Minuit dans l'univers : grotesque et mal fichu
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Bonne année les amis ! Pour notre première chronique de 2021 (et le lancement de la saison 16 d'UMAC), on va écharper un film qui semblait prometteur mais qui se révèle être un bon gros flop : Minuit dans l'univers

Ce long métrage, de et avec George Clooney, est disponible depuis peu sur Netflix. Commençons par le pitch.
2049. La Terre est en train de mourir, entraînant avec elle les humains qui l'ont, il faut le dire, bien malmenée. Dans ce contexte de fin du monde, un scientifique, isolé dans une station au pôle nord, tente de rentrer en contact avec une mission spatiale, chargée de trouver un lieu habitable de remplacement pour les gros cons qui ont tout saccagé.
En gros, tout l'enjeu du film, c'est une communication radio. Les amateurs de citizen band vont se régaler.

Bon, dans les points positifs, on a un Georgie qui n'hésite pas à bien se vieillir (on le reconnaît mais il a pris 1000 ans dans la gueule) afin d'interpréter le rôle d'Augustin Lofthouse. Le personnage est loin d'être antipathique, mais, on va le voir, il n'a guère l'occasion de briller réellement. Il y a une scène un peu originale également, à un moment, avec du sang qui gicle de manière très brutale et inattendue. Et on peut sourire une ou deux fois lors des interactions entre Augustin et Iris. Voilà, on a fait le tour de tous les points positifs. C'est bien, ça nous a pas pris trop de temps.

Ah oui, j'ai oublié de vous parler d'Iris. Alors en fait, quand tout le monde a déguerpi de la station, une mère a oublié sa gamine dans le bordel. Pas le truc improbable déjà ça, c'est pas un trousseau de clefs, c'est une petite fille ! Bref, du coup, le scientifique à l'agonie (il est mourant et doit effectuer des dialyses régulières, sans doute que l'ambiance post-ap était trop joyeuse sans ça) doit faire avec la présence de la petite fille, qui a la particularité de le suivre partout mais de ne jamais dire un mot. Sympa aussi comme dernier compagnon pour une fin du monde...



Voyons un peu ce qui ne va pas dans ce film. Là, ça va être beaucoup plus long. D'abord, l'enjeu, complètement pété. Augustin doit contacter l'Æther (le fameux vaisseau), mais on ne comprend jamais vraiment pour quelle raison. Si c'est pour leur dire que la situation est mal barrée sur Terre, ils s'en rendront bien compte tout seuls (ils ont une image très nette et très flippante de la Terre alors qu'ils en sont encore loin). Et si c'est pour leur demander s'ils ont trouvé un endroit accueillant, vu que tout le monde est déjà plus ou moins crevé, ça ne sert pas à grand-chose. Il y a bien une autre raison, mais... allez, ce qu'on va faire, c'est qu'à partir d'ici, tout ce qui révèle une info un peu trop précise, on vous met ça en note de bas de page, comme ça, à vous de voir. Donc, pour l'autre raison, c'est tout en bas. [1]

Ensuite, tout est incroyablement long, lent et poussif. Normal vu que le mec est seul dans un endroit isolé, et qu'une fois qu'il rencontre quelqu'un, c'est un personnage muet. Le temps paraît vraiment suspendu, on a d'ailleurs du mal à ne pas abandonner dans les 20 premières minutes.
Enfin, et surtout, le film est sinistre. OK, ça se veut dramatique, mais sans un enjeu clair, avec des personnages dont on ignore tout et dont on a du mal à appréhender le parcours à travers quelques flashbacks maladroits, toutes les scènes sont juste plombantes et lourdingues. On est loin par exemple d'un The Road, certes tragique et infiniment triste, mais qui était parsemé de moments de tension, de scènes spectaculaires, et qui était surtout porté par des personnages bien installés et attachants. 

Ce n'est même pas tout. Pour arriver à un final décevant et fadasse, il faut encore passer au travers de certaines incohérences énormes. Je ne parle pas d'ergoter sur des détails, mais bien de scènes relevant de la pure impossibilité. [2] Et enfin, les rares moments un peu tendus que contient ce film sont complètement prévisibles. On a rarement vu des "rebondissements" aussi téléphonés. Tout se devine à des kilomètres ! [3]
Du coup, une fois toutes ces tranches lourdingues empilées les unes sur les autres, ça donne un bon mille-feuilles bien indigeste. Et surtout, un film dans lequel, quand on ne s'emmerde pas (vu le budget, on pouvait s'attendre à mieux), on rage sur les invraisemblances. Par contre, pas de jaloux, tout le monde devrait être déçu : si vous aimez le post-ap pur, ça manque clairement de scènes s'y rapportant, voire même d'explications ; si vous aimez le côté spatial (paraît selon certains que c'est aussi un "space opera"... wow), à part une scène cool à un moment, il n'y a rien à gratter de ce côté-là non plus (c'est un peu le syndrome Titan) ; et pour ceux qui seraient attirés par l'aspect drame humain, on a déjà fait bien mieux dans le genre sans que ce soit aussi maladroit et lent. 

Un film qu'on aurait aimé aimer, mais difficile d'adhérer à un scénario aussi indigent, voire amateur.
L'accroche, sur l'affiche, est : "Cet immense vide qui nous sépare."
Je n'aurais pas dit mieux. Un vide immense et presque scandaleux pour le prix. 




[1] Évidemment, la seule raison qui pousse Augustin à tenter à tout prix de contacter le vaisseau, c'est qu'il souhaite parler à sa fille, qu'il ne connaît pas et qui ignore qu'il est son père. Ils vont au final se dire deux ou trois banalités... pfff... tout ça pour ça. On n'en revient pas de la vacuité du truc.
[2] Comme lorsque Augustin survit une nuit entière dehors, trempé, sans aucun matériel ni abri, en plein cercle arctique. Déjà avec des vêtements secs, ça doit être rock n' roll, mais en étant mouillé, c'est normalement l'hypothermie en 5 minutes. Absurde. 
[3] Franchement, lors de la sortie extra-véhiculaire, si vous ne savez pas que Maya va crever bien avant de voir la moindre goutte de sang dans son casque, la seule explication plausible, c'est que c'est le premier film que vous voyez de votre vie. Même chose pour Iris enfant... c'était cramé bien avant la pseudo révélation. 







+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Quelques scènes amusantes entre Augustin et Iris.
  • La scène, très spectaculaire, du "retour" de Maya.
  • Le petit côté fascinant d'une merde à 100 millions de dollars.
  • Je ne sais pas si l'équipage de l'Æther chantant Sweet Caroline est définitivement le moment le plus cool ou le plus ringard du film...
  • Long, lent et infiniment chiant.
  • Sinistre au lieu d'être tragique.
  • D'énormes invraisemblances.
  • Des rebondissements très peu nombreux et tous ultra-téléphonés.
  • Ni vraiment du post-ap, ni du space opera comme certains le prétendent, et encore moins du drame réussi.
  • Il ne suffit pas de tirer la tronche et d'afficher un regard de chien battu pour émouvoir.
  • Un final aussi décevant que le reste.
Sweet Home : du webtoon à Netflix
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Attention, monstres et héros coréens sont au menu de Sweet Home, que l'on découvre tout de suite !

Sweet Home, à la base, est un webtoon sud-coréen édité par Naver et disponible en version française sur webtoons.com (l'adaptation française est signée Makma). Ce récit, écrit et dessiné par Carnby Kim et Youngchan Hwang, est un survival horrifique, très orienté action, et qui se déroule presque exclusivement dans un seul lieu : un grand immeuble abritant de nombreux appartements. 
Tout commence lorsqu'un jeune garçon, qui vient de perdre sa famille et a de sérieuses tendances suicidaires, vient emménager dans la fameuse tour. Très vite, il remarque le comportement étrange de certains locataires. Puis, la situation bascule et devient dramatique : une épidémie d'origine inconnue transforme certains humains en monstres épouvantables et meurtriers...

Bon, les webtoons, déjà, il faut savoir que c'est un peu particulier au niveau de la narration. Vu le support visé (les smartphones essentiellement), les scènes se lisent de "haut en bas", en faisant défiler les différentes séquences, ce qui impose certaines contraintes techniques (les effets ne seront pas les mêmes que dans une BD classique). De plus, même si Sweet Home fait probablement partie, avec unOrdinary, des meilleurs webtoons actuels (en tout cas, parmi ceux que je connais pour avoir bossé dessus), le genre reste quelque peu "amateur" au niveau de l'écriture. Ne vous attendez pas, par exemple, à une profondeur telle que celle que l'on a pu connaître sur les dix premiers tomes de The Walking Dead. Même si bien entendu il y a aussi des moments quelque peu intimistes ou émouvants, globalement, c'est une action très dynamique qui va être privilégiée, ainsi qu'une atmosphère lugubre et tendue, obtenue notamment grâce à une colorisation presque monochrome, tendant vers le rouge/brun cradingue.



Cette histoire post-apocalyptique aurait pu passer relativement inaperçue si Netflix n'avait pas lancé une adaptation en série TV, dont la première saison (10 épisodes) est maintenant disponible. 
Et finalement, sans grande surprise, la série possède à peu près les mêmes qualités et défauts que le webtoon, dont elle suit plutôt fidèlement l'intrigue (du moins, au début en tout cas).

L'immeuble où l'action se déroule.
Une "merveille" d'architecture.
Dans les points positifs, citons la grande variété des monstres, qui sont plutôt bien rendus à l'écran, ce qui n'était pas gagné vu leur... originalité (cf. quelques exemples à la fin de cet article). En effet, nous ne sommes pas ici dans du "contaminé" ou du simple zombie, chaque humain se transformant possède ses particularités propres : géant musculeux, machin ressemblant à une araignée, créature transparente ou volante, bidule possédant des yeux un peu partout, le bestiaire s'avère vaste et sympa.

Même si la photographie de la série peine à rendre l'ambiance graphique du webtoon, le côté angoissant est souvent bien présent, avec quelques scènes choc et des effets réussis pour la plupart. Dans les points plus négatifs, citons les personnages, monolithiques et générant fort peu d'empathie. Le jeu des acteurs, hésitant entre l'impassibilité complète et l'outrance, n'aide pas vraiment non plus. M'enfin, si vous souhaitez du gore et de l'adrénaline, vous devriez être largement servi.

Reste à savoir, si l'on veut élargir un peu le propos, s'il est vraiment souhaitable de tout adapter systématiquement, comme si l'industrie du divertissement s'était emballée et déclinait avec frénésie, presque à l'infini et sur tous les supports, des récits à peine construits qu'elle s'empresse de recycler dans un inquiétant cercle sinon vicieux, du moins peu qualitatif. Tout, sous prétexte d'un vague effet de mode, n'a pas forcément vocation à envahir l'ensemble des plateformes. 

Une série qui vaut surtout pour ces monstres, totalement barrés. Le reste est trop classique et superficiel pour que l'on s'y attache vraiment.


Un exemple de la variété des monstres rencontrés dans le webtoon.

Un spécimen particulièrement bien "protéiné".

Certains monstres sont à mi-chemin entre le glauque et le ridicule.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une faune horrifique variée et surprenante.
  • Une réalisation nerveuse faisant la part belle aux scènes d'action.
  • Des personnages peu attachants et pour la plupart sous-développés.
  • Une intrigue qui tourne vite en rond et dégage un net parfum de déjà-vu.
Nottingham
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1192. Alors que le roi Richard a eu la bonne idée de se faire capturer par un duc un peu susceptible, son frangin Jean, affectueusement surnommé "Sans Terre" par son père (véridique), complote pour monter sur le trône. Pour cela, il a besoin de pognon et du soutien des shérifs, nommés par la couronne. Or, il se trouve que l'un d'entre eux a... une identité secrète et une conception bien à lui de la justice.

Ce premier tome de la série Nottingham, intitulé La Rançon du Roi, n'est rien de moins qu'une réécriture du fameux mythe de Robin des Bois
L'intrigue est ici basée essentiellement sur le shérif de Nottingham qui, au lieu d'être simplement l'ennemi du héros, devient héros lui-même. Une approche originale, en forme de "what if...", qui pourrait bien redonner un peu de peps à une légende déjà moult fois déclinée, même si le long dialogue du début, servant à exposer le contexte, manque clairement d'habileté. 
L'aspect graphique demeure, lui, très classique, allant du fort joli (cf. la scène d'intro, ci-dessus) au plutôt rapide et dépouillé, avec des scènes d'action à la lisibilité parfois incertaine.

Le scénario est signé Emmanuel Herzet et Vincent Brugeas, les dessins sont de Benoît Dellac

Ce premier opus, de 56 pages, publié aux éditions du Lombard, devrait être disponible le 22 janvier, au prix de 14,45 euros. 
Notons que la version numérique sera proposée à 9,99 euros sur Izneo.


Collections, figurines & symboles
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Est-on immature ou trop matérialiste lorsque l’on accorde de l’importance à des figurines, des bustes, des objets, des jouets, armes et vaisseaux issus de BD, films, séries TV et romans populaires ? 
Ben, on va tenter de répondre à cette question pour savoir si oui ou non on est des vrais putains de connards.

En général, la réponse des médias, c’est "oui". Grosso modo, si on lit des BD après 15 ans ou si l’on a chez soi des petits bonhommes colorés, on est au mieux un adulescent refusant de grandir, au pire un handicapé social. Je n’invente rien, j’avais d’ailleurs longuement commenté à l’époque (sur l’ancien UMAC) les reportages d’Envoyé Spécial et 66 Minutes sur le sujet (des merdes télévisuelles très orientées et malheureusement assez représentatives du manque de travail de certains journalistes). 
Si l’on essaie de s’intéresser sérieusement et objectivement à la question, la réponse sera, pour le moins, très certainement plus nuancée. 

Tout d’abord, il y a certainement une question générationnelle à prendre en compte. Nos arrière-grands-parents ou grands-parents décoraient leurs demeures avec des bibelots et napperons qui, forcément, conviennent moins à des adultes nés dans les années 70 ou 80. Et plutôt que de subir une décoration sinistre et passe-partout (dont Renaud fait une très bonne description dans sa chanson, La Mère à Titi), bien des gens ont souhaité s’entourer d’objets représentant des univers qu’ils aimaient et qui ont été synonymes de moments forts dans leur jeunesse ou plus récemment. Une figurine de Tintin, un vaisseau de Goldorak, un buste de Spider-Man, une épée de Game of Thrones, une carte de la Terre du Milieu, tous ces objets sont des éléments de décoration modernes et ne disent rien du niveau intellectuel de celui qui les possède. Car l’on peut être mature, avoir un vrai travail, des enfants que l’on élève correctement (selon leurs propres dires une fois devenus adultes), et s’intéresser à Magic ou aux Heroclix. Être adulte n’empêche en rien de rêver, se détendre, jouer ou se passionner. Et être responsable ne signifie pas faire la gueule et devenir sinistre. 

Il faut dire qu’il existe à l’heure actuelle une mode de la déresponsabilisation qui ne va pas dans le sens de l’adulte épanoui et libre que je décris. Notamment concernant les jeux vidéo, associés dans des pubs contre l’addiction à des psychotropes et considérés comme des drogues… 
Pourtant non, un jeu vidéo n’est évidemment pas dangereux en soi. Et il n’induit aucun effet physique ou psychologique (pas plus que la collection de timbres ou la pêche à la ligne en tout cas). Si un gamin meurt en jouant parce qu’il arrête de se nourrir, ce n’est pas le jeu qui est en cause. C’est son comportement de demeuré. Mais, évidemment, il est bien plus facile de dire à des parents que leur rejeton est victime d’une cause extérieure plutôt que de leur avouer qu’il est juste trop con pour survivre (et qu’ils l’ont mal élevé en prime). 

Globalement, donc, tous ces films, BD, romans ou jeux qui nous passionnent, et tous ces objets que l’on collectionne, ne sont ni dangereux ni révélateur d’un quelconque état. 
Mais alors, qu’est-ce qu’ils représentent ? Car, mine de rien, on sent bien qu’ils sont importants pour nous. 

C’est vrai, ils sont importants. Ils sont chargés en symboles et en moments forts. Ils représentent des moments merveilleux, effrayants, exceptionnels, vécus par procuration. Donc, par nature même, des moments qui nous ont fait grandir et non stagner. Certains psychologues de pacotille oublient un peu vite le phénomène de catharsis voire d’abréaction que la fiction induit. Et même sans cette libération essentielle, cette hygiène de l’âme, il faut encore accorder à la fiction une fonction importante de divertissement et d’expérimentation qui participe au développement normal et équilibré de tout individu.
Et même si l’on mettait tout cela de côté, il reste encore essentiellement le simple libre arbitre. Pourquoi un divertissement ou un élément de décor serait-il plus noble par le simple adoubement d’une quelconque intelligentsia, des médias ou de certains rabougris à la prétention grande mais à la vue anormalement basse ?


 
Maintenant, certes, il faut prendre également en compte le côté purement matérialiste, qui est somme toute inquiétant. Il n’est pas totalement idiot de penser que, comme le veut l’aphorisme, ce que l’on possède finit souvent par nous posséder. Mais que faudrait-il faire alors ? Vivre nus dans des cavernes ? C’est mal barré pour l’instant (et peu souhaitable malgré le mythe, toujours entretenu, du bon sauvage supérieur au salaud civilisé).
Il convient en effet de relativiser cette vision, par trop absolue et sans nuances. Car, si l’on ne peut être l’esclave des choses, les choses demeurent nécessaires à une vie épanouie. 
Prenons un exemple extrême : les tombes. 
Lorsque nos proches s’en vont, bien souvent et bien paradoxalement, ils nous accompagnent. L’on sent leur présence, on leur parle, parfois, ils hantent nos pensées de manière bienveillante. L’on sait qu’ils sont plus que la carcasse sans vie qui est en terre. Et pourtant, l’on a tendance à revenir sur leur tombe, ou le lieu où l’on a dispersé leurs cendres. L’être humain est ainsi fait qu’il a besoin de concret, de symboles, de lieux où déverser ses larmes ou ses paroles. 

Comme en toute chose, il convient sans doute de conserver un juste milieu. Tout ne doit pas, tout le temps, à n’importe quel prix, s’incarner. Mais pourquoi un souvenir serait-il néfaste ? Surtout que, les symboles et souvenirs, de tout temps, ont été conservés et "collectionnés" par les civilisations. Statues, monuments, cathédrales, monolithes, pyramides… en voilà du matériel ! Timbres, pièces de monnaie, cartes postales, photos… en voilà de la collection !
À chaque époque, sur chaque continent, l’être humain a voulu combattre le temps et soutenir la mémoire, en élevant des constructions insensées ou simplement en conservant chez lui quelques pacotilles lui rappelant l’essentiel. Nous sommes donc loin du matérialisme qui aliène l’humain, l’objet faisant ici plutôt office de support pour l’esprit, de béquille symbolique, de terreau subtil pour une mémoire s’épanouissant sereinement. 

Je ne voudrais pas que l’on se méprenne sur ma démarche. Je ne me défends de rien. Je n’ai à obtenir l’aval de personne. J’explique d’une manière dépassionnée et concrète ce qui me semble être la vérité, en tout cas ma vérité. 
Mais, même si cela allait contre l’idéologie dominante, je continuerais à accorder de l’importance aux choses. Je ne les place pas au-dessus des humains ou des animaux, j’estime juste qu’elles ont aussi leur place dans un mode de vie à peu près sensé. 
Je ne suis en rien limité par ces objets. J’aime ce qu’ils représentent, ce qu’ils me rappellent, ce qu’ils disent de moi, que ce soit des figurines, des éléments de décor, des armes ou des modèles réduits.  
Je crains que ce qui cause de nos jours débats stériles et emportements stupides ne soit rien d’autre que le manque de hiérarchisation des priorités. 
Je pourrais sacrifier tous mes objets de collection pour sauver un chat.
Et je sacrifierais mon chat pour sauver un être humain (pour peu qu’il ne soit pas mon ennemi).
Et tant que le symbolique n’empiète pas sur le vivant, le symbolique a non seulement sa place dans nos vies, mais il est même d’une importance cruciale. Car contrairement à ce que les imbéciles prétendent, le symbole n’a pas vocation à se substituer à la réalité (pas plus qu’une tombe, pourtant socialement très acceptée) mais à aider à la supporter.

Dans un même ordre d'idée, je ne crois pas non plus à une quelconque communauté de la pop culture. 
Ce n’est pas parce qu’un individu aime les mêmes films, romans ou BD que moi, qu’il collectionne les mêmes figurines, jeux ou bustes, que je suis automatiquement proche de lui. Une personne ne se définit pas par ses seuls hobbies (pas plus qu’elle ne se définit par son seul métier ou ses seuls défauts). Ce n’est pas parce qu’on trouve de l’intérêt dans des symboles identiques que l’on est "frères" de je ne sais quoi. C’est l’inverse. C’est parce que l’on partage des expériences fortes et communes que l’on crée des symboles communs. Et une fiction, ce n’est pas, et ça ne sera jamais, une expérience "forte et commune". Au contraire de la guerre par exemple (c'est souvent, malheureusement, le négatif qui soude, on peut facilement devenir "frères d'armes" mais l'on devient rarement "frères de Saint Seiya"). La fiction et ses représentations symboliques demeurent un domaine certes utile, mais personnel et léger. Voilà sans doute aussi pourquoi il convient de faire peu de cas des journalistes morandinèsques, des psychologues à la formation incertaine et aux buts inavoués, ou des petits juges des réseaux sociaux, qui condamnent vite et violemment des domaines dont ils ignorent tout. Pour eux, tout est grave et matière à polémique. Mais nous, collectionneurs, savons bien que nos objets ne sont ni des entraves ni d'aliénants totems, mais des bulles et parcelles d'imaginaire, de douces et nobles parenthèses qui font partie de nous mais ne nuisent nullement à nos vies sentimentales ou professionnelles et ne font certainement pas de nous des trous du cul retombés en enfance ou des irresponsables.
Ces objets ne bornent pas nos limites mais jalonnent notre parcours. Ce sont les cailloux semés pour retrouver métaphoriquement le chemin de nos souvenirs fictionnels. Une trace dans l'imaginaire. Un panneau vers nous-mêmes. 



Nos cœurs et nos greniers sont des cimetières d'objets.
Monique Corriveau




Cannon
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Rien de plus convenu que les premières pages des aventures de John Cannon : super-agent du gouvernement américain luttant contre la menace communiste, son torse massif résiste aux balles, son intelligence déjoue tous les plans machiavéliques et les jeunes femmes plus que dénudées qu’il croise tombent irrémédiablement dans ses bras. Que voulez-vous, il incarne cet idéal masculin, prêt à tout pour sauver la nation, obéissant aux moindres ordres de ses supérieurs, enchaînant les parties de jambes en l’air comme on grille une clope...

Les 100 premières planches de Cannon peuvent se montrer indigestes pour qui n’apprécient pas les fictions de surhomme, plus fort que James Bond, plus viril que Sean Connery, et où les chairs des femmes remplissent les cases. L’action rapide et elliptique n’est compréhensible qu’avec des cartouches et de longues tirades qui (ouf !) s’amenuisent au fil de la lecture et à mesure que le récit gagne en profondeur et laisse respirer les personnages. À ce moment-là, l’histoire s’avère passionnante, distrayante, avec une touche de situations kitsch, et des dessins à tomber. Rien de plus amusant que d’étudier toute l’ingéniosité mise en œuvre pour dénuder sans montrer le pubis des héroïnes : ombres, mains, bras, armes à feu et divers autres objets dissimulent l’offensant mont de vénus. Un savant jeu de cravates permet de distinguer des hommes en costard qui se ressemblent un peu trop... car, malgré un graphisme semi-réaliste à l’encrage virtuose, les corps des femmes sont identiques, à la tête interchangeable ; les mâles bien campés sont issus du même moule. Heureusement que Cannon porte les cheveux raz ou la barbe dans certaines parties de l’intrigue !

Cannon [1] a été lancé dans les années 70, aux États-Unis, à destination des soldats américains et il remplit un cahier des charges précis. Jusqu’à un certain point. Les auteurs, malins, vont tordre doucement les clichés et en user pour introduire le mal qui ronge le héros : avec son cerveau lavé deux fois, par les communistes et par les Américains, le super-agent entretient une relation sensuelle trouble avec l’ennemi de sa nation ; il prend des initiatives par rapport à sa hiérarchie, il pose des questions et pète les plombs avant de sombrer dans l’alcoolisme tout en couchant avec la femme de son ami... Les chairs alanguies disparaissent un temps des cases, John Cannon ne traverse plus la jungle, mais reste sur son continent, face à un danger intérieur. L’intrigue se densifie sur plusieurs strates et se pare de chassés-croisés amoureux, d’amitiés flouées et de quête d’identité au milieu d’espionnage et de conflits géopolitiques. Un maximum de figures de l’opposition sont déclinées : les rouges, les hippies (avec un ersatz de Manson), des Arabes et bien sûr, des pseudo nazis et des maris jaloux ! Les personnages masculins et féminins sortent du même tonneau : sadiques, manipulateurs, nymphomanes, fourbes, menteurs... ils ne possèdent pas une once de pureté, mais une morale douteuse qui sied à leurs intérêts.

Trois femmes se distinguent autour de John : Madame Toy, communiste, indépendante, tortionnaire au passé douloureux (guerre, famine et viols à répétition) ; Sue, la blonde faussement écervelée, quoique, ni vraiment américaine, ni vraiment russe ; et enfin, la créature de l’ombre, l’insignifiante, qui pourtant, dans la transformation intellectuelle de Cannon va acquérir de l’ampleur : la secrétaire Elena ! Avec elles, Wallace Wood introduit une sexualité libre et débridée, mais aussi des questions plus épineuses lorsqu’il s’agit de relation suivie, de mariage et même d’avortement. D’un homme qui obéit aveuglément, comme l’enfant à une figure d’autorité, John se libère et prend en charge sa destinée avant de mettre un pied dans le moule pour mieux s’en échapper !

Par contre, soyons honnête : dénuder les femmes, oui, pourquoi pas, bien que la quantité en soit indigeste, mais arracher les fringues à tour de bras en devient pénible, comme s’il n’y avait que ça pour mettre à terre une dame, et les voir se battre entre elles est totalement ridicule et ne rend pas honneur aux personnages en question. Car malgré leur indépendance et leurs manigances, ces créatures de rêves sont moins bien loties que le héros lui-même assez antipathique la plupart du temps ! Pour les autres protagonistes, imaginez un peu... Il faut s’accrocher pour pénétrer dans l’univers si particulier de Cannon et en appréhender les règles !

Wallace Wood, qui a eu le droit à une superbe exposition au FIDB de 2020, est l’un des auteurs majeurs des comics des années 60 à 80. Dessinateur hors pair, excellent encreur, il touche à presque tous les genres, de l’horreur à la fantasy, en passant par la romance ou le récit coquin et parodique. Il travailla au côté de Jack Kirby, Eisner et bien d’autres (tout cela est longuement détaillé dans cet épais recueil). Avec Cannon, il développe une série pour un lectorat principalement masculin, mêlant violence, politique et érotisme pour tenter de faire un gros doigt au comic code en vigueur à l’époque ("les kiosques débordent de parutions bien propres..." [2]).

L’album au format à l’italienne proposé par Komics Initiative se base sur l’intégrale sortie par l’éditeur américain Fantagraphics en 2014, en y incluant, entre les différentes parties du récit, des textes de Marc Duveau, Jean-Marc Lainé, Phil Cordier et Hilary Barta. Ce matériel critique permet de recontextualiser l’ensemble. Ainsi, on en apprend beaucoup sur Wallace Wood, son histoire, son encrage, sa détresse, mais aussi, la manière dont a été conçu ce comics. Tout à la fin, l’éditeur a ajouté quelques récits réalisés par Ditko.

Côté dessin, Wallace Wood déballe tout son savoir-faire : un découpage qui se bonifie et laisse respirer, des premiers plans détaillés et des simplifications d’arrière-plans pour ne pas noyer le regard, un graphisme clair-obscur, mêlant semi-réalisme et poses dynamiques de pin ups dans certaines cases — l’œil aguerrit remarquera l’emploi de modèles vivants (ou photographiés) ainsi que des photocopies/décalques d’objets (quelques images d’immeuble et de voitures [3]) — et une utilisation judicieuse des trames (nuages de points offrant des effets grisés ; que l’on a vu revenir sur le devant de la scène de la BD mondiale avec les mangas). Quelques cases ressemblent à des résurgences de ses travaux dans la fantasy.

Résultat d’un financement participatif, cette belle intégrale de Cannon comblera les curieux et les amateurs de vieux comics. En dépit de quelques aspects désuets, cela demeure un véritable plaisir à parcourir pour qui passe au-dessus d’une première partie poussive, cheval de Troie introduisant des réflexions et des thèmes plus subversifs que ce à quoi les lecteurs de l’époque étaient habitués. Parfois kitsch (lavage de cerveau, dictateur en folie...), avec des rebondissements rapides, une réelle évolution du personnage — de simple pion à acteur de son existence —, Cannon offre une lecture dense. Le trop-plein de nus, jamais vulgaire, peut gêner, mais il y en a tant qu’on en vient à se demander si cela ne torpille pas le côté érotique : quand il y en a de trop, cela devient "naturel" ; c’est lorsqu’il disparaît de certaines pages que son absence s’avère criante.
John Cannon et ses comparses de tous sexes ne sont pas des modèles à suivre. Leur univers sombre pose une intrigue où des valeurs positives s'extirpent difficilement.
Mais ce super agent qui maîtrise sa destinée rappelle à ses lecteurs-soldats qu’eux aussi ont le droit de choisir leur voie et de réfléchir au monde complexe dans lequel ils vivent. Et en poussant un peu, même les jolies jeunes femmes ne sont pas toutes des potiches et peuvent se mouvoir pour leurs propres intérêts. 

Cannon, traduit de l’anglais par Jean-Marc Lainé.
Scénario et dessin de Wallace Wood.
320 pages, 40 euro.

Site de l'éditeur

[1] Cannon n’est pas un inconnu dans le paysage de la bande dessinée francophone ; pour les plus âgés d’entre nous, l’agent a vu un album paraître en 1979 aux éditions du Fromage, dans une traduction qui s’éloignait un peu trop des textes originaux, et qui demeure désormais difficilement trouvable.
[2] P. 318 de cette intégrale.
[3] Réemploi de la même voiture : p. 213, 228, 243, 264, 286... d’un  avion p. 218 et 279 ; op. cit.



+ Les points positifs
- Les points négatifs
  • Qualité d’édition (papier, façonnage, nettoyage des planches.).
  • Dessin régulier et encrage élégant.
  • Scénario un peu moins manichéen qu’il n’y parait.
  • Bon rapport qualité/prix pour un tel pavé (40€/320 pages).


  • Trop de nus tuent le nu.
  • À remettre dans le contexte pour l’apprécier pleinement. Et mieux vaut posséder un bon second degré.
  • Un livre en quantité limité.
  • Le traitement de certains personnages