Scènes Improbables #2 : JCVD dans les Griffes du Démon de la Danse Thaï
Par


Après une première scène tirée d'un film français des années 60, on fait un bond dans le temps et on s'intéresse à un moment magique issu du célèbre Kickboxer, long-métrage sorti en 1989 et dans lequel s'illustre notre sympathique ami Jean-Claude Van Damme !

Expliquons un peu le contexte. JCVD joue Kurt Sloane, un jeune homme qui accompagne en Thaïlande son frangin, Eric, pour y affronter le champion local, Tong Pô. Déjà, je ne sais pas vous, mais perso, Tong Pô, je trouve que ça pue la distribution de baffes comme nom. Autant un Guy ou un Hervé, je sens que je pourrais les démonter, autant un Tong Pô, j'ai comme un vieux doute.
Et effectivement, Tong (ou Pô, je ne sais pas ce qui fait office de prénom là-dedans) va exploser le frangin, il le plie dans tous les sens, au point qu'il finisse sur un fauteuil roulant. Kurt, du coup, est révolté et décide de venger son frère, mais pour cela, il a besoin qu'on lui enseigne le muay-thaï. Ce que va s'empresser de faire Xian Chow, le monsieur Miyagi du coin. Sauf que lui utilise des méthodes un peu plus violentes que le célèbre "frotter-lustrer". Le pauvre Jean-Claude se prend des noix de coco dans le bide, des coups de bâton un peu partout, il se fait à moitié écarteler, noyer, et finit par devoir abattre un arbre avec le tibia. Ce qui fait un peu mal quand même. Ça dépend de l'arbre, certes, mais en général, même un arbre un peu freluquet, si tu veux l'abattre, tu prends une hache, tu ne lui lâches pas 300 mawashi dans le tronc. 

Bon, finalement, comme il fait bien ses devoirs, Jean-Claude parvient à devenir un méga-champion grâce à cette méthode d'entraînement accéléré très efficace mais considérée comme de la torture dans la plupart des pays du monde. Pour le récompenser, Xian l'emmène boire un coup dans un boui-boui. C'est cette scène en particulier qui nous intéresse.

Déjà, Jean-Claude s'est fait tout beau. Ah ben, c'est sa première sortie depuis des lustres, il met toutes les chances de son côté. En fait, il a tout misé sur un futal classique, un peu "habillé", et un... je ne sais pas comment s'appelle le truc qu'il porte. On dirait un haut de salopette, croisé dans le dos... un machin un peu léger quoi. Après attention, il faut savoir le porter hein, ça n'ira pas à tout le monde. En fait, ça lui va même pas à lui, mais comme c'est Van Damme, ça passe. 

Ils arrivent dans le bar, un truc bien rustique, entre la grange et le tripot clandestin. Kurt et Xian vont s'asseoir à une table, et les clients, qui ont l'air aussi sympathiques et avenants qu'un doberman qui te surprend en train de boire dans sa gamelle, les fixent en tirant la gueule. On sent tout de suite que ce n'est pas vraiment la manière thaïlandaise de souhaiter la bienvenue. Les gars, probablement issus du milieu interlope, sont hostiles. 
Xian ne se laisse pas démonter et commande un petit alcool du terroir qu'il avale sans broncher. Jean-Claude, lui, manque de s'étouffer avec. Il faut dire qu'il le boit cul-sec, sans même savoir ce que c'est. Et visiblement, ça a l'air d'être plutôt ce que l'on appelle une "boisson d'homme". Ou un "débouche-chiottes". En tout cas, ça fait bien marrer Xian. Oui, dans les années 80, quand quelqu'un avalait un truc qui pouvait causer un arrêt cardiaque immédiat ou la perte temporaire d'un sens, tout le monde se fendaient la gueule. Ah, c'était une autre ambiance, j'vous jure ! Les machins vegans et les autres conneries de tapettes, comme la prudence ou le bon sens, on s'en tartinait le fion. T'avais par exemple les gamins, sans ceintures, qui jouaient à l'arrière de la 104 sur l'autoroute, le tout sans ABS ou airbags, hahaha ! Et on pouvait fumer partout, dans les bus, les avions, au bureau, tout le monde s'en foutait d'asphyxier les gens autour, hahaha ! Bon après, on avait un gros taux de pertes quand même, mais l'atmosphère était détendue.

Bref, Xian et Kurt s'enfilent une chiée de shots, ce qui donne l'occasion à Jean-Claude de montrer son jeu d'acteur en livrant une époustouflante interprétation du mec bourré. Si vous aimez les grands acteurs dans la veine Actors Studio, genre De Niro, Al Pacino, ben... c'est pas du tout ça. C'est moins à l'italienne déjà. C'est plus... heu... ben, vous verrez bien en regardant la vidéo ci-dessous. 
Tout à coup, Xian, qui n'est pas le dernier à la déconne, a une idée de génie : il va mettre un peu d'ambiance en glissant une piécette dans le juke-box. Puis, le vieux maître prend une greluche au hasard, la fourre dans les pattes de Jean-Claude, et les envoie se trémousser sur la piste. Enfin, non, il n'y a pas de piste, il les envoie danser dans un coin où il n'y a pas de tables plutôt.
Et là, c'est le moment de grâce.
Jean-Claude, certainement touché par la déesse de la danse et de l'épilepsie, se met à se déhancher dans un style très libre (c'est tellement, mais tellement pas le lieu pour faire ça !). Peut-être encore plus freestyle que son jeu d'acteur. Et ça claque des doigts, et ça tape dans les mains, et ça fait des mouvements de bassin désordonnés, puis hop, tour complet sur un pied (?!)... 
Comment expliquer ça ? Vous vous souvenez de Patrick Swayze dans Dirty Dancing ? Bon, ben c'est pas Patrick Swayze dans Dirty Dancing. Ou alors, c'est lui avec un problème de rotules et sous amphétamines.

Pendant que Jean-Claude secoue son cul à droite et à gauche, devenant ainsi le centre d'intérêt de la clientèle, Xian, qui n'en loupe pas une, fait le tour des tables pour monter les petites frappes du bar contre son champion. Et oui, c'est un test en fait ! Mais Jean-Claude est loin de s'en douter, lui, il continue de mettre le feu au dancefloor, en souriant comme un benêt. Pris d'une inspiration subite, il nous fait un grand écart facial des familles, puis se relève en tortillant du fion comme jamais...

Du coup, un gars, certainement fasciné par cette démonstration, se lève et vient se placer derrière Jean-Claude. Ouille, on ne sait pas si c'est pour l'attaquer par derrière ou lui démontrer son admiration en lui déboîtant le caisson. Mais finalement, non, fausse alerte, il veut juste se battre. 
C'est parti pour la scène de castagne !

Les Thaïlandais présents, révoltés par le fait qu'un seul Occidental puisse cumuler autant de talents artistiques, fondent sur lui comme un prêtre catholique sur un scout. Mais Jean-Claude, c'est pas un scout, il va pas se laisser emmancher pour deux badges en plus sur sa vareuse ! Hop, il met ses panards dans la gueule de tous les importuns ! 
Il y en a un qui tente de se protéger à l'aide d'une table, mais Jean-Claude lui assène un puissant coup de pied retourné-sauté, et l'expédie dans la... flotte ? La piscine ? La rivière ? Ouais, il y a une sorte de ru au milieu du bar. Encore un truc de Chinois ça ! Enfin, de Chinois de Thaïlande. 
Oh, attention !! Jean-Claude croyait être tiré d'affaire, mais deux méchants l'attaquent par les flancs (c'est pas ça la fameuse "tenaille" ?). Heureusement, il trouve tout de suite la parade en leur balançant un... grand écart facial sauté ? Putain, c'est dans aucun manuel, ça. Je ne suis même pas sûr que ce soit en accord avec les lois de la physique... parce que, en fin de course et sans aucun point d'appui au sol, l'énergie transférée par les pieds aux points d'impact doit être de... j'ai pas la formule sous la main, mais à vue de nez, entre "pas grand-chose" et "foutrement pas assez pour s'en sortir vivant dans ce genre de situation". 

Voilà, la bagarre est finie, du coup, Jean-Claude redevient instantanément bourré (jeu d'acteur, tout ça). Alors qu'il semblait en possession de tous ses moyens quand il dansait et se bastonnait, il titube, a du mal à rejoindre sa table, balance tous les verres vides par terre (sans doute parce qu'il a horreur du désordre, les Belges sont très à cheval sur la propreté et le rangement, attention !), puis s'en jette un petit dernier. 
Rideau !

Alors, qu'est-ce que tente de nous délivrer comme message ce chef-d'œuvre du septième art ? 
Eh bien, au moins trois choses.
1 : Ce n'est pas parce qu'ils avaient déjà des jukebox en Thaïlande dans les années 80 qu'ils avaient forcément de la bonne zik à foutre dedans. Pas un Jean-Luc Lahaye, pas un Rick Astley, ah les ringards !
2 : Contrairement à la légende, l'alcool n'altère aucunement les capacités physiques, ou juste très légèrement quand on arrête de se battre. Ah, ça balaie quelques idées reçues, c'est sûr ! Dire qu'ils nous ont menti pendant toutes ces années, "boire ou conduire, blablabla", pfff...
3 : Un pantalon de bonne qualité doit pouvoir résister à un grand écart facial, même violent. Si après une cabriole, vous avez un énorme trou à l'entrecuisse et les couilles apparentes, un conseil, faites-vous rembourser. Pas de raison qu'en 2021 on ait des falzars moins bons qu'en 1989. Attends, déjà qu'on n'a pas les bagnoles volantes et l'hoverboard, c'est bon, on peut au moins avoir un froc qui ne se déchire pas à la moindre échauffourée, merde !

Chroniques des Classiques : L'Homme dans le Labyrinthe
Par

Lorsqu’on explore les vastes et ténébreux domaines de la science-fiction, l’on finit immanquablement par tomber sur l’un des ouvrages de Robert Silverberg. Car ce "boulimique de l’écriture" (ainsi que le surnomme l’essayiste Stan Barets) a publié plus d’une centaine de romans de SF, sous son nom ou l’un de ses nombreux pseudonymes, collaboré à des dizaines d’anthologies et co-écrit avec plusieurs écrivains majeurs du genre.
Il a traversé l’âge d’or de la SF gernsbackienne comme un météore, publiant après-guerre (il est né en 1935) des dizaines de textes sans véritable saveur, parfois intéressants mais manquant systématiquement de la matière, de l’étincelle des plus grands. Connu des fans, auteur productif, méthodique et ordonné, il parvint assez rapidement à vivre de sa plume en explorant à peu près tout ce que le genre proposait alors.

Après une pause où il réorienta son désir frénétique d’écrire vers la vulgarisation scientifique, s’attelant à des traités abordant l’archéologie et surtout la mythologie (l'un des thèmes qui jalonnent son œuvre), il revint à la SF au moment où celle-ci opérait un tournant spectaculaire, consécutif au recueil
Dangereuses Visions
d’Harlan Ellison (auquel il participa avec une nouvelle stimulante, Les Mouches) et se propulsa sur le devant de la scène grâce à des textes plus profonds, parfois spectaculaires ou introspectifs, qui lui valurent une renommée méritée et sa place au panthéon des conventions. Celui qui avait reçu en 1956 le prix Hugo de l’auteur le plus prometteur recevait enfin le trophée convoité pour son court roman Le Livre des Crânes qui marqua sa génération (1969), la même année que Tous à Zanzibar de Brunner (cf. cet article). Une décennie moins prolifique que les précédentes, mais ô combien plus intéressante, avec la majeure partie de ses chefs-d’œuvre (Les Ailes de la nuit, Les Monades urbaines, Le Fils de l’Homme, L'Oreille interne).
Et pourtant, ce diable d’homme, malgré quelques pauses çà et là, n’a jamais véritablement cessé d’écrire, parfois dans un but ouvertement alimentaire, parfois pour compléter une saga comme celle de Lord Valentin de Majipoor, d’autres fois aussi pour commenter une de ses nombreuses anthologies, parfois encore afin de pondre un texte plus dense et plus riche que les autres, comme Gilgamesh, roi d’Ourouk (1990).

À l’orée de sa période la plus méritoire, juste avant Les Ailes de la nuit mais déjà en 1969, Robert Silverberg proposa L’Homme dans le labyrinthe. Très vite publié en France dans la prestigieuse collection du Club du Livre d’Anticipation chez OPTA, il n’est sans doute pas le texte le plus abordable de la carrière monumentale de l’auteur. Il est même déroutant, voire frustrant, parfois ardu, mais livre nombre de clefs sur l’état d’esprit de Silverberg et sur ses préoccupations, tout en nous ouvrant une porte pertinente sur les perspectives de la science-fiction américaine, qui demeurait encore résolument orientée sur les étoiles et le futur alors que les écrivains britanniques et français exploraient les "territoires de l’inquiétude" de nos sociétés en déliquescence.

On pourrait proposer deux résumés à ce petit roman suivant le point de vue qu’on cherche à prendre. Ce pourrait être : c’est l’histoire d’une expédition partie à la recherche du seul homme qui pourra sauver l’humanité de la menace représentée par une race extraterrestre refusant toute forme de communication. Mais on pourrait aussi présenter le roman de cette manière : c’est l’histoire d’un homme qui s’est retiré volontairement du monde, vivant reclus au fond d’un labyrinthe mortel.

Lemnos est une planète qui fut jadis peuplée. Ses vestiges d’une civilisation avancée mais complètement disparue ont longtemps fascinés les archéologues venus des quatre coins de la galaxie, et notamment cette cité labyrinthique et tentaculaire, dont chaque détour, chaque angle de rue, chaque passerelle, chaque esplanade, chaque arcade peut receler un danger mortel. Car la cité, bien que déserte (en dehors de quelques animaux indigènes parfois impressionnants), est demeurée totalement autonome, capable ainsi de de se "défendre" contre toute intrusion. Les aventuriers ont succédé aux expéditions scientifiques, mais personne n’a jamais pu explorer ce dédale dantesque et en ressortir pour en faire un compte-rendu. Or, il y a neuf ans de cela, un homme seul, sans l’appui de quiconque, y est entré. Cet homme n’est pas n’importe qui : Richard Muller, dont le nom résonne encore, mêlé de crainte et de respect, dans le cœur de chaque homme. Muller, ce héros grandiose et flamboyant, qui avait tout vu, tout visité, tout affronté, s’attirant l’admiration des uns et la vénération des autres, jusqu’à ce que, à l’issue d’une mission risquée et complexe, dont on sait peu de choses, il ait décidé de s’exiler là où personne ne pourrait le suivre. Or, voilà qu’une expédition militaire, sous couvert d’une mission scientifique, débarque sur Lemnos avec la ferme intention de retrouver Muller, de le ramener à la raison et de lui confier une ultime, périlleuse et capitale mission.

Premier problème : Muller est-il vivant ? Boardman, celui qui a naguère orienté les faits et gestes de Muller, celui qui probablement le connaît le mieux, est persuadé que oui. Il le faut, il faut que Dick soit vivant, sans quoi l’humanité est perdue. Alors, nanti d’une armée de robots et d’un bataillon de soldats ultra-entraînés, il entreprend, minutieusement, d’arpenter les circonvolutions piégeuses du labyrinthe géant. La progression est terriblement lente et les pertes sont énormes. Mais Boardman s’arc-boute sur ses résolutions et peaufine sa stratégie : car le plus dur ne sera sans doute pas de parvenir jusqu’à Muller, mais sans aucun doute de réussir à le persuader d’en sortir. D’autant qu’il sait qu’il est la cause première du mal dont souffre son ancien compagnon d’armes et qui lui a valu cette ostracisation volontaire.

Le lecteur, lui, a un coup d’avance sur cette mission. Car dès le début il a découvert Muller et son rythme de vie bien organisé – il lui faut de la rigueur pour survivre au cœur de la cité de tous les dangers, de la discipline, une mémoire infaillible et une capacité de réaction hors normes. Muller est bien le seul être intelligent sur Lemnos et il est capable d’user de certaines des technologies inconnues du labyrinthe pour se sustenter et mener une existence, sinon confortable, du moins propice à l’introspection. Il ne semble pas plus que cela souffrir de cette solitude, et l’on ne sait pas encore ce qui l’a poussé à cette extrémité.

Dès lors, sur les quinze chapitres de cette novella, quatorze seront consacrés à la lente progression de la mission de la dernière chance menée par Boardman, ce qui nous laissera le loisir d’explorer la psyché torturée de Muller, l’homme qui voulut être un héros, et de sa relation conflictuelle avec son ancien agent de liaison Boardman. On en apprendra davantage sur cette mission dont il est revenu transfiguré, au point de le condamner à l’isolement, devenu incapable de la moindre fréquentation sociale. Et l’on suivra ses atermoiements, ses réflexions souvent profondes sur l’humanité et ses travers, les rêves de grandeur et d’expansion d’une espèce qui s’avère incapable de se jauger au regard de l’univers qu’elle occupe, au point d’en oublier de tenir compte des autres races qui viendraient à croiser sa route. Par son cynisme désabusé, son amertume lancinante et son détachement existentiel, Muller rappelle fortement le personnage du Consul de la saga Hypérion de Dan Simmons (cf. cet article) qui, comme lui, conserve des blessures de son passé des cicatrices suppurantes qui orienteront ses actes à venir.

De fait, ce qui aurait pu être un récit enlevé, rythmé par les péripéties internes du labyrinthe (dont l’aspect "cité autonome" renvoie à un sous-genre de la SF traité entre autres par Arthur C. ClarkeLa Cité & les Astres, cf. cet article – ou Tanith Lee dont nous reparlerons sous peu) et tendu par le suspense lié aux décisions des protagonistes et par la résolution de la crise interplanétaire sous-jacente, nous obtenons un texte plutôt original, faisant la part belle aux songes étoilés et aux interrogations de chacun, avec l’irruption du personnage de Ned, le fougueux et innocent officier dont Boardman veut faire son arme fatale.

Et donc Silverberg de prendre systématiquement le contrepied des attentes du lecteur : certes, on aura droit à une belle panoplie de pièges, traquenards ou chausse-trappes immanquablement mortels qui va contribuer à méthodiquement décimer l’équipe montée par Boardman ; de fait, la description méthodique des surprises que recèle ce labyrinthe immémorial permettra de conserver de l’intérêt pour une histoire qui s’évertue à divaguer au gré des considérations vaguement philosophiques de nos personnages - Muller passant le plus clair de son temps à gloser sur les méfaits de la civilisation et sur ses erreurs de jeunesse – et à effectuer de constants retours en arrière afin d’étayer les arguments de chacun et d’enfin comprendre le pourquoi de leurs actes.  Ainsi, tout l’intérêt du récit se décale vers des perspectives resserrées autour de la personnalité du héros, Dick Muller, l’homme revenu de tout, qui a payé de sa personne au nom du bien commun et refuse à présent de faire partie de la société humaine ; au lieu de se concentrer sur le projet initial de Boardman (recruter le seul homme capable de préserver l’humanité d’un possible conflit perdu d’avance), on s’attèlera uniquement (en tout cas pour la majeure partie de l’ouvrage) à déterminer si Muller finira par être trouvé, et s’il acceptera de coopérer.

J’imagine des producteurs hollywoodiens appâtés par le pitch qui, au lieu d’un Starship Troopers (cf. cet article sur le roman dont a été tiré le film de Verhoeven) ou au moins d’un Ender’s Game, se retrouvent avec un Solaris : on sent bien dans le déroulé de l’intrigue une sorte de refus constant de se plier aux règles établies par les éditeurs pour lesquels il a longtemps été le yes man idéal (Silverberg écrivait tellement dans les années 50 qu’il allait jusqu’à accepter des demandes d’un responsable d’Amazing Stories ou Science-Fiction Stories comme, ainsi qu'il le raconte lui-même : "Faites-moi une histoire de trois mille huit cent sept mots autour de cette illustration."). L’auteur new-yorkais déploie alors librement un réel savoir-faire, ancrant son intrigue par des accroches scientifiques plausibles et développant avec une certaine malice la moindre opportunité pour ses personnages de critiquer l’ordre établi, digresser sur les fondements de la civilisation, la course au progrès ou les relations sociales, voire se pencher sur les principes régentant l’espèce humaine en tant que race évoluée. Afin de ne pas trop interloquer le lecteur qui se noierait dans les soliloques, Silverberg rompt sa litanie par des changements de points de vue opportuns, passant de Muller le reclus à Boardman le diplomate ou Ned l’idéaliste. L’écriture s’avère ainsi très "moderne" avec des ruptures de ton et de rythme et une structure en gigogne ouvrant de nombreuses voies de réflexion. Cela dit, on constatera malgré tout la portion congrue laissée à la gent féminine qui n’apparaît, au mieux, que comme faire-valoir de nos personnages très mâles, avec quelques intermèdes romantiques où l’auteur distille son goût pour les descriptions sensuelles préfigurant les passages légèrement érotiques du Fils de l’Homme (1971). En fonction de ses goûts, on pourra juger si Silverberg a (comme cela lui a été souvent reproché) bâclé sa fin ou si elle n'était là que pour clore les débats, l'essentiel étant ailleurs que dans la résolution de la crise mondiale.


Un roman atypique, fascinant par son personnage central (dont le côté bourru, opiniâtre et implacable rappelle le Richard Francis Burton du Fleuve de l'éternité de Philip José Farmer - cf. cet article) et son décor presque vivant, déroutant par sa structure et son développement, beaucoup plus riche que prévu et se terminant sur un très joli aveu.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman majeur dans l'immense bibliographie de Robert Silverberg.
  • Un format relativement court, partitionné en quinze chapitres eux-mêmes divisés en sous-chapitres.
  • Un personnage central fascinant, bourré de défauts, handicapé par "quelque chose" qui lui est arrivé lors d'une mission, mais tenace, inflexible et séduisant à sa façon.
  • Un auteur parfois en roue libre qui laisse ses personnages philosopher, critiquer, juger leurs propres actions, douter et se projeter.
  • Un décor tellement riche de possibilités qu'il semble sous-exploité. 


  • Une intrigue principale qui cède la place à un jeu de dupes assez frustrant.
  • Une vision de la femme trahissant l'âge du texte.
  • Un rythme haché, en dents de scie, refusant de céder au spectaculaire.
Lady Kildare #1
Par

Aria fait peau neuve et s'appelle Kildare, Lady Kildare.
On ne s'y attendait pas : c'est un Kildare surprise !


Oui, j'ai honte d'être aussi mauvais dès le chapeau de l'article mais que voulez-vous ? J'ai l'humour d'un vieux gars, vieux de plus de quatre décennies... et j'ai donc connu Lady Kildare lors de sa première édition française, sous le nom d'Aria (ce qui, d'ailleurs, pouvait prêter à confusion avec la sympathique série de Michel Weyland).
À l'époque, je collectionnais des comics paraissant chez Semic ou Editions USA et Aria côtoyait mes Spawn, dans la librairie ; c'était la même famille... mais le dessin me faisait penser davantage à mes Witchblade. 
J'ai plus d'une fois été tenté par les aventures de cette fée aux formes avantageuses, éprise du royaume des mortels... mais je n'ai jamais réussi à mettre la main sur la collection complète. C'était une époque où les comics étaient difficiles à trouver, en Belgique, dans les zones rurales comme la mienne ; quand on ne parvenait pas à mettre la main d'un coup sur l'intégralité de la collection, on se méfiait (et l'arrêt de nombre de collections et de maisons d'édition ne faisait rien pour nous donner tort).
Du coup, c'est avec surprise et intérêt que je vois débouler chez Delcourt la réédition intégrale de cette série. Mais, vingt ans plus tard, que penser de ce cocktail de récits merveilleux et horrifiques ? La sauce prend-elle encore ou a-t-elle tourné à l'aigre ? Les dessins sont-ils encore aussi beaux ? La narration de Brian Holguin n'est-elle pas datée ? Les planches ne souffrent-t-elles pas de la comparaison avec ce que Brian Haberlin dessine de nos jours (le très bon Marqués déjà chroniqué en ces pages, par exemple) ? Ma tasse de café est-elle prête ? Ai-je encore du sucre ? 
Delcourt a fait main basse sur tout ce qu'a produit Haberlin et c'est une excellente idée : il mérite de mieux se faire connaître auprès du public francophone. Autant laisser l'édition de ses œuvres à une boîte qui sait ce qu'elle fait et respecte le matériau (même si cet album contient une coquille sous la forme d'un mot écrit deux fois à la suite... mais rien de bien méchant). Mais ces aventures ont-elles intrinsèquement encore de l'intérêt deux décennies plus tard ?


De quoi qu'est-ce que c'est-il que ça cause-t-il donc ?


Le personnage central autrefois nommé Aria s'appelle donc désormais Kildare. Elle est princesse du royaume des fées mais ce qui lui plaît, ce sont nos châteaux, notre soleil, notre tequila et Iggy Pop... c'est une jouisseuse ! Alors, puisqu'elle sait passer de notre monde au sien, elle a opté pour le nôtre où chacun peut choisir sa vie plutôt que pour le sien où l'attendent son titre et les responsabilités de sa charge. Elle a fait une "Prince Harry", en somme... même si elle préfère l'alcool au thé Jacksons of Piccadilly. Et où est mon bon dieu de café ?

Nous rencontrerons également son meilleur ami : le Pug. Pas précisément du genre poète tout en finesse, le bonhomme chauve, moustachu et taillé comme un catcheur est un homme d'action : au poing ou à l'épée, il a l'habitude de gérer les problèmes sans finasser.
Interviendra également, en tant qu'élément très important de l'histoire, la cousine de Kildare : Gwynnion, dite Ginny la folle. La pauvre a une backstory horrible expliquant parfaitement son surnom... toute fée qu'elle puisse être elle aussi, on ne peut que comprendre son choix de se réfugier dans la démence.
Je pourrais aussi vous parler de James Christiansen, alias Magnus Magus, le mage de la bande et de bien d'autres encore car les personnages sont relativement nombreux.

La première histoire, elle (oui, c'est une anthologie, il y a plusieurs récits), pour tortueuse qu'elle puisse sembler, raconte juste le retour d'un ancien être maléfique et le combat qui va l'opposer à nos héros. La narration s'avère inutilement foutraque, un défaut que j'ai déjà constaté dans d'autres comics de l'époque : greffer des circonvolutions à une trame assez simple pour le simple plaisir de se donner des apparences de complexité semblait alors à la mode...

La seconde histoire, elle, est celle qui avait attiré mon regard à l'époque car elle met en scène un personnage iconique à mes yeux : Angela, l'ange chasseuse de primes que Todd MacFarlane et Neil Gaiman opposèrent à Spawn autant qu'ils en firent parfois une alliée de circonstance. Ce personnage (que je surkiffe, comme diraient les animateurs radio courant après une jeunesse qui ne les écoute pas) a été l'objet d'un litige juridique entre ses deux créateurs et c'est Gaiman qui a remporté les droits sur l'angélique créature... droits qu'il revendra à Marvel, ce sagouin ! Cela aurait dû enterrer la possibilité de voir le vraiment très sympa crossover entre Aria et Angela dans une anthologie Delcourt mais il y est pourtant bel et bien. Il semble que le nombre limité de pages où l'on peut voir Angela avec ses atours angéliques et le fait que l'on ait remplacé toutes les mentions à son prénom par "l'ange" ait suffi pour que cela arrive. Et c'est tant mieux ! Qu'est-ce que ce personnage claque ! Désolé, hein, mais je l'ai toujours aimée.
Ici, elle est réduite en esclavage par un être mystérieux qui s'avérera être une incarnation d'un mal qui rongea l'Angleterre durant la fin du XIXème siècle. En effet, si la première histoire nous est contemporaine, c'est sans compter sur le fait que Kildare est éternelle : la série peut ainsi s'offrir le luxe de raconter des épisodes de sa vie à différentes périodes historiques, à la façon d'une Highlander sexy, féérique, de sang royal et adepte de tous les plaisirs qu'offre la vie (avouez qu'elle est plus rigolote que Duncan, du coup !). Kildare et quelques alliés vont donc se mettre en tête de sauver cette créature céleste injustement martyrisée de façon indigne par un montreur de mystères à la tête d'une sordide foire aux monstres. Divertissant et même parfois défoulant, on sent bien que ce récit se veut plus anecdotique que le premier mais c'est pourtant bien lui qui, personnellement, a eu ma préférence. Au contraire du premier, il cache une certaine profondeur derrière sa simplicité apparente, ce que je trouve autrement plus habile.


Graphiquement, si les premières planches souffrent de quelques maladresses, on a quand même droit aux traits de Brian Haberlin (Witchblade, Spawn, Sonata, Marqués) et Jay Anacleto (Aria, Athena Inc.) qui n'est pas un manche mais qui s'avéra tellement lent qu'on lui joignit Roy Martinez (Loner, Smallville, Son of M...) pour lui filer un coup de main. Ca va du "très regardable" au "magnifiquement 2000". Certaines planches ressemblent tellement à du Witchblade qu'on s'y méprendrait... avec toutes les qualités que cela sous-entend mais aussi les quelques défauts inhérents à ce style comme ces physiques féminins semblant parfois ne se distinguer l'un de l'autre qu'à leur chevelure...
Pour le reste, sachez qu'un livret de 30 pages de nouvelles termine l'album, juste avant une courte galerie d'illustrations. Elles nous narrent des "anecdotes" de certains personnages. Étrangement, c'est celle de Kildare qui me plut le moins alors que celle de Pug, elle, m'a bien amusé et est parvenue à me rendre le personnage plus intrigant que le comic lui-même.

Au final, c'est une série qui n'est pas exempte de reproches mais elle fait le café. Ah ben tiens, le voilà !
Elle a les arômes de la génération de comics qui la vit naître. Pour quelqu'un de mon âge, la lire aujourd'hui a un étrange effet de jouvence : sa naïveté occasionnelle, ses héroïnes typées, ses effets un peu datés... Il n'y a rien à faire, si vous êtes vous aussi quarantenaire, ça devrait fonctionner : vous avalerez les memberberries et vous vous laisserez submerger par la nostalgie en lisant ces histoires authentiquement d'époque que vous aviez sans doute comme moi loupées. Si vous êtes plus jeunes, vous pourriez voir ça comme un témoin d'un passé intéressant mais, parmi les autres séries de mon adolescence citées en ces lignes, je vous en conseillerais d'autres si vous deviez parfaire votre culture "comics indépendants" des années 2000. La plupart étant d'ailleurs, elles aussi, au catalogue des éditions Delcourt.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un comic devenu témoin d'un passé intéressant.
  • La présence d'Angela, l'ange chasseuse de primes.
  • Un dessin globalement de qualité.
  • Une qualité d'édition au rendez-vous.
  • Une première histoire artificiellement rendue complexe par l'ajout de procédés lourds et patauds, heureusement contrebalancée par un second récit plus efficace et moins prétentieux.
  • Un dessin parfois maladroit.
  • Parfois un rien daté, quand même... mais si vous êtes un vieux comme moi, vous y verrez une forme de qualité.
Scènes improbables #1 : La bécasse et le céleri
Par


Inauguration d’une nouvelle rubrique aujourd’hui, qui sera consacrée aux analyses de scènes un peu particulières, issues de films ou séries… bon, en fait d’analyse, ce sera surtout l’occasion de se moquer des acteurs et des scénaristes. Gentiment. Ou parfois moins gentiment, on verra. On commence avec deux légendes : Catherine Deneuve et Johnny Hallyday, dans une scène tirée des Parisiennes, un film à sketches datant de 1962.

Sophie, interprétée par la ravissante Catherine, débarque chez un jeune guitariste. On ne le voit pas dans l’extrait ci-dessous, mais l’arrivée, de nuit, de la belle (vous avez la référence ?) est déjà plutôt rocambolesque. Elle se balade sur les toits (tout le monde faisait ça en 1962, les trottoirs n’avaient pas encore été inventés), aperçoit un freluquet qui se morfond sur son plumard, et tape au carreau. L’autre lève la tête, sourit, et dit "entrez". Bah ouais, normal, une nana cogne à ta fenêtre en pleine nuit alors que tu habites au dernier étage d’un immeuble, pas de souci, tu la fais rentrer.

Bon, Sophie s’excuse tout de même d’arriver comme ça, parce que "ça ne se fait pas" (c'est effectivement assez rare de délaisser la porte au profit d'une petite séance de varappe jusqu'à la fenêtre). "Oh, ça ne fait rien", répond Johnny. 
Il était sympa quand même ce Johnny, tu débarques par la cheminée, tout va bien, il t’accueille avec plaisir, à la bonne franquette.
Là, la jolie demoiselle, curieuse, demande à l’inconnu s’il a des ennuis. Vu qu’il est prostré sur son lit, en mode chialade, et en tirant une gueule épouvantable, on ne va pas non plus lui remettre le prix de l’intuition de l’année. Bref, le gars dit que non, tout va bien (on a sa petite fierté, pas vrai ?), puis… oui, il avoue finalement avoir des ennuis. Il en profite pour se présenter (il s’appelle Jean), et la demoiselle décline son identité et son âge. Fin de la conversation, elle se barre. Ben ça valait bien la peine de rentrer quasiment par effraction…
Cette fois, elle utilise la porte qui donne sur le couloir.

À partir de ce moment-là, ça devient surréaliste. Encore plus disons. 
Jean se lève et va toquer à la porte (de chez lui donc, alors qu’il est à l’intérieur). Sophie (qui est dans le couloir d’un immeuble où elle n’habite pas) répond "entrez" (?!). Elle a vite pris ses aises la gamine. 
Là, Jean invite Sophie à rester un moment avec lui (il précise qu’il n’a rien à lui offrir… sympa la soirée). La jeune fille revient donc sur ses pas.
S’ensuit une conversation insipide où Jean explique que, s’il était déprimé, c’est parce qu’il a cassé sa guitare. Effectivement, elle est en deux morceaux. On bascule incidemment dans le drame social. Jean, tout en précisant qu’il l’a cassée une heure auparavant, s’énerve et la balance par terre, ce qui présente le double avantage de le faire passer aux yeux d’une inconnue pour un violent psychopathe et de réduire drastiquement les chances de pouvoir la réparer (la guitare, Sophie, elle, est encore intacte).

Ce qui suit est magique. Jean explique qu’il voulait partir, le lendemain, au festival du disque et de la chanson, en Belgique. Là-bas, il était certain de réussir. Malheureusement, sans sa guitare, son rêve s’écroule. Pour marquer sa déception, il donne un coup de pied dans les débris de la gratte en la traitant "d’enfant de putain". C'est un peu violent, niveau langage. On est quand même à une époque où les gens, quand ils s'insultaient, se traitaient de "jean-foutre" tout en se vouvoyant. Mais Sophie, qui doit aimer les rebelles un peu rustiques, ne s'offusque pas et a même une idée : 
— Vous ne pouvez pas en trouver une autre ? 
— Il en existe d’autres ?? Putain, je l’ignorais, tout est réglé alors, merci, vous êtes géniale !!
Non, en fait, il explique qu’il n’a pas les moyens d’en acheter une autre, surtout pour le lendemain. Il n’insulte pas Sophie, ce qui est déjà ça. Et il fait bien, car sous ses airs d’écervelée, elle apporte tout de même une solution. La miss possède elle-même une guitare et consent à la lui prêter.
Jean n’en revient pas. Il met cependant Sophie en garde : "Et si j’étais un petit voyou et que je disparaissais avec ?"
Bah non Jean, ne t’inquiète pas, tu as démontré, en détruisant ton matériel et en utilisant un langage doux et fleuri, que tu étais parfaitement équilibré et digne de confiance. D’ailleurs, Sophie, du même avis, lui fait carrément don de son instrument. 
Fin du deuxième acte.

On retrouve le duo chez Sophie, alors qu’elle refile sa gratte à Jean (ça correspond à la scène ci-dessous). Là encore, ça vaut le détour. Jean remercie Sophie pour son précieux présent, et la blonde évaporée de lui répondre : "Je suis si contente de servir à quelque chose… ça ne m’arrive jamais."
Ben alors Sophie, comment on est, là, niveau confiance en soi et amour-propre ? Ou bien peut-être est-ce une crise de lucidité ? 
Bref, pour la remercier, Jean se met à beugler… à lui chanter Retiens la nuit.
Sourire extatique de la bécasse qui apparemment aime beaucoup Jean. Ou la musique. Ou bien quelqu’un lui fait quelque chose hors-champ. En tout cas, elle est contente.

Là accrochez-vous, tout devient vraiment bizarre.
Pendant que le bellâtre chantonne, Sophie, qui a un petit creux, se rue sur le réfrigérateur. Là, elle sort… une bouteille de lait et ce qui ressemble à du céleri. Elle tend la bouteille de lait à Jean, qui fait  une grimace d’anthologie ! En même temps, c’est rare de boire un coup alors qu’on est en train de chanter, surtout si tu veux éviter de t'en foutre partout. Et puis bon, c’est Johnny. Tu lui proposerais un whisky, un verre de schnaps, au pire une bière, pourquoi pas, mais du lait… ça se voit qu’elle ne connaît pas le gaillard.

Ensuite, Sophie fait ce que toute jeune fille bien élevée ferait pendant qu’on lui chante une sérénade : elle se boit un coup de lait directement au goulot et bouffe un peu de céleri. C’est bien beau ces conneries de ballades, mais l’estomac, c’est important.
L’autre continue de chanter avec un sourire niais, en dodelinant de la tête. On dodelinait beaucoup en ce temps-là, normal, il n'y avait pas de jeux vidéo, alors dès que tu t'emmerdais, hop, tu dodelinais un peu, ça passait le temps. Sophie se recoiffe puis confectionne alors en vitesse une sorte de tresse en céleri. On ne sait jamais, ça peut servir. 
Puis, Sophie rejoint Jean, qui est plus ou moins assis sur la table (il pose un demi-cul quoi). Elle, par contre, l’escalade carrément (la table, pas Jean). Heureuse d’avoir le ventre plein de céleri au lait et l’esprit serein, elle regarde, fascinée, l'instrument dont elle n'avait jamais rien pu tirer.
Pourquoi est-elle sereine ? On vous l’a dit, elle s’est rendue utile, et ça ne lui était jamais arrivé !

Alors, c’est pas de la belle scène, ça ? 
Ah c’est pas ces béotiens de scénaristes contemporains qui auraient l’idée du céleri, ou qui seraient capables de tisser une telle intrigue ! 
Mais au final, qu’est-ce que ce récit, cette fable subtile, nous enseigne ?
Eh bien d’abord, qu’il faut faire gaffe à ce que l’on fait sur son lit, parce que même dans un appart au troisième étage, on n’est pas à l’abri de voir débouler un malpoli. 
Et surtout, dans les années 60, quand quelqu'un chantait, la coutume voulait qu'on lui offre à boire. Ce n'est que bien plus tard, en 1986, que Francis Lalanne démontrera qu'il vaut mieux boire avant ou après un chant, ce qui lui permettra d'avoir la carrière que l'on sait. Oui ben, c'est pas toujours forcément ceux qui trouvent les astuces qui en bénéficient le plus...




Allez, cadeau, la scène du frigo.

American Animals
Par


Il existe des films qui ne paient pas de mine, que l'on regarde presque à reculons, et qui au final vous mettent une baffe magistrale. American Animals est de ceux-là.

Alors attention, si vous ne jurez que par Star Wars et les films Marvel, ça ne va pas vous plaire. Normal puisque ce film, de Bart Layton, est l'antithèse de ces blockbusters pour enfants : il n'y a pas "d'action", c'est bien écrit, original, parfois drôle et souvent brillant. Franchement, difficile de demander plus à un film.
Mais revenons tout d'abord sur l'histoire (vraie) de ce long métrage atypique. Warren et Spencer sont deux étudiants ternes, communs, qui ne savent pas trop quoi attendre d'un avenir aussi lointain qu'incertain. Un jour, l'un d'eux participe à une visite guidée de la bibliothèque de l'université Transylvania de Lexington, située dans le Kentucky. Là sont entreposés des ouvrages rares et hors de prix, dont L'origine des espèces, de Charles Darwin, ou encore le Birds of America, d'Audubon. Plusieurs millions de dollars en papier jauni par le temps.
L'idée d'un braquage germe dans l'esprit des deux jeunes gens. Au début, ce n'est qu'un vague projet, sans risque réel, quelque chose d'un peu fou, un simple fantasme. Puis, élément après élément, tout se met en place et ce qui n'était qu'une simple possibilité commence à se concrétiser. Lorsque Chas et Eric, deux autres étudiants, se joignent à la petite bande, il est enfin temps de passer à l'action...

Tentons de voir un peu pourquoi ce film est à ce point bon. Tout commence par une phrase inhabituelle, affichée sur un écran noir : Ce film n'est pas tiré de faits réels. Puis, quelques mots s'effacent pour laisser uniquement : Ce film est tiré de faits réels. Ce n'est pas seulement un intrigant effet de style, c'est aussi une démarche honnête (bien trop de fictions abusent de ces "inspirations" soi-disant "réelles") et un indice sur la manière dont le réalisateur va traiter cette histoire. Car, en réalité, les vrais protagonistes vont parfois apparaître, face caméra, pour donner leur version des faits. Loin d'être lourdingue, ce procédé va permettre d'amener une certaine émotion, mais aussi une véritable élégance dans la forme.
Par exemple lorsque Spencer, embarqué dans un projet fou et un véhicule qui fonce vers un crime qu'il n'a pas envie de commettre, va apercevoir, sur le bord de la route, le véritable Spencer, bien plus vieux et plus sage. Ou, plus tard, lorsque l'on va découvrir le point de vue du vrai Spencer qui, résigné, regarde cette voiture s'éloigner en emportant ses rêves et ses regrets.
Un peu difficile à expliquer comme ça, mais c'est juste beau et pertinent.



L'un des points forts du film est son côté réaliste, obtenu en ne cherchant surtout pas à l'être. En effet, Layton, au lieu de livrer un récit unique et linéaire, va parfois jouer avec les versions et les souvenirs (parfois très différents) des protagonistes. Une même scène peut ainsi être vue d'une manière différente, ou, plus subtilement encore, deux versions peuvent cohabiter au sein de la même scène (les personnages, censés être en voiture, se retrouvent, pour continuer le même échange, dans un tout autre lieu). Là encore, à décrire, ça ne paie pas de mine, mais c'est si bien foutu que, à voir, c'est tout bonnement jubilatoire. 
Le réalisme vient aussi des faits, bruts, montrés sans l'aura sulfureuse et épique qui enrobe en général les actes malveillants au cinéma. Warren, Spencer et les autres sont stressés, et on le sent. Malgré tout ce qu'ils ont préparé, ils sont soumis à des milliers de variables, et on le perçoit aussi. Leur première tentative est un incroyable moment de tension, impossible de ne pas avoir la boule au ventre, alors qu'en réalité, il ne se passe... rien !  

La violence (même si elle n'est pas très poussée, sauf bien entendu pour celui qui en est victime) est également très bien traitée, sans complaisance. Le réalisateur parvient notamment à montrer le gouffre qui sépare ce qui est prévu (un petit coup de taser et, hop, la bibliothécaire s'endort gentiment) et ce qui se passe. Même lorsque l'on est motivé, ce n'est pas facile de faire du mal à quelqu'un. On a les mains moites, le cœur qui s'emballe, la vue qui se trouble. On transpire, on stresse. Et quand enfin on passe à l'acte, il y a les cris, les gesticulations, ce corps qui n'en finit plus de rappeler qu'il abrite un être humain !
Rien que pour ce moment (qui peut rappeler L'Appât, en moins glauque), ce film serait déjà à conseiller.
Mais ce n'est pas tout.

American Animals, sous des dehors de petit film sans prétention, s'offre le luxe d'être autant innovant et efficace sur la forme que pertinent et profond sur le fond. L'on se surprend en effet à se questionner soi-même. Qu'aurais-je fait, à leur âge, si ce qui me séparait de plusieurs millions de dollars était uniquement une vieille bibliothécaire inoffensive ? Malgré son honnêteté, je n'ai guère aimé la réponse.
Sans même forcément confronter le spectateur à ce choix plus cornélien qu'on peut le croire, le film offre aussi une vision positive de types qui, certes ont encore tendance à embellir certains moments ou éluder leur propre responsabilité, mais qui ont évolué suffisamment pour regretter sincèrement un projet insensé qui leur a valu à tous plus de sept ans de prison (la sentence semble sévère au regard des faits, mais n'est sans doute pas pire que l'impunité abjecte qui couvre, ailleurs, des actes bien plus graves).
Reste encore à aborder les critiques négatives absurdes que ce film se trimbale. "Sans intérêt", "ennuyeux au possible", "décevant", "sans action"... évidemment, si les décérébrés de service s'attendent à voir une connerie à la Ocean's Eleven, ça peut dérouter. C'est un peu la différence qui existe entre Die Hard 5 (et pourtant j'adore Bruce Willis et la série des Die Hard, mais ce cinquième opus est juste imbuvable) et Garde à Vue. On peut foutre des fusillades et des poursuites et pondre un truc soporifique, alors que deux types qui discutent autour d'une table peuvent susciter un intérêt véritable. Perso, j'ai envie, quand je regarde un film ou quand j'ouvre un roman, qu'un auteur puisse susciter mon intérêt avec autre chose qu'une énième baston fadasse à l'issue prévisible. Layton (qui signe le scénario également) parvient à la fois à intéresser, surprendre, interroger et divertir, si ce n'est pas là le signe d'un Grand, j'en perds mon Platt. 

Une curiosité : tous les protagonistes de l'affaire, ou presque, ont fini par devenir artistes (écrivain, dessinateur...). Preuve que, du glaive à la plume, il n'y a qu'un pas. Malheureusement, l'inverse est vrai aussi. 

Les véritables protagonistes de cette histoire, et ceux qui les incarnent au cinéma.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un traitement formel original et élégant.
  • Un récit sans esbrouffe mais passionnant.
  • Un mélange étonnant entre réalité et fiction, questionnant sur le flou parfois malhonnêtement entretenu entre ces deux domaines.
  • Un habile dosage entre tension, humour et réflexion.
  • Pertinent sans être lourdement moraliste.
  • Franchement ? Rien.