Chroniques des classiques : Les Cavernes d'acier d'Asimov
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La pandémie que nous traversons, avec les travers et les excès qu'elle suscite, nous amène à relativiser nos choix et à envisager différemment certaines de nos inclinations, relativisant les contextes dans lesquels les textes et films que nous regardons ont été imaginés.
Alors que je profitais du confinement pour accélérer mon projet de lecture des grands classiques de la SF, mon choix s'est porté sur une série de livres que je connais presque par cœur : la Saga des Robots d'Isaac Asimov, et plus particulièrement les deux romans qui y sont rattachés, Caves of steel et The Naked Sun.

Le premier a été exploité en France sous le titre Les Cavernes d'acier : il s'agit au départ d'un petit roman policier, un genre dont la structure et les rebondissements ont toujours plu à l'auteur, grand amateur d'Agatha Christie au point d'avoir développé par ailleurs une série d'enquêtes fortement inspirées des œuvres de la romancière britannique (cf. cet article sur Le Club des Veufs noirs). Au premier abord, on s'aperçoit que la dimension "investigation" n'est là que pour apporter un peu d'aventure et de suspense dans un thème cher à Asimov : l'avenir de l'homme et la manière dont l'espèce humaine gérera les problèmes actuels (surpopulation, pénuries énergétique et alimentaire) et sa propre planète. Avec un positivisme non dénué de candeur mais systématiquement argumenté, le père de la Robotique en littérature s'insère dans un mouvement d'expansion par phases et prépare le terrain pour son histoire du futur et son cycle de Fondation, tout en énonçant quelques thèses très proches de La Cité & les Astres d'Arthur C. Clarke [cf. cet article].

Dans ce futur pas très lointain, les hommes ont très vite conquis l'espace, puis se sont repliés sur eux-mêmes, mettant la technologie au service d'un esprit conservateur et protectionniste, au point que les descendants de leurs colons soient devenus presque des extraterrestres avec un mode de vie radicalement différent. Alors que, dans les Mondes Extérieurs, les Spaciens jouissent de la nature environnante et d'un confort inouï apporté par une utilisation intensive des robots, les Terriens se sont constitués en Cités, gigantesques ruches à moitié enfouies d'où ils ne sortent presque jamais, ayant développé une forme aiguë d'agoraphobie doublée d'une méfiance maladive envers ces esclaves de métal qu'ils ont pourtant créés et qui ont naguère permis la colonisation d'autres planètes.
Leur civilisation s'est tournée vers une sorte de communautarisme pragmatique et les huit milliards d'individus mènent une existence austère, avec une alimentation tirée de la culture intensive des levures (on n'est pas loin de Soleil Vert) et une promiscuité tempérée par des règles sociales strictes. Ces Terriens ont de fait développé un ressentiment farouche envers leurs cousins Spaciens, ces êtres grands, beaux et génétiquement parfaits qui leur renvoient l'image de leur propre échec à se renouveler, au point que, par complexe d'infériorité, il les estiment arrogants et malfaisants ; or ces derniers ont lancé une opération visant à tenter de sauver l'espèce humaine de ses propres travers, tout en ne sachant pas comment faire entendre raison à ces Terriens bornés. Dans un contexte politique tendu, ils ont créé Spacetown, petite ville dans la ville, située à la frontière de la Cité de New York. Une colonie de Spaciens s'y est implantée dans l'espoir de développer un programme d'aide pour les futures générations de Terriens. Spacetown, enclave spacienne perçue par les réactionnaires comme une épine dans le pied terrestre, considérée comme une ambassade souveraine et inviolable.
Or, à Spacetown, un meurtre a été commis.


C'est là qu'entre en scène Elijah Baley. Cet inspecteur, qui sera le héros de trois romans et aura un impact profond sur les textes visant à regrouper le Cycle des Robots avec celui de Fondation, est bien loin de l'image donnée par Will Smith dans le film I, Robot : c'est un homme au visage long et triste, proche de la cinquantaine, caractérisé par une grande culture (il a beaucoup étudié l'Histoire) et une loyauté sans faille. Ni athlétique ni gouailleur, il est plus proche de Columbo que de Magnum. C'est le commissaire Enderby, un de ses amis d'enfance, qui le charge de mener l'enquête tout en le mettant en garde sur cette affaire délicate dans laquelle de nombreuses susceptibilités sont à ménager, d'autant que des mouvements populaires comme celui des Médiévalistes manifestent de plus en plus ouvertement leur opposition aux Spaciens et aux robots. L'esprit alerte de Baley et son caractère impulsif lui causeront quelques torts au début, lorsqu'il tentera deux coups de poker en allant un peu trop vite en besogne et en désignant deux faux coupables. Mais malgré ses échecs, qui ne sont pas sans rappeler les multiples déductions auxquelles se livre constamment Dr House, Baley saura s'accrocher et éviter les nombreux pièges qu'on lui tendra : manifestement, certains souhaitent qu'il échoue dans son enquête et iront jusqu'à le mettre en cause dans la destruction d'un robot de service au commissariat central.
C'est sans compter sur l'aide précieuse de Daneel Olivaw, le détective que les Spaciens ont engagé pour assister Baley : voici un individu qui semble l'antithèse physique de notre inspecteur. Élégant, élancé, son port de tête altier, son visage marmoréen au teint de bronze lui confèrent une allure de dieu grec ambulant ; discret dans ses manières, peu loquace mais d'une courtoisie sans faille, il a le don d'agacer au-delà du possible notre détective bougon qui doit en outre travailler de concert avec lui. D'autant que cet investigateur a une caractéristique qui aurait dû être rédhibitoire aux yeux de Baley : il n'est autre qu'un robot, une créature humanoïde artificielle extrêmement développée, destinée à comprendre la manière dont les humains se comportent en société. Un être infaillible, potentiellement redoutable et pourtant inoffensif car régi par les Trois Lois de la Robotique. Il lui est donc impossible de porter atteinte à un être humain, ou de le laisser exposé au danger. Cependant, sa conception avancée lui permet d'avoir quelques latitudes dans son comportement et, s'il constituera au départ un sujet de méfiance et un obstacle aux objectifs de Baley, il s'avérera par la suite un partenaire précieux et fiable.


À eux deux, ils mettront au jour le complot d'envergure menaçant l'équilibre de la société et démasqueront le coupable, tout en semant les graines d'un avenir plus radieux pour l'homme. Le lien singulier qui les unit, fragile mais unique, n'est pas le moindre des plaisirs dont on jouira à la lecture du roman. Bien que manquant parfois de rythme, avec quelques passages un peu poussifs dans la description de New York, de son système de transport et de ses communautés, l'écriture agréable d'Asimov et la manière dont l’enquête est élaborée procurent un moment délectable doublé d'une vision certes un peu désuète mais perspicace d'un avenir incertain où la Foi en l'homme et en la Science sera la clef d'une renaissance espérée. Les deux héros de ce récit, brillants dans leurs dissemblances, constitueront inexorablement la clef de voûte du grand œuvre de l'auteur lorsqu'il décidera, sur le tard, de lier ses nouvelles et anciennes sagas en une seule entreprise, et il est particulièrement réjouissant de voir qu'il avait choisi, pour donner un nouvel élan à l'Humanité, un homme bardé de défauts, au caractère peu commode mais dont l'acuité intellectuelle, la fierté et la persévérance viendront à bout des complots les plus retors et mettront au pas les dirigeants les plus puissants et charismatiques. Sa romance surprenante avec une adorable Spacienne dans le roman suivant (Face aux feux du soleil) ajoute encore à l'aura d'un personnage incontestablement séduisant malgré ses failles.

Quant à Daneel, l'androïde ressemblant trop parfaitement à un homme, il peut interloquer les lecteurs assidus d'Asimov. Plusieurs éléments dans le texte laissent penser qu'une telle conception est révolutionnaire. Or, on a vu plusieurs fois par le passé, dans les nouvelles du Cycle des Robots, l'intervention de robots humanoïdes capables de se faire passer pour des humains, de tromper même les plus experts des roboticiens. Dans Assemblons-nous, les Soviétiques parviennent à introduire aux États-Unis des androïdes copiés sur des scientifiques américains, au point de pouvoir assister à un congrès dans le but de faire exploser une bombe. Dans La Preuve, Susan Calvin, l'éminente robopsychologue, nous fait comprendre que le politicien le plus en vogue n'est autre qu'un androïde supérieurement développé, politicien qui deviendra le Président de l'Union Terrienne dans Conflit évitable. On peut estimer que ce procédé, quand bien même il eût été maîtrisé relativement tôt dans l'histoire, a suscité tant de méfiance et de suspicion qu'il a été relégué aux oubliettes, en attendant une ère où les hommes retrouveraient un peu de leur prime confiance en leurs esclaves de métal.

Pour finir, sachez qu'un projet de film est en développement depuis des années (le film précité avec Will Smith - I, Robot - étant l'adaptation officieuse d'une autre nouvelle - Le Robot qui rêvait - tout en reprenant plusieurs des caractéristiques des Cavernes d'acier) mais rien n'indique qu'il soit finalisé prochainement.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman agréable dans sa structure dialoguée, une enquête policière suffisamment retorse pour captiver.
  • Une vision du futur cohérente faisant écho à des perspectives actuelles et des préoccupations majeures.
  • Un récit s'insérant dans une saga gigantesque, en engendrant un lien entre le Cycle des Robots et Fondation.
  • Un personnage fort, plaisant dans ses défauts et qui saura profiter au mieux des circonstances sociales et des répercussions politiques de cette enquête.
  • Un duo comme on les aime, puisant sa force dans ses antagonismes : l'inspecteur bravache, bougon et colérique avec l'androïde séduisant, placide et infaillible.

  • Une narration qui perd très vite sa force dans quelques passages descriptifs longuets qui brisent le tempo de l'enquête.
  • Le poids des ans lui donne un côté parfois involontairement rétrofuturiste : si les perspectives économiques, sociales, stratégiques sont plutôt bien pensées, si certaines technologies apparaissent pertinentes, la quasi-absence de l'informatique et la pauvreté des moyens de communication font sourire.
Wolverine : Ennemi d'état
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Fin 2004, Marvel balançait une bombe, usant d'une de ses armes de prédilection : Wolverine, personnage charismatique dont le potentiel, pas encore complètement exploité (on verra par la suite des scénaristes aller encore plus loin dans l'exploration des limites du mutant canadien), permet aux auteurs les plus ambitieux de développer des récits à la limite de la censure maios reposant également sur les inévitables quêtes d'humanité, de rédemption et de vengeance.
On associa Mark Millar, alors en plein boum avec l'éditeur des X-Men et des Avengers, avec ce vieux routier (et déjà partenaire sur Kick-Ass ! - cf. ce dossier) qu'était John Romita Jr à partir d'un pitch aussi évident qu'alléchant : Wolverine contre... eh bien, tous les super-héros !


Le genre de promesses que l’Écossais sait parfois tenir, habitué des propositions surprenantes, audacieuses, fascinantes, mais qui ne parviennent pas toujours à trouver une conclusion satisfaisante. Il n'empêche que ses Ultimates faisaient alors l'unanimité, et son travail sur Ultimate X-Men avait marqué les esprits (cf. cet article).

On savait donc le créateur de Wanted ou Superman : Red Son capable de démarrer tambour battant, et le moins que l'on puisse dire, c'est que Millar ne fait pas dans la dentelle puisqu'il parvient à se réapproprier le matériau de base avec une audace jouissive. Avec autant de respect que d'efficacité, limitant le temps d’exposition, il nous fait entrer dans cette intrigue sur des chapeaux de roues avec une idée de base rien moins que stimulante : faire du "gentil" Logan l'ennemi public numéro 1, recherché par toutes les agences gouvernementales et menaçant jusqu'à l'équilibre géopolitique du moment. Mais... comment a-t-il viré de bord ? Et surtout, pourquoi ? La faute à une organisation vieille comme le monde qui a vu beaucoup trop souvent ses projets funestes contrariés par les actions de notre héros au squelette d'adamantium : la Main, dont les membres semblent innombrables et qui se trouve capable de recruter des morts. La Main a déjà fait le coup avec Elektra, mais, sous l'impulsion de Gorgone, ses ambitions sont décuplées : créer une armée de méta-humains en les tuant et en les retournant contre leurs anciens alliés. Et voilà que le plus célèbre des mutants griffus tombe entre les mains de... la Main (oui, elle était facile !).



Les amateurs de Wolverine vont peut-être tiquer sur le fait qu’il se fait avoir un peu facilement (le postulat de Millar se fondant entre autres sur cet ennemi redoutable et apparemment invincible qu'est Gorgone - il fallait bien commencer par une sorte d'Everest pour notre héros à la peau dure qui s'était déjà sorti des pires cauchemars). D'autres argueront sans doute d'un air de déjà-vu (rappelez-vous le somptueux run de Jim Lee sur les X-Men en 1990, où un Logan diminué, en proie à des hallucinations, se voyait capturé par la Main qui tenta comme à son habitude de procéder à un lavage de cerveau, aidé en cela par la puissance du Mandarin et l'aide forcée d'une Psylocke déjà conditionnée). Il n’empêche que faire du mutant griffu une menace contre l’ordre établi (il a pour tâche de s’attaquer au S.H.I.E.L.D., aux Fantastiques, aux X-Men et même au Président des États-Unis !) constitue une gageure parfaitement maîtrisée par un auteur totalement à son aise multipliant les confrontations musclées et sanglantes et mettant habilement en valeur le potentiel déjà énorme du "Meilleur dans sa partie".
Il se trouve bien secondé par un John Romita Jr qui n’aime rien tant que les combats brutaux et les destructions massives, au détriment sans doute - c'est assez évident ici - de la science du combat et de l’agilité des protagonistes ; Logan y apparaît ainsi un peu trop pataud, massif, manquant de cette félinité que d'autres artistes ont su bien mieux rendre. Quant à  Elektra, on se rend compte qu'elle y perd tant en féminité qu'en souplesse, deux de ses caractéristiques principales pourtant. Les affrontements s'enchaînent sans temps morts, la tension monte en même temps que les doutes des anciens alliés tandis que les stratégies mises au point pour stopper Logan s'effondrent les unes après les autres.Comme lorsqu'il incarnait l'un des Cavaliers d'Apocalypse, Wolverine s'avère la parfaite incarnation de l'inéluctabilité : implacable, incoercible.

La seconde partie (Agent of S.H.I.E.L.D.), tout aussi réjouissante par son prétexte (s'il y a une chose que Logan ne supporte pas, c'est qu'on l'utilise contre son gré, et il y a bien peu de choses au monde capables de l'empêcher d'exercer des représailles), table sur quelques ficelles un poil plus grossières, une conversion à l’envers beaucoup trop rapide et une croissance exponentielle du nombre de victimes. L’ensemble fera date dans la série sur Wolverine, relançant Logan dans ce qu’on le préfère voir faire : se venger.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un postulat incisif et alléchant.
  • Des confrontations musclées, des duels impressionnants.
  • Un récit mené à toute allure.
  • Une connaissance impressionnante de l'univers Marvel avec en outre quelques anecdotes visant à moderniser certains concepts.
  • Un passage en revue d'un grand nombre de héros, de formations et d'ennemis.

  • Quelques facilités plus ou moins acceptables selon l'idée que l'on se fait de Wolverine.
  • Un super-vilain bien trop puissant, simplement parce qu'il fallait donner du fil à retordre au héros.
  • Un tempo soutenu, au détriment parfois de la narration.
  • Une partie graphique certes impressionnante dans la destruction et la violence, mais manquant de finesse et de variété dans les postures, les visages et les silhouettes.
Fahrenheit 451 version BD
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C'est à une température de 451 degrés fahrenheit que le papier s'enflamme et se consume. Partent alors en fumée un peu de notre liberté, de notre réflexion et de nos rêves. Rejoignons tout de suite les étranges pompiers de l'une des œuvres les plus prophétiques de la science-fiction.

Guy Montag est pompier. Comme ses collègues, il n'éteint plus les incendies mais les provoque. Dans un monde où les livres sont interdits et les lecteurs des criminels, Montag traque les bibliothèques pour y mettre le feu.
Un jour pourtant, il sauve un ouvrage des flammes. Puis un autre. Alors qu'il rentre chez lui, il fait également une rencontre étrange. Une jeune fille qui ne regarde pas les écrans géants de la télévision et préfère se promener, seule, la nuit. Elle sait que l'herbe se couvre de rosée au matin. Elle goûte la pluie qui tombe. Elle reste parfois simplement assise, à réfléchir.
À son contact, Montag se rend compte qu'il n'est pas heureux. Il a envie d'aimer, de prendre des décisions par lui-même, de vivre vraiment.
De lire.
Mais, comme beaucoup, il n'a plus les outils pour comprendre les livres et leurs métaphores. Il sent qu'ils contiennent quelque chose d'essentiel mais serait bien en peine d'expliquer clairement quoi. Le pompier, attiré par le papier, va maintenant se chercher un professeur afin de pouvoir goûter pleinement ce qui se cache entre les lignes.

Adapter un classique aussi célèbre que Fahrenheit 451 n'est pas chose aisée. Aussi, c'est en étroite collaboration avec Ray Bradbury que Tim Hamilton s'est attelé à la tâche. La version française est sortie en 2010 chez Casterman, avec un billet d'introduction de Bradbury himself.


Le style graphique est assez épuré et joue sur d'importants contrastes. Si les visages manquent un peu de traits significatifs, certains effets astucieux viennent renforcer le propos. Une page d'un livre, utilisée en toile de fond, va ainsi accentuer l'impression d'étourdissement et de perdition ressenti par le personnage qui découvre l'immense richesse de ce qu'il détruisait auparavant. À un autre moment, de nombreux mots finissent par se fondre en une seule masse et former un visage, montrant ainsi à quel point leur influence et les immenses possibilités qu'ils contiennent sont vitales pour devenir un individu à part entière, libre et éclairé.
L'on regrettera cependant que les flammes, peut-être trop stylisées, n'aient pas l'impact dramatique qu'elles devraient pourtant susciter.

Si le dessin est important, c'est bien entendu la force de l'histoire qui fait ici tout l'intérêt de ce comic.
Le monde dépeint par Bradbury est terrifiant mais pas si différent du nôtre sur bien des aspects. Culte du divertissement, nivellement par le bas, abêtissement des masses, naufrage du système scolaire, règne sans partage de la télévision... le bilan présente tout de même quelques points communs avec notre époque, suffisamment en tout cas pour que ceux qui pensent qu'un film peut remplacer un livre puissent s'intéresser à ce récit et en saisir pleinement la mise en garde. Au cœur du papier réside une magie que l'on ne retrouve pas ailleurs. Elle peut embellir la réalité ou la décrire froidement, elle peut nous réjouir ou nous plonger dans la plus grande perplexité, mais elle est unique et essentielle.
L'un des passages les plus terribles réside d'ailleurs dans le sinistre constat que fait l'un des personnages : le gouvernement et les pompiers n'ont pas grand-chose à éradiquer puisque la population s'est majoritairement détournée volontairement des livres. Par paresse, par négligence, par méconnaissance, puis par habitude.
Les plus grands désastres sont ceux qui sont librement consentis.

L'auteur, dans ce qui restera, avec 1984, comme l'un des plus vibrants hommages aux mots et à la langue, nous montre à quel point il aime son métier mais surtout à quel point il est vital de ne jamais prendre la chose écrite à la légère. Car au final, c'est bien de nous qu'il est question entre les points et les virgules. Et maltraiter les mots, comme le font parfois certains éditeurs négligents, c'est maltraiter ce qu'ils représentent. Accepter sans broncher les fautes et les approximations, c'est se condamner à utiliser un outil qui sera moins incisif, plus émoussé, pour au final ne plus vraiment pouvoir en obtenir l'effet désiré.
Comme le dira Faber, le vieux professeur retraité sauvé par Montag, c'est aussi en ne dénonçant pas les premières dérives que les intellectuels ont précipité le désastre. Une situation que l'on n'aimerait pas voir se concrétiser de ce côté-ci des pages...

Une oeuvre d'une grande intelligence qui constitue à la fois un monument de la pop culture et un magnifique plaidoyer en faveur des mots et de leur si fragile support.



Guy Montag, sous la plume de Ray Bradbury

— Quel plaisir de mettre le feu. Ce plaisir tout particulier de voir les choses se faire dévorer... de les voir noircir et s'altérer.










+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un classique, fort bien adapté.
  • Des effets graphiques ingénieux.
  • La thématique et le sous-texte, incroyablement importants et riches.
  • Ce que le genre "anticipation" peut offrir de meilleur : une forme agréable et divertissante, soutenue par un fond d'une rare intelligence.
  • Une bonne "pub" pour le roman, qui reste bien entendu largement au-dessus de la BD. 
  • Les flammes et incendies, quelque peu édulcorés par le style graphique.
  • Les visages, difficilement reconnaissables, même si ce n'est clairement pas un problème majeur pour ce récit.
Les armes dans la fiction... et dans la réalité
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On voit beaucoup de choses très exagérées, en fiction, sur les armes, notamment les armes à feu. Et dans la réalité, il y a énormément d’idées reçues absurdes également. On va tenter, du coup, de clarifier un domaine qui reste, pour trop de gens, parfaitement flou.

Alors, pour le grand public, en général, les idées reçues principales sur les armes, en schématisant, c’est qu’elles sont en vente libre aux États-Unis et totalement interdites en France. Et que la loi permet d’avoir un impact sur les morts par armes à feu. Hmm… non. Ces trois idées reçues sont fausses.

Tout d’abord, on ne peut pas parler des États-Unis comme on parlerait d’un pays comme la France. Les États-Unis étant constitués de 50 États, il existe donc 50 législations. Certaines très restrictives, d’autres plus permissives, mais aucune, évidemment, ne permet d’acheter des armes de guerre. De plus, être autorisé à détenir une arme ne signifie pas que l’on peut se balader avec.
Bien souvent, aux États-Unis, un permis est nécessaire pour détenir une arme à feu. Pour l’obtenir, il faut avoir un âge minimum (21 ans en général), fournir ses empreintes digitales, avoir un casier vierge, payer une taxe et suivre une formation. Et vous allez voir que, contrairement à ce qui se fait en France, c’est plutôt pas mal et bien pensé !

Pour en terminer avec les États-Unis (vu que ce n’est pas ce qui nous intéresse), il faut encore aborder le nombre élevé de morts par armes à feu dans cette fédération. Cela pourrait amener à penser que les simples citoyens ont trop d’armes et sont trop prompts à s’en servir. Sauf que… évidemment, les morts par armes à feu sont principalement causées par les gangs, la mafia, les criminels, et pas monsieur et madame tout le monde.
Les membres, très violents, des gangs de Los Angeles, par exemple, ne vont pas dans une armurerie pour payer une taxe et déposer leurs empreintes. Ils piochent dans le marché illégal, qui est, par nature, insensible au renforcement de la législation.
Même la tuerie de Columbine, contrairement à ce que l’on croit, a été effectuée à l’aide d’armes qui n’ont jamais été achetées légalement par ses auteurs.


Mais bref, laissons là la lointaine Amérique et voyons un peu de quoi il retourne en France.
Les armes sont, chez nous, divisées en 4 catégories (avec des sous-catégories, mais on va faire simple).
La catégorie A : ce sont des armes de guerre. Elles sont interdites. Mais, pour autant, c’est évidemment ce type d’armes, totalement interdites à la vente, qui sont saisies lors de l’arrestation de membres de gang (braqueurs ou dealers). Les hors-la-loi, par nature, ne sont pas affectés par la loi.
La catégorie B : ce sont des armes autorisées à l’achat, mais sous autorisation. C’est assez chiant, il faut pas mal de paperasse, à renouveler en plus. Typiquement, on va retrouver dans cette catégorie des armes de poing par exemple (mais pas seulement).
Simple, basique. [1]
La catégorie C : ce sont des armes autorisés à l’achat, qui se déclarent mais ne nécessitent pas d’autorisation. Il faut une licence FFT pour les acquérir (ou un permis de chasse), ce qui ressemble pas mal à la taxe US évoquée plus haut. Là, on va trouver des armes de chasse, en calibre 12, ou des carabines 22 long rifle par exemple. Par contre, aucune formation n’est dispensée (pas dans les clubs en tout cas, et même lorsqu'elle existe, elle n'est pas nécessaire pour l’acquisition des armes). Ouille.
La catégorie D : vente libre (mais sous conditions, souvent absurdes). Alors, il n’y a pas grand-chose dans cette catégorie, évidemment. On va trouver par exemple des armes tirant des munitions à blanc (ce qui ne veut pas dire qu’elles sont inoffensives, bien des benêts se sont tués avec ça), des Gomm-Cognes (des armes à feu tirant des munitions sublétales [0] en caoutchouc dur) et des armes à poudre noire (les Colt et Remington des westerns par exemple). 

Si vous voulez tout de suite un exemple de législation complètement conne, en prenant la catégorie D, voilà ce qui est nécessaire pour l’achat de deux armes, très différentes : pour un Gomm-Cogne, un monocoup tirant des machins en caoutchouc, il faut une pièce d’identité, une déclaration en préfecture et un certificat médical. Bon, c’est bien, au moins, ça évite que des tarés achètent ça, même si ce n’est pas très efficace en matière de neutralisation. Pour un revolver à poudre noire, donc un six-coups, tirant de vraies balles, qui tuent, il faut… rien. Même pas une pièce d’identité. Tu paies, tu repars avec. Oups.

Attention, je ne suis pas en train de vous dire qu’il faudrait assouplir la législation existante, je dis qu’à mon avis, elle est débile et dangereuse. Et conçue, comme tout en France, par des demeurés qui n’y connaissent rien.
Je pense (très sincèrement) que 99 % de la population n’est pas capable de détenir une simple bagnole… alors une arme, argh. Mais, bon, les choses étant ce qu’elles sont, il faut faire avec. Ce qui ne veut pas dire, puisque la perfection est impossible, que l’on ne peut pas améliorer la législation existante (ce qui n’aura donc aucun impact sur la criminalité, on est d’accord).
Par exemple, comment se fait-il que l’on puisse détenir une arme à feu aussi puissante qu’un calibre 12 sans formation minimale ? D’ailleurs, le problème se pose aussi avec du 22 LR, cette munition sous-estimée (qui ne convient certes pas aux militaires et aux forces de l’ordre en général) mais qui reste efficace et mortelle pour des particuliers qui, en plus, la considèrent à peine plus sérieusement qu’un Nerf.

En haut, un Colt .44, tout à fait fonctionnel. En bas, une réplique inoffensive. [2]

Le problème vient du fait que la législation, dans bien des domaines, est conçue sous l’impulsion de l’affect momentané de la foule. Une tuerie et hop, le brave citoyen va vouloir durcir la législation (et non l’améliorer). Et comme le déjà moins brave politique dépend du vote de ce citoyen, il va le suivre, et rendre certains achats plus complexes. Ce qui va emmerder le voisin du brave citoyen, un voisin qui ne bute personne, mais ce qui ne va avoir aucun impact sur le criminel, qui achète son AK-47 au marché noir.
Parlons-en un peu de ces fusils d’assaut. Je vais prendre un exemple concret, parce que les films vous ont habitués à des conneries. Si vous vous faites allumer par du 7,62, bonne chance ! Si vous vous planquez derrière une bagnole par exemple, ben… vous allez crever. Car, contrairement à ce que l’on voit dans bien des fictions, cette munition ne se contente pas de faire des trous sur l’un des flancs d’un véhicule. Elle le transperce de part en part, et le couillon qui s’est abrité derrière avec.
Quand vous voyez par exemple, dans The Walking Dead, que des mecs, à 10 mètres de distance, se protègent de tirs de fusils d’assaut grâce à… de la tôle ondulée, c’est stupide. On dirait un gun fight improbable des années 70.

Tant qu’on en est sur les idioties de la fiction, autant préciser quelques points :

1. L’erreur la plus courante faite par les auteurs ou traducteurs est la confusion entre revolver et pistolet.
a. Un revolver est une arme à barillet, que ce soit les revolvers de western, à poudre noire, ou des armes utilisant des munitions modernes.
b. Un pistolet est une arme moderne à chargeur ou un modèle ancien, monocoup, avec chargement par la gueule.
c. Un pistolet a donc toujours sa chambre unique alignée avec le canon. Dans un revolver, les différentes chambres effectuent une rotation (d’où le nom).

2. Le "machin" sur lequel on appuie pour tirer s’appelle une "queue de détente", abrégée en "détente". On n’appuie donc pas sur la "gâchette", la gâchette étant un mécanisme interne de l’arme.
Évidemment, certaines expressions fautives, comme "un fou de la gâchette", sont passées dans les mœurs et ne peuvent pas être modifiées.

Le MP-40 en action. [3]
3. Les termes "mitrailleuse" et surtout "mitraillette", même s’ils existent d’un point de vue grammatical, ne désignent absolument rien pour un militaire ou un armurier. On parle plutôt de pistolet-mitrailleur et de fusil-mitrailleur (ou de fusil d’assaut pour les armes modernes). La distinction est une question de calibre et d’usage.
Quelques pistolets-mitrailleurs : le Thompson 1921 des films de gangsters période Prohibition ; le MP 40 allemand de la Deuxième Guerre mondiale ; le plus moderne Uzi, utilisé parfois par des services de protection rapprochée pour son côté compact.

4. Il n’existe pas d’arme de poing ou de fusil, quel que soit le calibre, capable d’arrêter la course d’un véhicule ou de tuer par simple onde de choc (je te touche au bras et tu meurs : FAUX ; je te frôle et tu meurs : FAUX), ce sont des légendes colportées par des ignorants. De la même manière, un tir de fusil à pompe ne projette pas un type 3 ou 4 mètres en arrière, c’est physiquement impossible. Au cinéma par exemple, des considérations esthétiques font que, bien souvent, les réalisateurs optent pour le spectaculaire plus que le réalisme, ce qui se comprend tout à fait.  

5. Certaines armes ayant une belle carrière au cinéma, comme le Desert Eagle, sont en fait des armes "de merde" (présentant de nombreux défauts), qui ne sont employées par aucun professionnel. Ce truc est bien trop lourd et encombrant (avec des munitions hors de prix) pour intéresser la police, l’armée ou même les mafieux. C’est, au mieux, une curiosité pour collectionneurs et tireurs sportifs (et encore, à mon humble avis, c’est super moche).

6. Enfin, si l’on s’écarte des armes à feu, la distinction entre sabre et épée ne provient pas du fait que la lame soit ou non courbée (il existe des sabres droits) mais du tranchant. Le sabre n’en possède qu’un, l’épée en a deux.

Ça déboise sévère dans Predator. [4]

Que retirer de tout ça ? Est-ce que ces précisions sont importantes ?
Bah, un peu, quand même. 
Premier cas : tu es un auteur (je te tutoie hein, mais en même temps, vu que tu es un individu imaginaire, tu vas pas commencer à faire chier). Du coup, c’est pas plus mal de te documenter (c’est très facile de nos jours) et d’éviter d’écrire des énormités. Même si l’ultra-réalisme n’est pas le but d’une bonne fiction, il convient tout de même de rester vraisemblable et de faire un effort en ce qui concerne la maîtrise des sujets abordés. Sinon, t’as l’air d’un pignouf. Après, c’est toi qui vois.
Deuxième cas : tu es juste un citoyen, dans le monde réel. Évidemment que c’est important du coup, vu que c’est toi qui vas gueuler pour faire bouger les incapables que tu as élus. Et c’est sans doute mieux de savoir ce qui est incomplet, étrange ou carrément dangereux dans une législation commentée par tous mais connue par peu.

Reste à aborder le côté éthique, la morale. Car certaines personnes, et c’est leur droit, estiment qu’une arme est par nature nocive et qu’il faudrait les interdire toutes pour éradiquer la violence.
À cela, je réponds ceci : lorsque les armes à feu n’existaient pas, les gens se tuaient déjà. En masse. Et même lorsque les arbalètes, les sabres, les haches, n’existaient pas, la violence et les meurtres étaient déjà présents.
En haut, un revolver tirant des munitions à blanc, en 9 mm. En bas, un Gomm-Cogne calibre 12. [5]
Le problème ne vient pas des outils, on en trouvera toujours. Même quand l’utilisation du katana est interdite sur l’île d’Okinawa, la population va alors se servir d’objets usuels pour concevoir des armes d’un nouveau genre, très discrètes mais très efficaces. Et, allons plus loin, une cuillère à soupe peut être mortelle. L’on ne peut, en interdisant l’outil, effacer la violence inhérente à la nature humaine. Voire à la nature tout court. Mieux (ou pire), l’être humain est doté dès la naissance d’un certain nombre d’armes très efficaces. Difficile pour autant de l’amputer de ses mains, pieds, coudes, genoux, et de son cerveau en prime… L’arme, notamment l’arme à feu, ne rend pas plus facile le passage à l’acte. Les gens tranquilles, sans histoires, ne vont pas aller buter le facteur sous prétexte que leur colis est en retard et qu'ils possèdent un flingue. Par contre, cela permet à des gens, inférieurs physiquement à certaines brutes, de se défendre. Cela permet même à la police d’agir au mieux lors de prises d’otages. Les armes ne sont, en réalité, ni bonnes ni mauvaises. Tout dépend de l’utilisation que l’on en fait. Le parallèle avec la voiture reste vrai : à ce jour, la bagnole est l’arme par destination qui tue le plus en France. Chaque jour, des gens tuent avec ça. Parle-t-on pour autant d’interdire les véhicules ? Ou de renforcer la législation concernant leur usage ? Non, on a au contraire donné à des connards inconscients un crédit de conneries, leur permettant de faire tourner le commerce (en payant des voitures à crédit, en payant des assurances, des permis, des contrôles techniques, des péages, des stages de récupération de points, des places de parking, des pneus, de l’essence…).
Voilà la triste réalité. Si une arme rapportait autant qu’une caisse, vous auriez déjà tous des fusils d’assaut chez vous. Et vous trouveriez ça normal, parce qu’on vous aurait habitués, dès l’enfance, à penser que c’est normal d’avoir un flingue et de l’utiliser sans être parfaitement formé. Tout comme on vous a habitués à penser que tuer des innocents sur la route était acceptable et relevait du manque de chance, alors que la plupart des gens ne respectent pas les limitations de vitesse et que l’État accepte ce comportement et encourage même cette criminelle insouciance.

Les armes sont importantes dans les œuvres de fiction. Et, dans les fictions, ce n’est pas grave de n’avoir que peu de connaissances pour les condamner ou soutenir leur utilisation.
Les armes sont importantes aussi dans le réel. Et là, il vaut mieux les connaître un peu (nul besoin d'être un expert) pour donner son avis sur leur usage, et il faudrait surtout avoir une véritable formation pour les détenir [6]. Au lieu de cela, comme pour la plupart des sujets vitaux, les gouvernements successifs réagissent suivant l’émotion de la masse, et non le bon sens ou l’avis des spécialistes.

Allez, on va terminer par deux armes de fiction, mythiques, dont il existe des répliques malheureusement hors de prix. Et là, venez pas me dire qu'une arme c'est pas beau, bordel !

Le blaster de Deckard dans Blade Runner. Il existe même des modèles "faits maison" plus réussis.



Le légendaire M-41 de Aliens. Il existe de véritables armes qui reprennent son design (et le compteur digital).



[0] Une arme ou munition dite "sublétale" ne veut pas dire qu'on ne peut pas tuer quelqu'un avec. Juste que ce n'est pas conçu, à la base, pour tuer.
[1] Le fusil en calibre 12, par sa polyvalence et sa facilité d'emploi et d'entretien, est une excellente arme individuelle.
[2] L'on voit ici l'intérêt des mises en garde quant à l'utilisation de répliques lors de manifestations (festival ou n'importe quel binz permettant de faire un peu de cosplay) : il est impossible, si elles sont bien faites, de les distinguer des armes réelles.
[3] Parfaitement efficace en combat rapproché, le MP-40 était par contre inadapté aux tirs à longue distance. Les fusils et PM allemands furent (plus ou moins) remplacés par la suite par le Sturmgewehr 44, qui associait précision et puissance de feu. Il est considéré (à raison) par beaucoup comme le premier fusil d'assaut.
[4] Évidemment un minigun, dérivé de la célèbre Gatling, n'est pas une arme que l'on refile à un pauvre troufion (c'est un peu... lourd). Elle équipe par contre certains hélicoptères ou embarcations.
[5] Deux armes inefficaces en défense individuelle (car ne permettant pas de neutraliser un agresseur), mais suffisamment dangereuses pour causer de lourds dégâts à son propriétaire si celui-ci ne respecte pas les règles de sécurité.
[6]
Il existe 4 règles de sécurité importantes concernant les armes à feu, il n'est pas inutile de les rappeler :
- Une arme est toujours chargée. Même si elle ne l'est pas. Ça a l'air bizarre, mais c'est très compréhensible. Si vous commencez à développer deux types de comportement, l'un avec des armes considérées chargées, l'autre avec des armes considérées non-chargées, vous allez, un jour, vous tromper. C'est juste une question de temps. Et les erreurs, avec les armes, ne pardonnent pas. Alors, même si vous êtes certains que votre flingue est déchargé, en fait, non, il est chargé. Toujours.
- On ne pointe pas une arme en direction de quelque chose que l'on ne veut pas détruire. Si votre canon se retrouve en face de votre télévision ou, pire, de l'un de vos proches, ou de votre foutu pied, alors vous ne savez pas la manipuler. Même dans le stress des combats, les soldats apprennent par exemple à effectuer leurs déplacements sans pour autant "viser" leurs collègues. Se retrouver avec une arme (considérée chargée) pointant vers quelqu'un dans un stand de tir devrait aboutir à une sanction immédiate et définitive.
- On ne se balade pas avec le doigt sur la queue de détente. L'index reste hors du pontet tant que la décision de tir n'est pas prise.
- Lorsque la décision de tir est prise, il faut être certain de sa cible et de son environnement immédiat. Il ne suffit pas de simplement viser un carton, il faut être certain que rien ne se trouve derrière, que la balle sera stoppée, que personne n'est en train de faire l'imbécile à côté (ou pas très loin), etc. Vous êtes responsable de tout ce qui se passe entre la décision de tir et l'impact.
Je termine par une anecdote personnelle. Je me trouvais un jour dans une armurerie, pour acquérir un couteau (je collectionne des tas d'armes différentes, pour de nombreux usages, il m'arrive même d'acheter des armes que je sais être "nazes"). L'armurier me met en garde en saisissant le couteau qui m'intéressait. Il me dit "attention, celui-ci, il faut être prudent, la lame coupe comme un rasoir". Et, en même temps qu'il me sort ça, il s'ouvre la main en le manipulant. Et effectivement, aucun doute sur l'aspect coupant, il a dû fermer boutique et partir aux urgences. Ce qui est important ici, c'est que le fait de connaître les règles ne suffit pas. Il faut les intégrer, les comprendre, respecter les armes et même les craindre. Si un professionnel se blesse alors qu'il récite une mise en garde, vous comprenez bien que non seulement le danger est réel pour l'utilisateur, mais aussi qu'il est très facile de se bercer d'illusions et de croire que l'on respecte une procédure que l'on applique en réalité imparfaitement. Si vous n'êtes pas suffisamment rigoureux, posséder et manipuler une arme restera toujours une mauvaise idée.


Rewind : Smalltown Boy
Par


Après Opération coup de poing, puis un détour par Henri, Porte des Lilas, on aborde aujourd’hui, dans cette rubrique Rewind, le titre Smalltown Boy, des Bronski Beat.

Smalltown Boy sort en 1984. C’est un titre qui est aujourd’hui qualifié "d’ouvertement gay" (et il est vrai que cela semble évident si l’on sait lire entre les lignes), mais rien dans les paroles n’est réellement explicite. Elles évoquent un garçon incompris par ses proches, maltraité par des gens difficilement identifiables, que l’on peut imaginer être ses "camarades" de classe, ses collègues, ses voisins.
Le narrateur, sans réellement expliquer pourquoi, parle de s’enfuir, de quitter sa maison, quitte à affronter la solitude (et en effet, son départ, sous la pluie, n’est pas très joyeux). Au final, seule touche positive si l’on s’en tient aux paroles, on sent une véritable délivrance et surtout une ténacité hors du commun :

And as hard as they would try
They’d hurt to make you cry
But you never cried to them
Just to your soul

En tout cas, on est en face d’un petit gars qui n’emmerde personne et s’en prend plein la gueule. Et ça, c’est universel, ça parle à tout le monde. Enfin, à tous les gens qui ne sont pas des putains de psychopathes.
Mais c’est surtout le clip, réalisé par Bernard Rose, qui va inscrire ce titre dans les mémoires.

Tout commence par des rails, une musique lancinante, un visage collé à une vitre de train. Le paysage défile pendant qu’un type, a priori banal, se remémore les raisons de son départ.
Une scène le montre regardant un mec à la piscine. Une attirance qui semble partagée mais se termine par un refus assez sec.
Une autre scène, dans une ruelle, le montre poursuivi par un gang : celui des éternels abrutis, ivres de leur nombre et de leurs certitudes. Ils vont le passer à tabac. Parce qu’il est seul. Parce qu’il a une sexualité différente, qu’il n’affiche même pas.

Le jeune homme est ramené chez lui, en piteux état, par un policier. Il est accueilli par ses parents, et là, scène ahurissante, son père, au lieu de le soutenir, de le rassurer, de le consoler, son père… l’engueule. Comme s’il était coupable.
La mère, elle, pleure.
Transition sur le visage du jeune homme dans le train, qui se souvient, encore et encore, de ce qu’il fuit.
Cette fois, on voit la scène des adieux. Il dit au revoir à sa mère, ils s’étreignent. Son père est là, distant, le visage fermé. Pensant sans doute faire son "devoir", le père tend un billet. Le gamin ne sait même pas quoi faire. Il tend la main à son tour, pour remercier, pour dire au revoir. Mais cette main ne sera jamais saisie. Le père tourne le dos et s’en retourne à ses occupations et ses principes trop rigides pour être respectables.
Cette dernière scène est sans doute la plus violente, le jeune homme perdant l’amour de son père non parce qu’il a mal agi, mais pour ce qu’il est, pour ce qu’il subit. Évidemment, c'est très manichéen, on ne s'attarde pas sur ce qui pousse le père à agir ainsi (difficile de toute façon sur la durée d'un clip), mais c'est très efficace. 

J’avoue que lorsque ce titre sort, je suis loin de le comprendre (en même temps, à l’époque, j’ai 12 ans) et la voix de Jimmy Somerville m’horripile. Aujourd’hui, je le trouve à la fois profond, sobre et brillant. Les paroles peuvent s’appliquer à bien des adolescents étant rejetés pour une raison plus ou moins bien définie, une batterie efficace encadre une mélodie simple mais qui finit par devenir envoûtante, et l’histoire tragique, racontée en quelques minutes dans ce clip frisant la perfection, se termine sur une touche positive. Merde, c’est quand même sacrément bien fait !

Cette chanson sera un succès mondial à l’époque. Engagé sans être stupidement militant, le titre est d’une grande intelligence et touche à l’universalité tant ce qu’il décrit ne concerne pas uniquement l’orientation sexuelle mais des rapports humains qui ne devraient pas être faussés par des a priori absurdes ou des attentes qui ne concernent nullement les parents.
Aujourd’hui agréablement nostalgique si l’on s’en tient aux notes, Smalltown Boy reste d’actualité en ce qui concerne les préjugés et la bêtise de certains qui continuent de juger, même leurs proches, et d’agresser des innocents. Mieux encore, les paroles (et la logique, imparable) de cette chanson peuvent aussi être retournées contre les abrutis sectaires qui, sous couvert d’une appartenance à une minorité, tentent d’imposer leur point de vue par la violence et la menace.

Au final, ce n’est pas la cause ou l’individu qui font le salaud, mais bien souvent la bêtise engendrée par le nombre.