Waterloo : le Chant du départ
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La bataille de Waterloo tient une place particulière dans notre culture, liée à ce paradoxe multiple qu'est le mythe de Napoléon. Naguère porté aux nues par des pédagogues nostalgiques d'une ère où la France dominait le monde, puis vilipendé par leurs successeurs au sein d'un mouvement de repentance générale, l'Empereur parvient à ne jamais sortir de nos mémoires et se débrouille, malgré une fin discutable, à conserver une aura particulière chez les Français. Pensez donc : nos meilleurs ennemis, ces rosbifs qui pansent encore leur honte de n'avoir pu qualifier leur équipe de rugby aux quarts de finale d'une coupe du monde qu'ils ont eux-mêmes organisée, alors qu'ils passent leur temps à fustiger notre gouaille, notre morgue et cette désagréable propension à mettre en avant notre Histoire millénaire, observent une attention particulière concernant Bonaparte, le seul héros national qui trouve grâce à leurs yeux, avec Jeanne d'Arc. Ça tombe bien puisque ni l'un ni l'autre ne sont à proprement parler "français" ; cependant, ils ont porté l'image de notre nation si haut qu'ils ne peuvent s'en désolidariser.

Mais revenons à Napoléon. Certes, on ne peut passer sous silence l'emprise despotique qu'il a exercée sur l'Europe, mais tâchons de demeurer sur le strict plan militaire : impossible de passer outre les nombreuses et éclatantes victoires qu'il a remportées, d'abord pour une République encore fragile, puis pour le compte du trône qu'il s'est forgé. Sa stratégie, ses fulgurances tactiques, sa vision de l'art de la guerre alimentent encore les débats dans les milieux appropriés et les Grands Anciens se souviendront sans doute de la glorieuse époque des wargames qui permettaient de revivre sur le papier ces flamboyances guerrières qui firent sa renommée.
Jusqu'à Waterloo.
Et pourtant, quand bien même les politiques hexagonaux répugnent encore à envoyer des représentants à chaque commémoration de la douloureuse défaite, engendrant un malaise perceptible dans les relations diplomatiques avec nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-Manche, Waterloo conserve en France une singulière influence : ce chant du cygne, cette fin de règne n'est pas véritablement vécue comme une honteuse déculottée ; elle est même, étrangement, insidieusement, considérée comme un concours de circonstances malheureux dans lequel le petit Caporal aurait été à deux doigts d'un triomphe inouï. Peut-être est-ce dû à cette attitude très française qui consiste à se voiler la face devant des faits pourtant implacables, ou simplement à cette délicieuse pensée d'envisager ce qui aurait pu être si...
Napoléon compte plus de victoires qu'Alexandre le Grand, Hannibal, César, Gengis Khan et Attila réunis, et la plus éclatante sera de renforcer sa légende grâce à son unique défaite !
Qu'en est-il de cet énième récit sur cette "morne plaine" ? Glénat nous propose un ouvrage conséquent composé d'une bande dessinée de 82 pages et d'un dossier documentaire d'une douzaine. Le tout pour moins de 20€ peut d'ores et déjà être vu comme une bonne affaire, tant le prix des albums peut s'avérer élevé.


Écrit par Bruno Falba, storyboardé par Christophe Regnault, Waterloo : le Chant du départ se voit illustré par Maurizio Geminiani qui encre la plupart de ses propres planches. Des dessins d'un classicisme parfois étonnant, fidèle à la ligne claire et faisant la part belle aux expressions des visages en gros plans. En revanche, les personnages perdent très vite en netteté dès lors que le point de vue s'élargit et, malgré une mise en page parfois audacieuse, les scènes de bataille peinent terriblement à retranscrire le choc des corps d'armée, la violence réelle du conflit. De fait, si l'on n'a pas grand-chose à reprocher à la structure du récit, construit sur le témoignage du baron Larrey au cours d'une conversation avec Blücher (nous y reviendrons), la bande dessinée souffre principalement de deux défauts majeurs :
- les planches ne servent qu'à peine à illustrer les propos, n'apportant rien au récit dont la dramaturgie se suffit à elle-même. On a même la désagréable impression que s'il nous était simplement raconté (oralement), l'impact des situations aurait été décuplé, notre imagination comblant aisément les blancs.
- le travail de correction n'a manifestement pas été à la hauteur de ce qu'on peut attendre d'un tel éditeur : les pages sont constellées de coquilles et fourmillent d'erreurs qui sont autant de hauts-le-cœur pour qui se soucie un tant soit peu de la qualité d'écriture. Jugez plutôt, dès la page 10, et sur deux cases adjacentes :
Sa défection a retentie comme une bombe...L'empereur lui a reproché de l'avoir trahit.
A ce point, c'est révoltant. Et quasiment rédhibitoire pour moi.


Pourtant, l'histoire a de quoi fasciner. Le choix de Larrey comme narrateur, déjà : homme extraordinaire, chirurgien émérite, il est considéré comme le père de la médecine d'urgence par la manière dont il a organisé les secours au moment de chaque bataille. Il est le seul dignitaire de l'Empire, le seul des proches de Napoléon qui trouve grâce aux yeux des ennemis de la France. L'histoire commence d'ailleurs au moment où il est sauvé in extremis d'une exécution au lendemain de la bataille de Waterloo et mené au quartier général de Blücher qui le traitera avec tous les égards, tout en tentant de comprendre pourquoi il n'a jamais quitté l'armée napoléonienne. La réponse du baron est cinglante :
Quelle question ! Mais par amour pour lui, comme tous ceux qui ont marché à ses côtés !
Et d'entamer le récit de la dernière et tout aussi fascinante aventure de l'Aigle depuis son retour de l'île d'Elbe, entrecoupé de questions de rhétorique ou de réactions parfois violentes du Feld-maréchal prussien qui vouait une haine mortelle envers Bonaparte (sans doute due à une tripotée de défaites cuisantes notamment à Auerstedt et Iéna). Cela permet d'avoir deux points de vue sur Waterloo, celui d'un homme sensible et intelligent, profondément admiratif de l'Empereur mais ayant la sagesse de conserver le recul lié à sa fonction de médecin, et celui d'un officier supérieur obtus qui, au-delà de son mépris pour Napoléon, reconnaissait à mi-mots à quel point la victoire de la coalition reposa sur quelques détails malheureux.

Cependant, et très honnêtement, les qualités de l'histoire ne sont pas ce qui rend cet album véritablement intéressant. A dire vrai, il vaut mieux se tourner vers des ouvrages plus anciens ou des émissions comme les Grandes Batailles du passé... ou encore lire le dossier en fin de volume. Celui-ci est dû à Jean Tulard, de l'Académie des Sciences Morales & Politiques, et est une véritable mine d'informations. Revenant sur les origines de la bataille, il expose posément les forces en présence et souligne la fragilité de chacun des camps. On a droit à un plan de circonstances, plutôt lisible, à de nombreuses citations croustillantes, à un bilan objectif mais surtout à des réflexions pertinentes (Pourquoi Napoléon a-t-il été battu ?) suivies d'un regard sur "la légende Waterloo" et son impact sur la culture (la littérature, la chanson, le cinéma). On peut également lire un résumé reprenant le destin de chacun des protagonistes qui se conclut par une bibliographie, une iconographie et une filmographie orientées.
Pour qui veut en savoir davantage sur le point d'orgue de la carrière d'un des plus grands chefs militaires de tous les temps, le dossier constitue un point de départ tout à fait correct. A lui seul, il donne toute sa valeur à l'album.
Je terminerai par une citation de Bonaparte lui-même, reprise dans ce dossier, et qui donne une bonne idée de l'angle choisi pour le présenter.
Journée incompréhensible… Singulière défaite où, malgré la plus horrible catastrophe, la gloire du vaincu n'a point souffert, ni celle du vainqueur augmenté : la mémoire de l'un survivra à sa destruction ; la mémoire de l'autre s'ensevelira peut-être dans son triomphe…


+Les points positifs-Les points négatifs
  • Le pouvoir de fascination encore intact de Napoléon.
  • L'aura spécifique à la bataille de Waterloo.
  • Le rapport qualité-prix : 20 € pour une BD correcte et un dossier bien fait, c'est une aubaine.
  • La présentation, avec une jolie couverture et un papier de bonne qualité.
  • Le dossier en fin de volume, pertinent, empli d'anecdotes et de pistes d'étude.
  • Un récit narré d'un point de vue inédit.

  • Des dessins manquant de personnalité et peinant à retranscrire l'intensité du conflit.
  • La partie BD manquant d'âme et presque inutile.
  • Un nombre d'erreurs honteux.
UMAC's Digest #5
Par
Les sélections UMAC dans l'actu de la pop culture





-- BD --

Grosses sorties en cascade le 4 novembre chez Casterman avec les nouveaux albums des séries cultes initiées par Jacques Martin. Au menu, le tome #26 de Lefranc, Mission Antarctique, le tome #34 des aventures d'Alix, Par-delà le Styx, et enfin le tome #15 de Jhen, Les Portes de Fer.
Des classiques du franco-belge, au charme encore actuel, qui vous mèneront de Prague, sur les traces d'une arme secrète à propulsion psychique intéressant beaucoup les nazis, jusqu'en Afrique, théâtre de l'affrontement entre César et Pompée, en passant par la Transylvanie, secouée par les échauffourées de l'armée ottomane.
Action, Histoire et dépaysement, pour tous les âges.
#ligneclaire



-- CONVENTIONS --

Les 13, 14 et 15 novembre prochain se tiendra la troisième édition du festival BDour, en Belgique.
Cosplay, projection de films, ateliers BD, dédicaces et spectacles sont, entre autres, au programme de cette manifestation familiale.
Pour en savoir plus, notamment sur les auteurs invités, n'hésitez pas à consulter la page facebook du festival.
#wallonie



-- ESSAI/BD --

Un nouvel ouvrage de Scott McCloud (déjà paru voici quelques années chez Vertige Graphic) sort mercredi prochain chez Delcourt.
Rappelons que l'auteur est un théoricien qui a la particularité de parler de techniques propres à la BD en BD. On lui doit notamment l'excellent L'Art Invisible ou encore Faire de la Bande Dessinée, des livres que nous vous recommandons vivement si vous vous intéressez un peu à la mécanique à l'œuvre derrière les planches.
A priori, pas de raison que ce nouvel opus, Réinventer la Bande Dessinée, soit moins bon, d'autant que l'auteur sait manier l'humour et aborder avec simplicité les concepts importants.
#lesmainsdanslemoteur



-- PRODUITS DÉRIVÉS --

Diamond Select sort une nouvelle série de bustes basée sur l'univers de Batman : The Animated Series.
Les prix vont en gros de 20 à 60 dollars. L'ensemble est plutôt joli, dans un style évidemment cartoony et coloré. L'on peut déjà se lancer dans les pré-commandes, les sorties s'étaleront du mois prochain pour les premiers bustes (Batman, le Joker) jusqu'en janvier (Catwoman, Robin) et même février 2016 (Harley Quinn, Two-Face).
Bon, même si Diamond Select est plutôt connu pour ses prix abordables, ça reste quand même cher pour des nids à poussière. M'enfin, vous pouvez toujours tenter de mettre ça sur votre liste pour le pôpa Nowell...
#babioles



-- CHEWING-GUM --

Sans doute l'OPNI (objet papier non identifié) du moment : Dupuis publie en novembre une intégrale Malabar, rassemblant les fameuses petites BD que l'on trouvait dans les non moins célèbres chewing-gums roses.
L'ouvrage est assez épais (384 pages) et contient, en plus des vignettes, des croquis, des inédits et un commentaire de l'ancien directeur artistique de la marque.
Parmi les créateurs de ces mini-BD, quelques noms connus, comme Frank Margerin ou Régis Loisel.
Il faudra tout de même débourser 28 euros pour s'offrir l'engin, autant dire qu'il vise vraiment les nostalgiques ou les collectionneurs acharnés, les strips en eux-mêmes n'ayant pas un intérêt phénoménal.
#recyclage



-- TÉLÉVISION/FILMS --

Aussi surprenant que cela puisse paraître, NRJ12 n'est pas qu'une usine à conneries basée sur la télé-réalité, la chaîne diffuse aussi parfois des films. Mardi prochain, en prime time, l'on aura droit à Un jour sans fin, avec le grand Bill Murray dans le rôle principal.
Phil Connors, un journaliste cynique et désabusé, doit aller réaliser un sujet sur le "jour de la marmotte" dans un petit village. Il expédie cette corvée, pressé de se tirer de "ploucland", mais se réveille le lendemain matin dans la même situation que la veille. Peu à peu, il réalise qu'il est amené à revivre, sans cesse, la même journée...
C'est peu de dire que ce film est bourré de qualités. D'une comédie originale et bien écrite, l'on bascule dans une romance pas si gluante qu'on pourrait le penser. Et avec même une touche de drame fantastique. Car, progressivement, Harold Ramis (réalisateur et co-scénariste avec Danny Rubin) nous fait découvrir tous les aspects de cet éternel 2 février : sa drôlerie, les avantages que l'on peut en retirer, les interrogations métaphysiques qu'il suscite et même la profonde horreur de la situation, poussant inexorablement celui qui la vit au désespoir.
Un très joli conte sur la volatilité des actes qui ne s'inscriraient plus dans le temps.
#brillant



-- SCIENCE --

Vous avez toujours rêvé d'être invisible pour pouvoir jeter un œil tranquillement dans le vestiaire des filles ? Eh bien ce sera peut-être bientôt possible grâce à une très sérieuse cape d'invisibilité développée par des chercheurs américains !
Le Lawrence Berkeley National Laboratory vient en effet de mettre au point un système souple, ressemblant un peu à une cape, capable de réorienter la lumière, rendant ainsi l'objet recouvert visuellement indétectable. Comment ça troue le cul !! Enfin, je veux dire, fichtre, que voilà une avancée technologique diablement excitante.
Bon, attention tout de même. D'abord, la cape en question fait pour le moment une taille microscopique (l'objet physique ayant été rendu invisible est d'une grandeur de l'ordre de quelques cellules biologiques). Autrement dit, même si on vous la filait, elle serait bien trop petite pour faire disparaître ne serait-ce que l'une de vos oreilles. Ensuite, on ne vas pas vous la donner pour aller mater des nanas à poil ! Les avancées scientifiques ne servent pas à assouvir nos plus bas instincts voyons ! D'autant que, rien que dans l'espionnage et l'assassinat, qui sont des domaines infiniment plus sérieux que les nibards, on imagine déjà les applications directes possibles. Hihi.
Après certains me diront que faire disparaître un objet invisible à l'œil nu à l'aide d'une cape elle-même trop petite pour être décelée sans microscope, ça sent un peu la manip de margoulin. Il n'en reste pas moins que ce principe, s'il est un jour applicable à plus grande échelle (et on ne voit pas pourquoi il ne le serait pas), constitue un pas de plus vers la magie d'une science-fiction qui devient peu à peu bien réelle.
#realityismagic



Trees : les Arbres venus de l'espace
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Sortie en librairie aujourd'hui du premier volume de Trees, un comic qui décrit une rencontre extraterrestre très particulière.

On vous en avait déjà parlé dans le UMAC's Digest #3, mais vu la qualité de Trees, il était impossible que l'on se contente d'une petite news. Urban Comics vient en effet de mettre la main sur une excellente série de plus, peut-être l'un des meilleurs titres de cette année.
Le pitch en lui-même est déjà assez excitant. Voilà dix ans, d'étranges structures, appelées Arbres, sont venues de l'espace pour s'établir sur Terre. Ces arbres semblent être une forme de vie intelligente, mais ils ne font rien de spécial. Ils ne sont pas rentrés en communication avec les Hommes, ils n'ont rien détruit ou colonisé (si ce n'est l'endroit où ils se sont implantés), ils restent immobile, silencieux, faisant peser sur le monde une influence discrète et sournoise.

Aux commandes, Warren Ellis (Freakangels, Fell, Ministry of Space, Océan...), un auteur dont on sait qu'il porte un certain intérêt aux astres lointains et à ce que l'on pourrait y découvrir. Et il est fort possible qu'il ait ici trouvé la manière la plus aboutie pour évoquer cette fameuse rencontre, si souvent mise en scène dans moult romans et films.


Le récit se déroule parallèlement en divers endroits du globe, le point commun de ces lieux étant qu'ils sont tous proches de l'un des Arbres. L'on suit ainsi un jeune artiste chinois dans une cité faisant partie d'une "zone culturelle spéciale", une belle italienne sous la coupe du chef d'un parti fasciste, et divers scientifiques basés dans une station du Spitzberg. L'on pourrait encore rajouter le président de la Somalie ou un politicien new-yorkais, mais ce sont bien Tian Chenglei, Eligia Gatti ainsi que le docteur Siva et ses collègues qui sont pour l'instant au centre de l'attention.

Le premier coup de maître d'Ellis tient dans l'attitude et l'aspect de cette vie extraterrestre si spéciale. L'auteur délaisse pour le coup les habituelles visions anthropomorphiques et égocentrées pour employer une forme aussi inattendue que fascinante. Il n'y a en effet aucune raison pour qu'une espèce lointaine, s'étant développée dans un contexte différent, soit proche de nous. Et aucune raison pour qu'elle nous prête forcément attention. Après tout, est-ce que l'on tente de rentrer en contact avec les fourmis du coin lorsque l'on construit une maison quelque part ? Pourtant l'espèce est bien plus développée numériquement que l'Homme.
Cette indifférence exerce une réelle pression sur la société, même en n'intervenant pas, les extraterrestres agissent indirectement sur le monde.


La deuxième excellente idée provient du traitement narratif. L'on pourrait croire que le changement régulier de point de vue pourrait être gênant mais il n'en est rien. Ellis parvient en fait, avec l'aide de protagonistes très différents, à enrichir son histoire et à en dévoiler divers pans.
L'approche des scientifiques est bien évidemment technique, celle de Tian est amoureuse (et sociale), alors que la jolie Eligia manœuvre habilement dans un contexte plus politique. Car, en réalité, les Arbres ont eu, par leur seule présence, des effets importants sur de nombreux domaines, qu'ils soient diplomatiques, économiques, sociétaux ou culturels.
Ils pèsent sur le monde... mais aussi sur les destins individuels.

Les dessins et couleurs de Jason Howard tiennent également une place non négligeable dans la réussite et le bel équilibre de l'ensemble. La représentation, tout en retenue, de ces Arbres immenses et inquiétants est pour beaucoup dans l'ambiance de tension diffuse qui ressort de ces huit épisodes.
Certaines scènes sont visuellement bluffantes, comme ce bombardement représenté telle une pluie de flèches et qui sacrifie avec raison le réalisme pour une approche presque impressionniste et terriblement efficace.


Enfin, l'écriture d'Ellis est d'une grande maturité. Le scénariste évite les clichés et les facilités pour construire un récit haletant qui ne cède pourtant pas aux dérives habituelles de l'action et du spectaculaire. L'on rentre très rapidement dans cette histoire passionnante et humainement riche. Rarement l'on aura pu voir une aussi belle harmonie entre les différents personnages, tous vraisemblables et cohérents. Même les seconds rôles sont soignés, notamment un personnage de transsexuelle, déjà en soi assez rare, mais qui est ici écrit avec une grande intelligence.
Et tout cela ne vaut que dix euros grâce à une opération découverte organisée par l'éditeur.
Honnêtement, il serait étonnant que vous trouviez mieux ce mois pour ce prix.
Pas dans une librairie en tout cas.

Excellent.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une idée de départ originale.
  • Un traitement narratif excellent.
  • Des personnages très bien écrits.
  • Une ambiance graphique servant parfaitement le récit.
  • Un tout petit prix.
  • Absolument rien.
Crossed par Moore : pire comic de l'année ?
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Sortie aujourd'hui de Crossed +100, chez Panini. Aux commandes, Alan Moore qui parvient à plomber l'ensemble de bout en bout avec une écriture pour le moins... spéciale.

Crossed, à la base, est une série de Garth Ennis, publiée en France par Milady (cf. cet article). Le récit montre une énième fin de la civilisation, causée par un virus qui rend les contaminés particulièrement violents.
A l'époque, on allait très loin dans le trash et la perversité, mais tout cela servait une étude de mœurs originale, "animale" et instinctive, très différente de celle d'un The Walking Dead par exemple.
Avec la suite de la série, sous la plume de David Lapham, l'on conservait le trash sans le recul subtil et la mise en perspective d'Ennis. Du coup, j'en étais resté là et Vance avait pris le relais, suivant l'évolution de ce titre particulier.

Il a fallu le nom de Moore pour raviver mon intérêt pour cette saga qui, à mon sens, n'était pas destinée à durer à ce point dans le temps. Même si le concept était vite parvenu à ses limites, l'on ne peut en effet qu'être curieux de voir ce que peut donner cet univers profondément malsain aux mains d'un auteur aussi expérimenté.
Eh bien, même avec de l'expérience, parfois, on se plante méchamment.

Voyons tout d'abord le pitch, assez intéressant. L'histoire reprend cent ans après la contamination (appelée ici "Surprise"). Des communautés de survivants ont bâti un semblant de civilisation, profitant notamment de la profonde bêtise et de la rage parfois autodestructrice des infectés. Le nombre penche maintenant pour les humains. Pourtant, un groupe d'explorateurs va faire une découverte inquiétante : certains infectés seraient capables d'anticiper, de parler, de faire preuve de contrôle... et si une possible intelligence menaçait maintenant les rescapés ?

Les dessins, tout à fait corrects, sont assurés par Gabriel Andrade. Pas de souci de ce côté-là.
Non, l'erreur rédhibitoire vient bien de Moore, qui a eu la très mauvaise idée de doter les survivants d'une langue qui a évolué. Avant de se pencher sérieusement sur le concept, je vais vous donner quelques exemples. Dites-vous bien que ce n'est pas spécialement choisi, c'est constamment écrit comme ça :
- Et tu te rouges contre moi, donc j'optique pas à Jackson. Tu chiasses des crunks peut-être.
- On a foodé des zooburgers et puis j'ai jambé jusqu'à mon compartiment pour optiquer les trouvances.
- Comment c'est facencroix que nos gens ont échappé assez longtemps pour nous naître.
- Je sais comment certains vieux sentent pas serrés de sexer des jeunes.
- Oh vois, c'est des parlefeuilles de Gapple. Ils ont gâché une autre ile à l'océan, à ce qu'on a audité.
Et c'est comme ça tout du long. Au bout de deux pages c'est déjà lourd, mais se taper six épisodes entiers, avec un texte relativement dense, relève de l'exploit.


Cette manière d'écrire est fondamentalement une très mauvaise idée, pour deux raisons.
La première, c'est que la lecture de ce comic en devient un vrai parcours du combattant. Non pas que l'on ne comprenne pas ce qu'ils disent, on arrive à déduire le sens général la plupart du temps, simplement, ça ne sert à rien si ce n'est emmerder le lecteur, occupé à déchiffrer des conneries. Rendre la lecture d'un livre désagréable n'a rien d'une bonne idée. C'est un peu comme si on vous foutait des clous sur un fauteuil de cinéma.

La deuxième raison tient à l'histoire en elle-même. Comment un langage a-t-il pu autant évoluer en aussi peu de générations ? Et surtout, pourquoi cette évolution stupide, sans aucun sens ? Les survivants, pourtant, savent lire et écrire. Ils récupèrent même des ouvrages datant d'avant la chute de la civilisation. Mais ça ne les empêche pas de dire par exemple "eau rible" à la place de "horrible", ou "les colles" pour "école" ou "étudier". Les verbes (crâner pour "réfléchir" ou "penser"), les noms communs (couturien, bijoutien, bateaulier...), les noms propres (la Labama, l'Arc-en-sas...), les expressions, les constructions de phrase, tout a évolué d'une manière aberrante, sans aucune logique. Car enfin, qu'est-ce qui justifie qu'en quatre ou cinq générations, on en vienne à utiliser un charabia totalement inventé ? Pourquoi ? Qu'il y ait des changements, oui, mais ici ils sont trop radicaux.


Cette évolution inutile du langage prend le pas sur tout, même sur la vague histoire, guère enthousiasmante de toute façon, de tueur en série ayant miraculeusement trouvé sa place parmi les infectés. Là, on pourrait s'étonner. Moore, se planter à ce point ? Ben justement, ce n'était possible qu'avec lui.
Il est très probable qu'avec un auteur inconnu, ou de moindre renommée, l'éditeur américain (Avatar Press) aurait fait son travail correctement, en le recadrant très en amont, en lui faisant remarquer que sa dérive textuelle ne mène artistiquement nulle part et nuit au confort de lecture. Mais qui chez Avatar (ou ailleurs) peut tenir tête de nos jours au bulldozer Moore, auréolé de grogne autant que de gloire ?
L'on sait pourtant que sans recul, sans l'apport nécessaire d'un éditeur sérieux, même Moore peut partir sur une mauvaise idée et s'entêter.

L'on est ici très loin de ses œuvres les plus réussies et travaillées (Watchmen, From Hell), de la foisonnante et exceptionnelle série Top 10 ou de l'efficace et jouissif Neonomicon. Cette version de Crossed est proprement illisible, pas mauvaise mais vraiment illisible au sens strict du terme. Ce texte, s'il avait été proposé par un autre nom de la BD, n'aurait jamais été validé, par aucun éditeur.
Malheureusement pour Avatar (et Panini), un étron ne se transforme pas en tiramisu sous prétexte qu'il sort du royal trou du cul du grand Barbu.
Il ne faudrait pas confondre l'adhésion, la fascination ou l'admiration que l'on peut avoir pour une œuvre et le fanatisme inconditionnel qui conduit à ne plus avoir de recul sur son auteur. Tant que Moore disait des âneries en interview, cela ne prêtait pas trop à conséquence. Qu'il se mette à en écrire est déjà beaucoup plus triste. Si l'on ne peut reprocher à Avatar de lui laisser une réelle liberté créative, ne même plus oser émettre d'objection devant de telles inepties pose un réel problème et incite à s'interroger sur la relation entre les éditeurs et les auteurs "stars".

Une idée à la con qui donne très logiquement un comic désastreux.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Heu...
  • Tout le reste.
L'Exoconférence : déception cosmique
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Le nouveau spectacle d'Alexandre Astier, L'Exoconférence, est maintenant disponible en DVD.
On en attendait beaucoup... peut-être trop.

Je tiens à préciser que j'aime beaucoup en général le travail d'Alexandre Astier. Son écriture détonnait déjà dans le milieu médiocre de la fiction télévisuelle française et son spectacle précédent, sur Bach (cf. cet article), était aussi audacieux et émouvant que réussi. Il m'est souvent arrivé de citer cet auteur dans des articles liés à l'écriture (cf. ce dossier) et je piétinais d'impatience à l'idée de voir un nouveau spectacle né de sa plume (au point de vous le conseiller dans le premier UMAC's Digest).
Astier a tant de qualités (liées à la mise en scène, à l'écriture, la musique...) qu'une relation de confiance rare s'est installée entre lui et ses nombreux fans. Au point que beaucoup hurlent maintenant de plaisir au moindre sourcil levé. Mais lorsque l'on s'intéresse au résultat - et au résultat seul - d'un travail, en mettant de côté la fascination que l'on peut éprouver pour un auteur souvent brillant, le bilan ne peut être exclusivement basé sur la sympathie que l'on éprouve pour le bonhomme.

Vous l'aurez compris, si je prends tant de précautions en introduction, c'est bien pour insister sur le fait que moi aussi j'aurais adoré crier encore une fois au génie. Mais les cris de joie et d'adhésion devant une œuvre qui nous transporte n'ont de sens que si l'on peut également émettre des soupirs de tristesse devant un spectacle moins bon, voire carrément mauvais.
Commençons par le positif : la thématique.
L'espace, les OVNI, les théories du complot, la cosmogonie, autant dire une matière riche et passionnante qui n'a d'ailleurs jamais réellement été traitée dans un spectacle comique (à ma connaissance en tout cas). Rien que pour le choix de ses thèmes (la musique, la science), l'on peut reconnaître à Astier une originalité certaine. Une certaine prise de risque même, car la difficulté au moins apparente de certains sujets peut éventuellement rebuter une partie du public, plus habitué à rire sur des anecdotes du quotidien que sur le solfège ou le spin de l'atome d'hydrogène.


Malheureusement, alors que le spectacle sur Bach nous emportait dans un univers maîtrisé et précis, écrit et décrit avec brio, l'on est loin ici du même résultat.
Ce n'est pas faute apparemment de documentation puisque l'on sait que l'auteur a rencontré, pour préparer L'Exoconférence, de nombreux scientifiques, dont Etienne Klein ou Roland Lehoucq (qui est d'ailleurs souvent fort drôle lors de ses conférences, très liées à la pop culture). Non en fait, cette étrange impression de malaise, qui commence dès les premières minutes et s'installe durablement, n'est pas liée à un manque de connaissance ou d'ambition mais plutôt à un ratage complet dans tous les autres domaines.

Le texte tout d'abord, point fort pourtant d'un Astier habitué aux répliques percutantes et finement ciselées, est d'une étonnante pauvreté. Répétitions (la "version 5" qui ne fonctionne pas et les "dialogues" avec Swan qui s'ensuivent), propos inutiles ou fades (l'échange avec Gni-Gni), longueurs et même tics de langage (qui pourraient être considérés comme des clins d'œil mais font office de facilités), tout y passe.
Il y a bien quelques citations pour faire joli et rattraper le tout (dont le "silence éternel des espaces infinis" de Pascal, déjà employé en guise de conclusion dans le sketch d'Astier sur la mécanique quantique, bien plus réussi à tous points de vue) mais, décidément, la plupart des tirades passent à côté et ressemblent à des premiers jets.

Le reste est à l'avenant. La mise en scène se veut spectaculaire mais n'est finalement que chaotique, l'enchainement des sujets, tous survolés, laisse dubitatif, et certains choix d'Astier sont aussi définitifs et surprenants que... prétentieux.
C'est l'impression qu'il reste une fois le spectacle terminé, une prétention infinie mais, contrairement aux espaces, guère fascinante. Une prétention de la forme et du fond. Une suffisance presque, que l'on aurait oubliée volontiers si elle avait été soutenue par des propos hilarants, une mécanique imparable et des concepts bien développés, mais tant sur le plan cosmique que comique, cette conférence s'avère ratée.


Bon, il y a eu du pognon de dépensé, c'est certain (le monde de Gni-Gni est très joli), mais les effets de mise en scène vont du kitsch au clinquant de mauvais goût. Le pire survient sans doute après la fameuse citation évoquée plus haut, qui résonne alors comme une terrible interrogation métaphysique qu'Astier vient combler par... un mini-concert rock. Là encore, si ce moment très gênant avait été soutenu par une construction minutieuse, l'on aurait pu y voir l'apothéose poétique d'un voyage merveilleux au lieu que cela ne sombre dans la vaine démonstration égotique.

Cette prétention (ressentie ou réelle) va se nicher jusque dans la conclusion et les arguments, en apparence définitifs, tenus par un Astier convaincu de sa maigre analyse. Il nous dit ainsi en gros que, oui, il peut bien exister des civilisations extraterrestres mais que cela n'a aucune importance puisqu'elles sont trop loin. Pas "trop loin pour nous, mais trop loin tout court".
Il est juste que les distances interstellaires apparaissent comme proprement stupéfiantes et à peine imaginables à l'échelle humaine, mais prendre une seule hypothèse (le voyage en "ligne droite", qui ne peut donc compter que sur l'augmentation de la vitesse) pour mettre à la poubelle l'ensemble du sujet est étrangement cavalier. L'on sait notamment qu'il existe des hypothèses scientifiques sérieuses, se basant sur les trous de ver ou encore la distorsion de l'espace [1], qui permettent d'envisager des déplacements n'étant pas basés sur le rapport distance/% de la vitesse de la lumière.
Du coup, la conclusion, abrupte et sans nuances, méprisante presque, tombe comme un couperet péremptoire sur la nuque de ceux qui n'ont pas encore abandonné l'idée de progrès. De rêve même. Car, enfin, depuis quand juge-t-on, sur la base d'un savoir actuel bien incomplet, ce qui sera ou non possible demain, dans cent ans ou dans un million d'années ?
Alors qu'Astier caricature, non sans raison, le sectarisme d'une église réfractaire aux avancées scientifiques [2], il se met lui aussi, sans en avoir conscience, à faire preuve du plus grand sectarisme en décernant des bons ou mauvais points de "pensée" [3].


Bref, pas grand-chose de bon à retenir de ce naufrage qui n'est ni drôle ni même réellement informatif (conseiller des jumelles ou une application dont on ne donne pas le nom, c'est un peu court).
Même les anecdotes sur les observations de PAN (cf. cet article sur le rapport COMETA) ou les cas supposés d'enlèvements, pourtant propices à dérision, font à peine sourire.
Tout ici sert non pas le propos mais la gloire d'Astier, enivré par une opinion personnelle mal étayée et finalement classique dans sa rigidité et son ostracisme.

Totalement dispensable.



[1]
Il est possible, avec la théorie de la distorsion, de voyager plus vite que la lumière sans dépasser les limites physiques de la théorie d'Einstein. En fait, une sorte de "bulle" munie d'un moteur adéquat pourrait contracter l'espace devant elle et allonger l'espace derrière elle. La bulle, pourtant immobile, pourrait voyager sur la "vague" ainsi créée à des vitesses sidérantes. Le concept, élaboré par le physicien Miguel Alcubierre, est très sérieusement étudié par la NASA au sein du groupe de travail Eagleworks.
[2] N'oublions pas que paradoxalement la science elle-même est réfractaire aux avancées scientifiques. Le nom du fameux Big Bang provient à la base d'une raillerie destinée à tourner en ridicule ce qui est aujourd'hui considéré avec le plus grand sérieux.
[3] Ce n'est d'ailleurs pas la première fois. Dans les bonus des coffrets de Kaamelott, Astier avait raconté une anecdote édifiante sur un chauffeur de taxi. Celui-ci, devant une bagnole en panne, s'était exclamé "une panne mécanique, ça peut arriver, mais un truc que je n'accepterai jamais, c'est la panne d'essence !". Au-delà du fait que l'on comprend bien ce que le type veut dire (la panne d'essence provient d'une étourderie coupable), Astier avait ironisé sur le fait que des gens, comme ça, se permettaient de "juger" les autres, de proclamer ce qui était pardonnable ou pas. Il l'avait indirectement traité de con, sans se rendre compte qu'il était en train, lui aussi, de porter un jugement semblable sur ce qu'il était permis de dire ou non.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La thématique, fascinante.
  • Des transitions inexistantes au sein d'une mise en scène médiocre.
  • Des avis personnels assénés comme des vérités absolues.
  • Le cabotinage constant d'un Astier très content de lui.
  • La pauvreté d'un texte qui peine à faire sourire.