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Précédemment, dans Tintin...
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Gros plan sur un ouvrage revenant sur les aventures de Tintin (et celles d'Hergé) avec Précédemment, dans Tintin... une énorme claque !

L'homme à l'origine de ce très long essai (750 pages au format 21 x 29,6 cm, sans la moindre illustration !) est David Lluis, déjà auteur de Une relecture dont vous êtes le héros (deux tomes consacrés aux fameux LDVELH). Tintinophile passionné - et passionnant -, l'essayiste méticuleux se propose de nous embarquer dans une saga fantastique et exhaustive où l'on pourra découvrir Tintin sous tous ses aspects et sur tous les supports.
Je dois l'avouer, j'ai parcouru ce livre d'une manière enfiévrée, sautant des repas (ce qui ne me fera pas de mal), passant une presque nuit blanche et délaissant le monde réel pour me plonger dans l'incroyable épopée qui est ici racontée. Aucun livre ne m'avait autant marqué depuis Le Club de Pagel, il y a déjà dix ans. Et je rédige cet article dans la foulée, encore hanté par certains passages et la plume, fort agréable, du sieur Lluis.

Tout commence par la base, autrement dit les œuvres de jeunesse d'Hergé et la principale source d'inspiration qui définira les qualités de son héros le plus connu : le scoutisme. Le courage, la débrouillardise, le respect de la nature, autant de valeurs nobles qui contribueront à façonner le reporter à la houppette. À travers cette lente mise en place, c'est aussi de l'évolution de la BD (encore embryonnaire à l'époque) qu'il est question, avec - entre autres - l'apparition des fameux phylactères qui allègeront grandement la narration. 

Rapidement, l'on rentre dans le vif du sujet : l'analyse pointue de tous les albums (et même les travaux en général) d'Hergé, album par album (et version par version lorsque cela est pertinent, et ça l'est souvent). Après une rapide description de l'intrigue et des probables sources d'inspiration, David Lluis se livre à un jeu intellectuellement savoureux consistant à critiquer (parfois durement) certains albums pour aussitôt après passer à ce qu'il appelle le jeu de la piñata, permettant, en cognant fort sur chaque aventure, d'en faire ressurgir les qualités réelles mais quelquefois cachées.
Tout est minutieusement passé en revue, sur un ton familier et agréable qui ne parvient pas à masquer la grande maîtrise de l'auteur et l'élégance de son style. Tout cela se lit donc bien, et heureusement vu l'aspect quelque peu aride de l'ouvrage. Mais comment en vouloir à l'auteur, autopublié, qui ne se risquera pas (avec sagesse) à déclencher l'ire des si irritables Éditions Moulinsart en publiant même de rares extraits des albums. 

Si vous connaissez déjà un peu l'univers de Tintin, vous ne pourrez que remarquer à quel point ce retour en arrière sur son passé est exhaustif et riche. Outre les albums (tous les albums signés Hergé ; Jo, Zette et Jocko ou Quick et Flupke compris), l'auteur revient sur les pièces de théâtre, les feuilletons radiophoniques, les films et même les spectacles de marionnettes consacrés à Tintin. L'aspect "collection" n'est pas oublié, avec une partie qui liste divers travaux de Georges Remi, de l'illustration d'un menu, aux autocollants Vache qui rit (c'est vrai cette fois, cf. ce poisson d'avril), en passant par des dessous de verre, des emballages de savon ou la conception d'une boîte de crayons de couleur. 
La somme de travail est proprement ahurissante.

Venons-en aux petits bémols. La sempiternelle accusation de racisme visant Hergé n'est malheureusement pas évitée (nous l'avions abordée succinctement dans ce dossier), même si elle est cette fois mesurée et présentée avec un souci d'honnêteté. Il me faut cependant ouvrir une parenthèse concernant certains jugements de valeur politiques et historiques. Non, Tintin au Congo, quelle que soit sa version, n’est pas empreint de "racisme paternaliste", c’est là un jugement biaisé dicté par des codes moraux modernes. Impossible d’étudier le passé sereinement et avec un minimum de recul si l’on y importe des doctrines récentes dégoulinant de repentance et d’ethnomasochisme. Hergé n’a jamais rien dit, fait ou écrit pouvant permettre de conclure à un penchant, même léger, pour le racisme (le vrai, celui qui laisse des traces de sang sur les trottoirs, pas celui que les wokistes voient partout). Au contraire, toute son œuvre tend vers un humanisme sincère et profond, même si le père de Tintin était bien un homme de son époque, baigné dans une culture complexe et trop différente de la nôtre pour que l’on puisse la juger sommairement. 

S’il y a bien des problèmes dans les trois premiers albums de Tintin, ils sont artistiques et non politiques ou éthiques. Ce sont encore des albums trop verts à la narration peu habile, presque une suite de sketchs, qui n’ont que peu à voir avec l’intemporalité qu’Hergé atteindra par la suite dans le reste de la série, et ce dès Les Cigares du Pharaon. Ceci dit, cet ouvrage est un essai, et il n’est donc pas incongru que l’auteur y défende son point de vue, même s’il est parfois outrancier (et à d’autres occasions heureusement bien plus nuancé voire éclairé, notamment lorsqu’il se positionne contre l’interdiction ou la modification des œuvres artistiques jugées "inbon", ce qui est à mettre à son crédit). Aussi ne vais-je pas rentrer plus avant dans un débat trop axé sur cet aspect, d’une part parce que ce serait donner une fausse idée de la richesse exceptionnelle de ce travail, d’autre part parce que l’auteur me semble faire partie de cette gauche disparue, hugolienne et respectable, qui acceptait le débat démocratique, et non de la secte criminelle, raciste, totalitaire et déviante qu’elle est devenue.   

Même chose pour les accusations de "collaboration" ou de "neutralité" jugée déraisonnable. L'Étoile Mystérieuse, devenue une métaphore de l'occupation allemande, avec de méchants Américains en antagonistes, serait ainsi un album "abject". C'est là aller bien loin dans une obsession étrange. D'une part, comme le rappelle l'auteur lui-même, en citant Goldman et son Né en 17 à Leidenstadt, nous ne savons pas ce que nous aurions fait, sans recul, dans l'urgence, la peur au ventre et l'envie de protéger les nôtres à l'esprit. Là encore, à une époque où la radicalisation semble être de mise, surtout sur ces sujets, il faut rendre hommage à la prudence et à la mesure de l'auteur. D'autre part, ces mises en accusation régulières, près d'un siècle après les faits, semblent bien vaines. Oui, Hergé aurait pu faire des Américains de gentils adversaires, voire des alliés, mais aurait-il pour autant évité le fourvoiement et d'autres accusations ? Après tout, le régime US était aussi raciste que les autres à l'époque (la ségrégation a même continué jusque dans les années 60 chez les "champions de la liberté"), et l'armée américaine, en termes de crimes de guerre, n'a rien à envier à la Wehrmacht. Entre les bombardements atomiques du Japon et les villes européennes rasées, avec massacres de civils afin de les "libérer", l'Oncle Sam n'est pas aussi sympathique que l'Histoire officielle tend à le faire croire. Mais c'est ainsi, l'étiquette "gentils" est apposée par les vainqueurs. Et les vainqueurs sont souvent les plus brutaux. 

Bon, on a fait le tour des points de "friction". Et pour être honnête, je savais qu'il y en aurait. Peu importe, tout comme un être humain ne peut être réduit à son pire défaut, un livre ne peut être jugé sur les seuls points qui nous ont froissés. Et celui-ci contient trop de magie, de belles surprises et d'enivrantes anecdotes pour être reposé parce qu'un ou deux détails ne nous conviennent pas.
OK, l'auteur n'apprécie pas trop Vol 714 pour Sidney, pour des raisons qui justement me le font considérer comme l'un des meilleurs albums, l'amertume en tête, mais je fais partie de ces indécrottables naïfs qui rêvent encore d'un monde où l'on peut être adversaires dans l'idée sans être ennemis dans la vie. Et surtout, ce qui m'importe, c'est l'œuvre, l'œuvre seule. Je connais trop les auteurs, et les humains en général, pour devenir "fan" de l'un d'eux. Je les sais imparfaits, au mieux, terrifiants, au pire, même si certains forcent tout de même la sympathie et l'admiration par leurs actions et leur droiture (oui, je pense à Maître Habersetzer). 

Alors, allez-vous apprendre des choses dans ce Précédemment, dans Tintin... ?
Même en étant un tintinophile averti, il est très probable que oui. Au détour d'un paragraphe, il n'est pas rare de découvrir un fait peu connu ou une vision qui nous avait échappé. En vrac, l'on peut citer par exemple les auteurs (chanceux) dont l'œuvre est citée dans la production hergéenne et qui y sont eux-mêmes représentés (souvent sous forme de figurants) ; vous apprendrez aussi pourquoi certains pensent que la Castafiore brise habituellement le verre lorsqu'elle chante ; vous trouverez une longue liste des prénoms imaginés par Hergé pour le Capitaine Haddock (avant donc le choix final d'Archibald) ; si certains caméos vous ont échappé, ils sont également détaillés ; certaines idées, plus ou moins développées, pour divers albums sont également détaillées, notamment celles concernant Tintin et les Picaros, avec une tirade incroyable d'Igor Wagner ; vous aurez même droit à une anecdote, émouvante, sur un jeune lecteur demandant à Hergé de le dessiner dans une aventure de Tintin...

Les références à d'autres œuvres sont également nombreuses, de Francis Coplan au fantastique Matin des Magiciens (fantastique car le scientisme est une déviance, l'Homme se doit de marcher sur deux pieds : le cartésianisme, certes, mais aussi la spiritualité, sinon, il boîte). Bon, on apprend aussi que le deuxième prénom de Greta Thunberg, l'épouvantail à moineaux au cerveau atrophié, est... "Tintin". Heurk. Ou que l'album Les Bijoux de la Castafiore passe le "test de Bechdel", ce truc de connasse hystérique en lutte contre le patriarcat imaginaire qui lui permet pourtant de développer ses théories misandres dans le confort hypnagogique obtenu par les inventions masculines qui lui évitent de crever dans une mine ou sur un échafaudage. Re-heurk. 
Bon, rien de bien méchant, je sais juste maintenant que David et moi ne passerons pas nos vacances ensemble. Dommage, j'aime beaucoup son style. Mais bon, j'ai horreur des voyages de toute façon.

Revenons-en au sujet principal. Outre ces révélations quelque peu anecdotiques, l'on peut noter diverses créations personnelles de l'auteur, comme son explication subjective de l'intrigue, un peu décousue à la base, de L'Oreille Cassée. Ou, mieux encore, une fin imaginaire du Sceptre d'Ottokar, dans laquelle l'auteur développe une idée introduisant le futur du pays et son objectif... Lune ! Brillant ! 
Même un article deux fois plus long (et celui-ci l'est quand même déjà bien assez) ne permettrait pas de faire le tour de cet ouvrage stupéfiant à bien des égards. Qu'il soit issu d'un auteur autopublié, quand on sait la charge de travail que cela représente, et qu'il garde tout de même ce niveau de qualité (les coquilles sont rares) constitue une réelle exception dans l'édition. Mais c'est surtout la qualité de la plume et la passion évidente de son auteur, outre son aspect très complet, qui le place largement dans le Top 5 des ouvrages, traitant de Tintin et Hergé, à avoir dans sa bibliothèque. 

L'essai se termine, comme il se doit, par la description des grandes aventures inachevées, sur lesquelles nous avons tous rêvé, que ce soit le Thermozéro, Un jour dans un Aéroport ou, bien évidemment, Tintin et l'Alph-Art
C'est terminé. Une page se tourne. Je quitte David Lluis comme autrefois j'ai quitté Hergé, avec un pincement au cœur. Il faudra sans doute attendre 2054 pour que Tintin soit enfin disponible pour tous, ou plus sûrement pour que Moulinsart décide de lui donner une suite pour prolonger les droits. C'est si loin. Si long. En attendant, nous avons tout de même ces albums où Tintin et Haddock revivent à jamais leurs aventures trépidantes, émouvantes, essentielles. Et, de temps à autre, nous avons un ouvrage qui se démarque dans la vaste production tintinolèsque. Un ouvrage qui ravive la flamme, fait remonter souvenirs et sensations, donne un nouvel éclairage, un nouvel élan, tout en vous cognant fort dans le bide et en enchantant votre esprit. Que cette lecture fut belle, irritante parfois, surprenante, mais surtout profondément enivrante et lumineuse ! Je ne peux que vous conseiller vivement ce récit/essai/témoignage d'amour qui prend aux tripes et donne ce vague à l'âme propre à ceux qui reviennent d'une grande aventure et savent que, malgré tous les mots à leur disposition, ils ne pourront en rendre l'extraordinaire magie. Mais le spleen de la dernière page est le prix à payer pour connaître l'étrange bonheur que seuls le papier et l'encre peuvent engendrer...

En un mot, faut-il vous jeter sur ce livre ? OUI !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un style plaisant qui facilite l'immersion.
  • Une analyse exhaustive et une mine d'informations.
  • Le nombre de supports abordés.
  • La richesse du contenu, que ce soit au niveau des anecdotes ou des apports personnels de l'auteur.
  • L'intelligence de l'auteur, qui nuance très souvent ses avis. 

  • Aucune illustration, mais on comprend pourquoi et l'auteur a tout de même pris la précaution d'aérer son texte.
  • Le côté politico-historique, bien trop influencé par la pensée moderne et la moraline gauchiste pour être pertinent.
Les Voitures de Lefranc
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Après les automobiles dans l'univers de Tintin, c'est maintenant à un ouvrage revenant sur Les Voitures de Lefranc que nous nous intéressons.

La longue série Lefranc (cf. ce First Look consacré à La Grande Menace ; l'album Mission Antarctique ou encore cet Écho présentant le coffret anniversaire Lefranc) perdure depuis 1954 et a vu défiler nombre de véhicules, des plus mythiques aux plus récents. Casterman a donc décidé de leur consacrer un livre entier, sur des textes de Xavier Chimits.
Cela fait penser évidemment au projet similaire publié par Moulinsart, d'autant que l'on va ici retrouver essentiellement les mêmes défauts.

En effet, ce qui surprend avant tout, c'est que là encore, chaque illustration, chaque véhicule, est présenté dans un cours topo qui revient sur l'intrigue de l'album dont il est question. Pourquoi pas, une remise dans le contexte s'entend fort bien, le problème vient du fait que les textes se limitent à cela. Aucun élément technique sur les automobiles en question, pas même un bref résumé sur leur conception ou ce qui fait leur particularité. 

Le seul attrait de cet album de 111 pages vient donc des visuels, consistant essentiellement en des agrandissements de cases issues des différentes aventures du reporter. Et force est de reconnaître que c'est souvent joli. Pas systématiquement cependant, car certaines cases, trop agrandies, montrent aussi leurs limites (et c'est bien naturel, elles n'ont pas été pensées pour un tel usage et ne disposent donc pas du niveau de détails nécessaire).

Signalons que l'on retrouve également les superbes dessins de voitures créés par Jacques Martin pour le Journal Tintin, les magazines BD de l'époque ayant l'habitude de proposer à leurs jeunes lecteurs des rubriques techniques sur l'aviation ou l'automobile. Enfin, l'éditeur a ajouté une histoire courte (8 planches), dessinée par Régric, scénarisée par Roger Seiter (le duo d'auteurs actuellement aux commandes de la série), et intitulée Le Rallye de la Route des Vins

Que dire ? Voilà un album plutôt joli, qui se feuillète agréablement, mais qui n'exploite pas réellement un sujet qu'il ne fait que survoler. 
Pour les complétistes ou les lecteurs intéressés par un joli artbook rétro. 












+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Certaines planches, vraiment belles.
  • Les illustrations issues du journal Tintin, qui complètent bien le sujet.
  • Le court récit en supplément.


  • Certains dessins mal choisis, car supportant très mal ce type d'agrandissement.
  • Aucun élément technique ou historique sur les véhicules.
Coplan : des romans à la BD
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Gros plan sur un espion à l'ancienne ayant eu un énorme succès à son époque : Francis Coplan.

Après le Docteur Justice, nous continuons notre passage en revue des anciens héros français avec Coplan. Pour la naissance de ce dernier, il faut remonter jusqu'au début des années 1950. Des débuts fort pragmatiques puisque, à cette époque, Jean Bruce, auteur de la célèbre série OSS 117, vient de quitter la maison d'édition Fleuve Noir. Son directeur, soucieux de conserver ce genre de héros dans son catalogue, va alors demander à deux auteurs belges, Gaston Vandenpanhuyse et Jean Libert, de créer un personnage plus ou moins similaire. Sous le pseudonyme de Paul Kenny (oh mon dieu, ils ont... non, pardon), les deux écrivains vont alors lancer les aventures de Francis Coplan, alias FX 18, agent du SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage).

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que les deux compères (et leur successeur) vont être prolifiques, puisqu'ils vont signer 237 romans le mettant en scène. Autant dire que le style va être "simple" et aller à l'essentiel. Impossible de pondre des romans au kilomètre sans sacrifier subtilité et profondeur. Mais il y a à l'époque un vrai public pour ce genre de littérature, et la série va cartonner, se vendant à plus de 3 millions d'exemplaires par an (dans le monde entier) au début des années 1970. Forcément, une telle manne financière a de quoi motiver les auteurs. De 1953 à 1996 (à partir de 1989, c'est Serge Jacquemard qui prend la suite, toujours sous le même pseudonyme), c'est un rythme ahurissant (surtout les premières années) de six nouveaux romans par an qui va être maintenu ! Autrement dit, Vandenpanhuyse et Libert tournaient chacun à un roman tous les quatre mois. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de quatre mois d'écriture et de réflexion, mais de quatre mois en tout, relectures, validation par l'éditeur, impression et distribution comprises. 




On retrouve, au niveau des romans, certains signes typiques des séries fleuve, notamment les titres un peu "génériques" et qui ne reflètent pas forcément l'intrigue : Machin joue et gagne, contre-attaque, mène la danse, se rebiffe, se distingue, gagne la belle, voit rouge, s'expose... autant de titres fourre-tout que l'on retrouvait déjà dans OSS 117 (ou dans certaines séries jeunesse). De plus, les récits sont relativement brefs et laissent de côté sous-intrigues ou personnages trop complexes.
Par contre, on voit du pays : l'agent FX 18 se rend dans bien des lieux exotiques, de l'Iran à l'Australie, en passant par la Roumanie, le Cambodge ou encore la Suède. Mais là où un Vernes par exemple (cf. l'article revenant sur Bob Morane) se contentait du strict minimum et ratait complètement la description des lieux censés apporter de l'évasion, le duo "Paul Kenny" va, lui, effectuer un véritable travail de documentation, ce qui apportera une touche de réalisme à leur saga.

En ce qui concerne le personnage principal, là encore, peu de surprises. Le gars est intelligent, courageux, athlétique et d'un calme olympien dans les pires situations. Par contre, signe des temps anciens, il fume, ne refuse pas un verre de whisky de temps à autre et aligne les conquêtes féminines. 
Cependant, contrairement à un James Bond, il ne joue pas les dandys mondains au volant de belles voitures et n'est pas bardé de gadgets. Ingénieur et homme de terrain froid et discret, il apparaît, toutes proportions gardées, comme un agent relativement crédible dans le contexte de l'après-guerre et de la guerre froide.




Comme souvent lorsqu'une série de romans rencontre le succès, des adaptations BD ont rapidement vu le jour. Outre des strips à destination des journaux (plus de 2600 sur près de 20 ans, d'après nos recherches), c'est surtout Arédit, dans sa collection Comics Pocket, qui va publier des adaptations en noir et blanc, petit format. En tout, 45 tomes (de 160 à 192 pages), parfois repris en recueil de deux numéros, vont être réalisés, avec, entre autres, la contribution aux crayons du dessinateur espagnol José de Huéscar ou de l'italien Francesco "Frank" Privitera
Les couvertures sont typiques de ce genre et de cette période : flingues, héros viril et jeunes femmes quelque peu dénudées (une tendance sexy qui s'accentuera au niveau des romans dans les années 1970). Mais ce qui est intéressant, c'est surtout la démarche éditoriale.

En effet, la série Coplan est vendue dans les kiosques, à bas prix et sur du papier de piètre qualité. C'est une production typique de cet "âge d'or" du véritable comic "à la française". Car, contrairement à ce que certains nommeront, des décennies plus tard, les "french comics" (qui en anglais désigne tout bêtement l'ensemble des BD françaises), il ne s'agit pas ici de singer, souvent de manière très maladroite, des histoires de super-héros bien mieux produites par les géants américains de l'édition. Par contre, c'est "l'esprit comic" qui est ici repris. Autrement dit, des publications accessibles, produites à flux tendu et encore considérées, à ce moment, comme un bien de consommation éphémère, et non de véritables pépites pour collectionneurs. 
Et bien entendu, avec un héros français, intégré dans un environnement très "gaulois", il ne s'agit pas de se calquer sur les grandes figures d'outre-Atlantique, mais bien de reprendre une façon de produire de la BD grand public en l'adaptant au marché français. Ainsi, de 1969 à 1981, le très français Francis Coplan, inventé par deux Belges, va profiter d'un système économique italo-américain (car, même si Arédit mettra le terme "comic" dans le nom de sa collection, il ne faut pas oublier la tradition des fumetti en Italie, très proche sur le principe du système US). 




Mais revenons maintenant aux BD elles-mêmes avec la grande question : méritent-elles véritablement le détour et l'achat d'occasion qui va avec ?
Eh bien, déjà, d'un point de vue historique et sociétal, oui. Indéniablement, il s'agit là d'un morceau de notre passé, d'une fenêtre sur une époque révolue et fascinante à plus d'un titre. Au niveau de la qualité, dans l'absolu, la réponse serait plus mitigée. Le style graphique a un charme certain, malgré parfois quelques faiblesses. Et la plupart des intrigues, adaptées des romans, sont au minimum divertissantes. Toutefois, les défauts des romans (et d'une production intensive) se retrouvent aussi sur ces planches : personnages peu développés et caricaturaux, narration privilégiant l'action pure, récit allant à l'essentiel sans beaucoup de finesse. Le côté nostalgique est présent, la qualité pas toujours. Mais cet aspect, vite fait, désuet et peu abouti, finit aujourd'hui par faire partie du charme de la série, bien réel pour peu que l'on ne soit pas allergique au style "romans de gare". 

Tout comme Bob Morane ou Benjamin Justice, Francis Coplan fait partie de ces légendes populaires ayant autrefois enchanté des bataillons entiers de lecteurs. Ancré dans son époque, victime d'un système éditorial qui a certes fait son succès mais lui a imposé aussi des limites, Coplan s'en retourne aujourd'hui tranquillement dans les limbes de l'Imaginaire, attendant qu'un producteur fainéant ou audacieux ait l'idée de remettre au goût du jour le glacial FX 18, ou qu'un éditeur un peu fou ait l'idée d'une intégrale regroupant ses aventures. Trouverait-elle son public dans la France actuelle ? Rien n'est moins sûr...


En haut : romans datant des années 60, 70 et 80. En bas et de gauche à droite : un roman datant
des années 60 et deux recueils BD datant du milieu des années 70.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un personnage à l'ancienne, brut de décoffrage mais charismatique.
  • Des romans relativement bien documentés.
  • Un style très correct pour du "roman de gare".
  • Le côté exotique et gentiment sexy.
  • Une fenêtre sur une autre époque.
  • Les très jolies covers dessinées. 

  • Des intrigues allant à l'essentiel.
  • Une narration sans beaucoup de subtilités.
  • Des BD aux dessins inégaux.
  • Des personnages à la psychologie embryonnaire.
  • Les covers à base de photographies, plus putassières que vraiment inspirées.
Les aventures éditoriales du Docteur Justice
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Retour sur le parcours d'un héros (presque) oublié.

Qui se souvient encore de Benjamin Justice ? Médecin à l'OMS, le Docteur Justice parcourt le monde, de conférences en missions spéciales en tout genre. Charismatique, élancé, doté de hautes valeurs morales et expert en judo, l'homme a tôt fait, lorsqu'il croise margoulins et crapules, de les remettre à leur place à coups d'atemi bien placés (car en fait, il pratique aussi visiblement le ju-jitsu et le karaté).
Voilà le personnage. Un physique à la Michel Vaillant mâtiné d'Alain Delon, des compétences en tabassage de brutes et, de temps à autre, une petite prise de tension. Même Bob Morane, en comparaison, paraîtrait le summum du héros à la psychologie surdéveloppée, c'est dire ! Mais revenons dans un premier temps sur sa création.

C'est en 1970, sous la plume du scénariste Jean Ollivier, que naît celui qui a failli s'appeler Docteur X, Docteur Rush, Docteur Jet ou... Docteur Casse-Cou. Le dessinateur italien Raffaele Carlo Marcello va, lui, donner forme au personnage. Durant 20 ans, Justice (déjà évoqué dans cet entretien avec Maître Habersetzer, qui fut l'une des sources visuelles et techniques d'inspiration pour le dessinateur) va connaître plus de 150 aventures, en général de 12 pages (en couleurs) ou 20 pages (en noir et blanc), même si certaines histoires seront légèrement plus courtes ou plus longues. Preuve que le personnage connaît un certain succès à ses débuts, il aura droit à une adaptation cinématographique en 1975. Il sera interprété par John Phillip Law, un acteur américain déjà connu pour avoir incarné Diabolik (un classique des fumetti transalpins), qui sera accompagné par une certaine Nathalie Delon. Tout se rejoint. Mais revenons à la BD.




Le parcours éditorial du Docteur Benjamin Justice va être relativement mouvementé. Il commence par faire ses débuts dans Pif Gadget. Puis, il aura droit à son propre trimestriel, publié par les éditions Vaillant. Plusieurs maisons vont ensuite sortir des albums : Hachette, les éditions du Kangourou, GP Rouge et Or (un éditeur spécialisé dans les publications jeunesse, dont la collection Rouge et Or visait les moins de 20 ans), puis Messidor-La Farandole (qui appartenait au groupe éditorial du... Parti Communiste Français !).
Des tentatives de regrouper tout cela sous forme d'intégrales vont également avoir lieu. C'est Soleil qui s'y colle en premier en 1996, avec "Tout Docteur Justice", trois tomes d'aventures en couleurs (d'environ 115 pages chacun) plutôt mal nommés puisqu'ils sont loin de "tout" regrouper. En 2006, les éditions Thot prennent la suite, avec un premier volume (de près de 200 planches, cette fois consacrées aux premières aventures en noir & blanc) d'une intégrale qui ne verra jamais la parution du tome 2. Tout cela demeure donc très fragmentaire (et un cauchemar pour les complétistes).

Mais qu'en est-il de la qualité de ces bandes dessinées ? Eh bien, il faut reconnaître que ça ne vole pas très haut. Les défauts sont nombreux et énormes. Tout d'abord, les intrigues sont d'une grande simplicité. En ce qui concerne la narration, il s'agit plus d'un récit illustré que d'une BD moderne classique, dans le sens où l'action est surdécrite par des pavés de texte presque à chaque case. Cela alourdit considérablement l'ensemble et gêne l'immersion. Et on est loin d'avoir fait le tour de ce qui cloche ! Les personnages sont tous transparents et fades, sans aucun développement réel (même le héros en personne !). Quant au texte, il est blindé de fautes. Ah la mule est chargée, aucun doute là-dessus. Et en prime, l'auteur aligne les approximations et les erreurs. Certes, se documenter était plus difficile au début des années 70, sans internet, mais tout de même, de nombreux ouvrages étaient disponibles en bibliothèque. On s'étonne donc de certaines idioties, comme le "kiai" par exemple. À plusieurs reprises, Ollivier le décrit comme un cri presque magique, qui foudroie l'adversaire (une légende qui a certes circulé à une époque, mais qui paraît bien naïve). En réalité, le cri ne s'appelle même pas "kiai" mais "kensei". Il est l'une des conséquences du kiai (que l'on pourrait traduire par "harmonisation des énergies" et qui est traduit, sous la plume d'Ollivier, par un plus ésotérique "union des esprits"), ce dernier étant une sorte de point culminant, une concentration d'énergie physique et mentale, qui accompagne le coup d'un pratiquant. C'est donc bien un coup porté qui a un effet, et non simplement le fait de hurler. D'ailleurs, parfois, le Docteur Justice crie carrément le mot "kiai", ce qui n'a aucun sens. Isolément, c'est anecdotique, mais ces histoires sont pleines de raccourcis, maladresses et erreurs de la sorte. 




Alors quoi ? C'est nul, c'est ça ? Hmm... c'est plus compliqué que ça. La série n'est clairement pas écrite par un virtuose à la Charlier (qui avait, dès les années 50 et 60, une plume largement plus intemporelle et efficace), cependant, elle est tout de même dotée d'un certain charme. La partie graphique est très réussie et fait penser à certains fumetti feuilletonnant. Le côté très expéditif des récits permet de changer rapidement de décor et d'imposer un rythme élevé. Et le style à la fois moderne mais aujourd'hui très désuet des années 70 a un parfum plutôt agréable. Ajoutons que le côté caricatural, les bons sentiments à foison et l'exotisme facile font penser à un OSS 117 (le vrai, pas la parodie) où l'un de ces héros "larger than life" d'antan. Et nul doute que certains titres (Otages au Nicaragua ; Neuf Hommes sur la BanquiseLe Secret des Klimaks ; La Folie du Ronin ; Branle-bas aux Bahamas ;  La Nuit d'Amsterdam ; 60 heures à Rio ; Opération Panther ; Dr Justice à Istanbul ; S.O.S. ÉgypteLe Château du Burgrave...) devaient faire rêver à l'époque. Enfin, certaines thématiques, même survolées, ne sont pas inintéressantes (comme les effets psychologiques de l'isolement durable sur un groupe de scientifiques). 

Au final, voilà un personnage trop lisse et des aventures trop convenues et embryonnaires pour avoir véritablement marqué les annales des grandes heures de la BD européenne. Reste toutefois un nom et des titres qui évoquent, comme dans un rêve, la brume diffuse d'une époque révolue et, de ce fait, magnifiée. 


De gauche à droite et de bas en haut : un album cartonné "Pif" des éditions du Kangourou ; l'unique tome de la tentative d'intégrale Toth ;
l'un des trois tomes de la tentative d'intégrale Soleil ; un Pif Gadget abritant les aventures du Doc ; et les trimestriels Dr Justice.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une ambiance rétro qui peut séduire.
  • Un tour du monde mouvementé.
  • Un héros à l'ancienne.
  • Des dessins fort agréables.
  • Quelques thématiques intéressantes.


  • Un personnage lisse et sans âme.
  • Des récits simplistes et fort brefs.
  • Une narration maladroite.
  • Des tonnes de fautes de grammaire !
  • Et des âneries factuelles en prime.
First Look : Blueberry
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Retour sur le premier album de Blueberry : Fort Navajo.

C'est en 1963 que la série Blueberry est lancée dans le journal Pilote. Le premier album sera publié en 1965, chez Dargaud. Jean-Michel Charlier (cf. ce dossier consacré à l'auteur) en est le scénariste. Il est associé à Jean Giraud au dessin, qui livre des planches réalistes, au style dynamique : les visages sont expressifs, certains décors grandioses, bien que trop souvent "enfermés" dans des cases trop petites. Déjà, dès les premières pages, on sent la profonde maîtrise du duo. Mais le souffle épique vient bien de Charlier. En effet, à une époque où bien des scénaristes raisonnent encore en termes de pages, voire de strips (avec des "chutes" régulières et des scènes plus ou moins indépendantes), Charlier pense déjà ses intrigues en albums, et même en cycles (ce qu'il fera aussi sur Buck Danny par exemple). C'est celui des guerres indiennes qui débute avec ce Fort Navajo, qui introduit le lieutenant Blueberry.

Le personnage principal se veut quelque peu différent du héros traditionnel, lisse et sans défauts. Blueberry est indiscipliné, bagarreur, insolent, il triche au poker, boit quand il en a l'occasion... bref, même s'il fera également preuve de ruse, de courage et de noblesse d'âme, c'est un type rude, plutôt à l'aise dans l'Ouest sauvage. Notons qu'il a également fait la guerre de Sécession, ce qui est précisé dès le début de ses aventures, même s'il faudra attendre la série dérivée, La Jeunesse de Blueberry, pour connaître les détails de cette période traitant de la guerre civile.




Fort Navajo
commence avec une scène de présentation très classique dans l'imaginaire western. Blueberry est confronté à des types quelque peu irrités par le fait qu'il triche au poker et les soulage ainsi de leurs dollars. Cela permet au lecteur de se rendre compte de l'habileté du héros lorsqu'il manie les Colt, mais aussi de son flegme et de son arrogance, signe d'une longue expérience.
Le reste de ce premier épisode de 46 planches accumule ce qui n'étaient pas encore complètement des clichés pour l'époque : le type haïssant les Amérindiens, l'officier inexpérimenté mais courageux, la guerre totale menaçant à cause des agissements de certains inconscients... mais si ces ingrédients fonctionnent encore aujourd'hui, c'est essentiellement grâce à la recette Charlier.

Il est peu de dire que l'auteur maîtrise l'art narratif à la perfection. Le découpage est intelligent, les effets bien amenés, les dialogues ciselés et intemporels (un savoir-faire perceptible également dans Tanguy et Laverdure). Sans aucun manichéisme, Charlier décrit un Ouest sauvage, âpre, dangereux, mais d'où l'honneur et l'héroïsme ne sont pas absents. Blueberry y fait figure de balise morale, malgré ses excès ou défauts, et d'exemple de débrouillardise (se sortir d'une situation épineuse grâce à une tête bien faite sera l'une des caractéristiques des héros créés par le scénariste, que ce soit Valhardi, Marc Dacier, les scouts de La Patrouille des Castors ou Éric dans Barbe Rouge). 

Voilà donc une belle entrée en matière pour Blueberry, qui va par la suite devenir marshal, hors-la-loi, et rencontrer un tas de figures historiques, de Cochise (dans ce premier récit) à Wild Bill Hickok, en passant par Wyatt Earp ou encore le général Grant, devenu président des États-Unis. 

Un album installant parfaitement un personnage qui deviendra mythique. 

 
Les Intégrales Blueberry de Dargaud reprennent la colorisation originale des planches, ce qui vaut parfois quelques pages
aux couleurs trop saturées sur certains albums, mais aussi, comme ci-dessus, quelques planches en bichromie, au charme certain.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • L'immense talent narratif de Charlier.
  • Les planches de Giraud, rendant la rudesse de l'époque.
  • Un héros loin d'être parfait mais sympathique.
  • L'utilisation habile des faits et personnages historiques.

  • Cela manque de pleines pages impressionnantes et rendant justice aux décors, même si l'on comprend que, pour de nombreuses raisons, cela n'était pas une pratique courante à l'époque.
Thorgal : la Trilogie de Brek Zarith
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Reprenons le cours des aventures de notre Viking préféré [voir le Dossier Thorgal] en abordant le premier arc narratif important de la saga (bien que l'on puisse considérer que les deux premiers volumes se suivent directement). Il arrive juste après Les Trois Vieillards du Pays d'Aran qui lançait véritablement la franchise sur les rails qui allaient faire son succès. La "Trilogie de Brek Zarith" (dénomination non officielle) va ainsi constituer le creuset des trois facettes spécifiques du personnage : son appartenance à un peuple nordique de marins explorateurs et conquérants ; ses origines extraterrestres ; sa capacité à entrer dans le domaine des dieux et à en ressortir vivant. 

En nous présentant de manière équilibrée ses qualités intrinsèques (astuce, adresse, équité et surtout une volonté hors du commun) dans des péripéties mêlant magie mystique et science futuriste, Jean Van Hamme en fait un héros typique des univers d'heroic fantasy chers à Michael Moorcock (destin funeste, magie du Chaos, sciences de la Loi et dimensions parallèles). Par sa nature, mais également grâce à ses aptitudes, Thorgal est apte à défier les dieux du panthéon scandinave - et il le fera plus souvent qu'à son tour, même si cela ne sera jamais volontairement.




À l'issue de l'épisode 3, Thorgal repartait avec son épouse Aaricia pour se retirer loin des terres vikings où il avait grandi : les raids incessants menés par ses congénères le répugnent, lui qui refuse d'ôter la vie de son prochain sans raison autre que celle de défendre ses proches. N'aspirant qu'à la paix et la tranquillité, il se dirigeait vers le sud dans l'espoir d'y dénicher un endroit paisible où il pourrait faire souche.


Épisode 4 : La Galère noire

Thorgal est enfin heureux. Sa femme est enceinte de lui et leur existence dans ce petit village de pêcheurs représente tout ce qu'il souhaitait. Il aide la communauté de paysans autant qu'il le peut et Caleb, le chef de celle-ci, lui dit combien sa présence est précieuse. Il n'empêche que, de temps à autre, il aime à s'esquiver avec son cheval pour retrouver un peu de ce qu'il a laissé derrière lui : la joie sauvage de galoper cheveux au vent sur la plage lui fait oublier les contraintes des corvées quotidiennes et le caractère routinier de sa nouvelle vie.

Évidemment, un coup du sort vient bouleverser cette sérénité inespérée : d'abord Shaniah, la fille de Caleb, qui s'éprend de lui (on peut la comprendre : une ado qui s'ennuie et voit dans ce bel étranger un passeport pour l'aventure). Puis un fuyard qui lui vole son cheval. Un fuyard que des troupes de guerriers lourdement armés viennent chercher le lendemain matin : c'est alors que Shaniah accuse Thorgal d'avoir favorisé la fuite de cet homme...

Si l'on ne tient pas compte de la suite, l'épisode possède des ressorts dramatiques similaires aux précédents. Il est centré sur la captivité de Thorgal qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour résister, s'enfuir et regagner le village et les bras de sa bien-aimée. L'album va dès lors insister sur son extraordinaire persévérance, qui provoquera l'ire du prince Véronar à la tête de ce détachement de soldats (le fils de Shardar-le-Puissant, un monarque régnant sur une partie des Îles britanniques) mais également l'admiration de l'officier commandant, qui sait reconnaître la valeur d'un homme.




Le découpage reproduit également le déracinement du personnage principal : on passe de la stabilité terrienne des paysans à l'enfer des cales de la galère, d'un éclairage solaire à la pénombre. 

Pour l'heure, nulle magie ou référence aux origines de Thorgal, mais une fin terrible, pleine de désespoir et marquée du sceau de la fatalité. Notre héros s'en sortira vivant, de justesse, mais aura perdu le goût de vivre. Malgré le titre et le drame, Rosinski utilise une palette de couleurs très vives qui constituent un agréable contraste : les champs de blé, les paysages maritimes, les maquillages de la cour du prince illuminent les pages dont certaines adoptent un découpage dynamique.





Épisode 5 : Au-delà des ombres

Un an a passé depuis la tragédie. Shaniah s'occupe comme elle peu de Thorgal qui n'est plus que l'ombre de lui-même, plongé dans la léthargie, pauvre hère s'enfonçant dans le chagrin. Cette fois, les dessins épousent sa psyché : les premières pages sont des scènes nocturnes baignées de gris sale et d'ocres. Des pastels qui resteront ternes pendant une bonne partie du volume. 

Voici qu'un voyageur fortuné s'enquiert de Thorgal : il a besoin de lui pour une mission dont il serait le seul être sur Terre à pouvoir l'accomplir. Il travaille pour un noble qui cherche à reconquérir son trône. Mais avant de pouvoir faire de Thorgal leur allié, il leur faudra le réveiller de sa torpeur. C'est alors que, usant d'une ancienne magie, le voyageur persuade notre héros qu'il a le pouvoir de sauver sa femme - mais qu'il lui faudra aller en un lieu dont lui seul est revenu : le Deuxième Monde.

C'est là que la série devient une saga : des lieux et des personnages récurrents apparaissent et font progresser l'intrigue comme notre connaissance du destin singulier de Thorgal. Divinités, magie et illusions vont dominer cet opus qui marque une forme de résurrection et augure d'une suite pleine de révélations.





Épisode 6 : La Chute de Brek Zarith

Thorgal et le prince déchu Galathorn fourbissent leur plan : avec l'aide des Vikings de Jorund-le-Taureau, ils envisagent de faire tomber Shardar et de reprendre le trône de Brek Zarith. Évidemment, les motivations de Thorgal ne sont pas aussi triviales : s'il a une chance de sauver son épouse, il la saisira, quitte à s'allier à ses anciens congénères. 

Pendant ce temps, Shardar mène des expériences sur Aaricia, usant d'une magie ancienne qui lui révèle des secrets insoupçonnés. Il sait également que, non seulement une armée s'apprête à débarquer, mais que ses propres courtisans fomentent un complot...

Un album tourbillonnant, avec un antagoniste terriblement malin et manipulateur, doté de connaissances assez déroutantes qui lui permettent d'anticiper sur les événements futurs tout en usant de stratagèmes antiques. 

L'appât de l'or aura raison de bon nombre de personnages de valeur mais Thorgal, animé d'intentions plus pures, triomphera de tous les pièges et artifices semés sur sa route. Jusqu'à la surprise finale.




Trois épisodes qui marquent incontestablement un tournant dans la saga, l'orientant vers un récit plus mûr, plus adulte, plein de bruit, de fureur et de tragédies. C'est plus sanglant, plus épique et plus onirique, et Rosinski affirme son coup de pinceau avec des teintes plus osées, des dominantes pourpres et des visages mieux définis. 

La révélation finale entraînera une pause dans la saga qui dévoilera ensuite quelques éléments de la jeunesse de Thorgal, avant l'arc le plus réussi de toute la série.






+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le premier arc de la saga Thorgal.
  • Trois histoires complètes qui enrichissent considérablement l'univers du héros.
  • Chaque histoire développe une facette de la saga : l'Histoire ; la Mythologie ; la SF.
  • Des récits plus sombres et plus adultes.
  • Des dessins dont la palette se conjugue à la noirceur de la narration.


  • On comprend mal comment Shardar (et Galathorn avant lui) ont eu accès à des connaissances aussi précises sur Thorgal (ses origines et son passage dans le Deuxième Monde).