c'en est une autre. 

La conclusion sera donc double et nuancée. Si vous ne connaissez rien à l'écriture et que vous pensez avoir affaire à une méthode miracle, désolé, ce n'est pas le cas. Vous allez juste vous retrouver avec des pinceaux, sans toile, sans peinture, et sans aucune compétence (notions de perspective, d'anatomie, etc.) vous permettant d'exploiter tout ça. 
Si par contre vous êtes un auteur, débutant ou expérimenté, et que l'idée des cartes vous semble bonne (malgré les réserves sur la partie "pratique"), eh bien, pourquoi pas ? Ceci dit, vous pouvez aussi fort bien vous en passer, un auteur étant aussi, après tout, auteur de sa propre méthode, forcément personnelle et unique. [2]

Pas certain que tout le monde ait la place ou l'envie de coller ça au mur.




[1] Le terme "fonction" permet de rappeler qu'il ne s'agit pas forcément d'un personnage.
[2] La méthode Vogler est suffisamment souple pour que l'on puisse la "manipuler", se l'approprier et la "redessiner". On peut très bien l'employer par exemple sous forme de graphiques, de cercle, etc. Et bien entendu, ce n'est pas à suivre à la lettre, en respectant scrupuleusement et "scolairement" chaque phase. Ce n'est pas à l'outil, aussi performant soit-il, de prendre les décisions. 



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La méthode Vogler résumée en cartes.
  • L'efficacité et l'universalité de l'outil.
  • Disponible en français. 
  • Pas forcément très pratique à l'usage.
  • Assez cher tout de même pour ce que c'est.
  • Méthode destinée aux écrivains professionnels, qui peut aider un amateur mais ne lui fera pas franchir plus rapidement les étapes essentielles.