Affichage des articles dont le libellé est Romans. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Romans. Afficher tous les articles
Coplan : des romans à la BD
Par



Gros plan sur un espion à l'ancienne ayant eu un énorme succès à son époque : Francis Coplan.

Après le Docteur Justice, nous continuons notre passage en revue des anciens héros français avec Coplan. Pour la naissance de ce dernier, il faut remonter jusqu'au début des années 1950. Des débuts fort pragmatiques puisque, à cette époque, Jean Bruce, auteur de la célèbre série OSS 117, vient de quitter la maison d'édition Fleuve Noir. Son directeur, soucieux de conserver ce genre de héros dans son catalogue, va alors demander à deux auteurs belges, Gaston Vandenpanhuyse et Jean Libert, de créer un personnage plus ou moins similaire. Sous le pseudonyme de Paul Kenny (oh mon dieu, ils ont... non, pardon), les deux écrivains vont alors lancer les aventures de Francis Coplan, alias FX 18, agent du SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage).

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que les deux compères (et leur successeur) vont être prolifiques, puisqu'ils vont signer 237 romans le mettant en scène. Autant dire que le style va être "simple" et aller à l'essentiel. Impossible de pondre des romans au kilomètre sans sacrifier subtilité et profondeur. Mais il y a à l'époque un vrai public pour ce genre de littérature, et la série va cartonner, se vendant à plus de 3 millions d'exemplaires par an (dans le monde entier) au début des années 1970. Forcément, une telle manne financière a de quoi motiver les auteurs. De 1953 à 1996 (à partir de 1989, c'est Serge Jacquemard qui prend la suite, toujours sous le même pseudonyme), c'est un rythme ahurissant (surtout les premières années) de six nouveaux romans par an qui va être maintenu ! Autrement dit, Vandenpanhuyse et Libert tournaient chacun à un roman tous les quatre mois. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de quatre mois d'écriture et de réflexion, mais de quatre mois en tout, relectures, validation par l'éditeur, impression et distribution comprises. 




On retrouve, au niveau des romans, certains signes typiques des séries fleuve, notamment les titres un peu "génériques" et qui ne reflètent pas forcément l'intrigue : Machin joue et gagne, contre-attaque, mène la danse, se rebiffe, se distingue, gagne la belle, voit rouge, s'expose... autant de titres fourre-tout que l'on retrouvait déjà dans OSS 117 (ou dans certaines séries jeunesse). De plus, les récits sont relativement brefs et laissent de côté sous-intrigues ou personnages trop complexes.
Par contre, on voit du pays : l'agent FX 18 se rend dans bien des lieux exotiques, de l'Iran à l'Australie, en passant par la Roumanie, le Cambodge ou encore la Suède. Mais là où un Vernes par exemple (cf. l'article revenant sur Bob Morane) se contentait du strict minimum et ratait complètement la description des lieux censés apporter de l'évasion, le duo "Paul Kenny" va, lui, effectuer un véritable travail de documentation, ce qui apportera une touche de réalisme à leur saga.

En ce qui concerne le personnage principal, là encore, peu de surprises. Le gars est intelligent, courageux, athlétique et d'un calme olympien dans les pires situations. Par contre, signe des temps anciens, il fume, ne refuse pas un verre de whisky de temps à autre et aligne les conquêtes féminines. 
Cependant, contrairement à un James Bond, il ne joue pas les dandys mondains au volant de belles voitures et n'est pas bardé de gadgets. Ingénieur et homme de terrain froid et discret, il apparaît, toutes proportions gardées, comme un agent relativement crédible dans le contexte de l'après-guerre et de la guerre froide.




Comme souvent lorsqu'une série de romans rencontre le succès, des adaptations BD ont rapidement vu le jour. Outre des strips à destination des journaux (plus de 2600 sur près de 20 ans, d'après nos recherches), c'est surtout Arédit, dans sa collection Comics Pocket, qui va publier des adaptations en noir et blanc, petit format. En tout, 45 tomes (de 160 à 192 pages), parfois repris en recueil de deux numéros, vont être réalisés, avec, entre autres, la contribution aux crayons du dessinateur espagnol José de Huéscar ou de l'italien Francesco "Frank" Privitera
Les couvertures sont typiques de ce genre et de cette période : flingues, héros viril et jeunes femmes quelque peu dénudées (une tendance sexy qui s'accentuera au niveau des romans dans les années 1970). Mais ce qui est intéressant, c'est surtout la démarche éditoriale.

En effet, la série Coplan est vendue dans les kiosques, à bas prix et sur du papier de piètre qualité. C'est une production typique de cet "âge d'or" du véritable comic "à la française". Car, contrairement à ce que certains nommeront, des décennies plus tard, les "french comics" (qui en anglais désigne tout bêtement l'ensemble des BD françaises), il ne s'agit pas ici de singer, souvent de manière très maladroite, des histoires de super-héros bien mieux produites par les géants américains de l'édition. Par contre, c'est "l'esprit comic" qui est ici repris. Autrement dit, des publications accessibles, produites à flux tendu et encore considérées, à ce moment, comme un bien de consommation éphémère, et non de véritables pépites pour collectionneurs. 
Et bien entendu, avec un héros français, intégré dans un environnement très "gaulois", il ne s'agit pas de se calquer sur les grandes figures d'outre-Atlantique, mais bien de reprendre une façon de produire de la BD grand public en l'adaptant au marché français. Ainsi, de 1969 à 1981, le très français Francis Coplan, inventé par deux Belges, va profiter d'un système économique italo-américain (car, même si Arédit mettra le terme "comic" dans le nom de sa collection, il ne faut pas oublier la tradition des fumetti en Italie, très proche sur le principe du système US). 




Mais revenons maintenant aux BD elles-mêmes avec la grande question : méritent-elles véritablement le détour et l'achat d'occasion qui va avec ?
Eh bien, déjà, d'un point de vue historique et sociétal, oui. Indéniablement, il s'agit là d'un morceau de notre passé, d'une fenêtre sur une époque révolue et fascinante à plus d'un titre. Au niveau de la qualité, dans l'absolu, la réponse serait plus mitigée. Le style graphique a un charme certain, malgré parfois quelques faiblesses. Et la plupart des intrigues, adaptées des romans, sont au minimum divertissantes. Toutefois, les défauts des romans (et d'une production intensive) se retrouvent aussi sur ces planches : personnages peu développés et caricaturaux, narration privilégiant l'action pure, récit allant à l'essentiel sans beaucoup de finesse. Le côté nostalgique est présent, la qualité pas toujours. Mais cet aspect, vite fait, désuet et peu abouti, finit aujourd'hui par faire partie du charme de la série, bien réel pour peu que l'on ne soit pas allergique au style "romans de gare". 

Tout comme Bob Morane ou Benjamin Justice, Francis Coplan fait partie de ces légendes populaires ayant autrefois enchanté des bataillons entiers de lecteurs. Ancré dans son époque, victime d'un système éditorial qui a certes fait son succès mais lui a imposé aussi des limites, Coplan s'en retourne aujourd'hui tranquillement dans les limbes de l'Imaginaire, attendant qu'un producteur fainéant ou audacieux ait l'idée de remettre au goût du jour le glacial FX 18, ou qu'un éditeur un peu fou ait l'idée d'une intégrale regroupant ses aventures. Trouverait-elle son public dans la France actuelle ? Rien n'est moins sûr...


En haut : romans datant des années 60, 70 et 80. En bas et de gauche à droite : un roman datant
des années 60 et deux recueils BD datant du milieu des années 70.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un personnage à l'ancienne, brut de décoffrage mais charismatique.
  • Des romans relativement bien documentés.
  • Un style très correct pour du "roman de gare".
  • Le côté exotique et gentiment sexy.
  • Une fenêtre sur une autre époque.
  • Les très jolies covers dessinées. 

  • Des intrigues allant à l'essentiel.
  • Une narration sans beaucoup de subtilités.
  • Des BD aux dessins inégaux.
  • Des personnages à la psychologie embryonnaire.
  • Les covers à base de photographies, plus putassières que vraiment inspirées.
L'Odyssée
Par



Sortie de la version collector de l'Odyssée.

Nous vous avons déjà parlé à de multiples reprises des éditions Callidor, que ce soit à l'occasion de la sortie de quelques ouvrages (Le Roi en Jaune, Dracula, Les Hauts de Hurlevent...) ou lors d'un article de fond sur le travail exceptionnel de cette maison. L'éditeur revient sur le devant de la scène avec un nouvel ouvrage magnifique consacré cette fois à l'une des épopées d'Homère, chef-d'œuvre incontesté de la littérature et fondation même des lettres occidentales. Autant vous dire que cette Odyssée mythique méritait évidemment un écrin à la hauteur de sa légende, ce qui est aujourd'hui chose faite, et de fort belle manière.

Mais commençons par rappeler en gros de quoi il retourne.
Ce poème épique, comprenant 24 chants, conte le retour tumultueux d'Ulysse dans son foyer, après la guerre de Troie. À Ithaque, sa femme Pénélope est pressée par de nombreux prétendants qui convoitent trône et richesses. Il est donc urgent qu'Ulysse réapparaisse, mais celui-ci est retardé par la colère du dieu Poséidon (son fils, le cyclope, ayant subi une sévère défaite face au héros), qui a mis bien des embûches sur sa route.
Ulysse va ainsi rencontrer tout au long de son voyage les Lotophages et leurs dangereuses fleurs de lotus ; le grand Éole lui-même ; les Lestrygons, géants anthropophages peu sympathiques ; les Sirènes et leur chant irresistible ; ou encore les monstres Scylla et Charybde, sans parler d'une descente au sein des Enfers, carrément ! Ah ben, les voyages, ça ne se passe pas toujours bien...




Maintenant que tes souvenirs sont rafraîchis, ô noble lecteur, passons à l'analyse du fond et de la forme de cette version du célèbre récit. La traduction utilisée par Callidor est celle de Victor Bérard et date de 1924. Cela donne un texte classique, élégant et forcément très littéraire, dans le sens le plus strict. Bérard est non seulement un homme de Lettres, mais un homme de Lettres de la Belle Époque, de surcroît. Aussi, il est juste de préciser que certaines traductions, plus modernes, sont plus proches des attentes d'un lecteur contemporain, même si l'on y perd sans doute une partie du souffle épique rendu parfaitement en ces pages.

En ce qui concerne la forme, là, tout le monde sera probablement d'accord : c'est beau. Fichtrement beau et soigné. Dos toilé, couverture en dur avec vernis sélectif, magnifiques illustrations d'Aurélien Police, mise en page et travail typographique inspirés permettent de profiter pleinement de la lecture et de faire de ce livre un magnifique objet de collection. Notons que l'éditeur a également ajouté une préface (de Victor Hugo), une introduction du traducteur, et divers compléments, sous forme de notes et addendum. Difficile de faire plus exhaustif. 

Au final, voilà une version somptueuse d'un classique incontournable qui aura belle allure dans votre bibliothèque et vous emportera dans un mélange subtil de réalisme, de merveilleux et de réflexion sur la condition humaine. 





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un grand classique.
  • Un texte à l'ampleur lyrique certaine.
  • De superbes illustrations.
  • Le soin global apporté à l'ouvrage.


  • Un style littéraire qui pourra dérouter certains lecteurs.
Conjuration : Casanova
Par


Le second [1] volet des aventures d’Antoine Marcas, ce policier franc-maçon apparu en 2005 dans Le Rituel de l’ombre, est aussi réjouissant que frustrant.

Déjà, au fil de la lecture, on s’étonne du choix adopté pour l’accroche en quatrième de couverture de l'édition brochée Fleuve Noir de 2006 : 
À Paris, un ministre franc-maçon est retrouvé prostré dans ses appartements à côté du cadavre d'une maîtresse qu'il a follement aimée. Sur son visage, la morte arbore une étrange expression d'extase amoureuse. L'affaire est officiellement confiée au commissaire Marcas qui va devenir la cible d'une conjuration visant à compromettre sa réputation, à le faire chasser de la police puis à le supprimer définitivement. [...] Une journaliste profane et une "sœur" vont l'aider tandis que de nouveaux meurtres totalement calqués sur le premier vont se produire en Andalousie, dans la demeure d'une actrice célèbre, puis à Nice chez un très grand couturier. [...] Le point commun à ces décès : les mémoires mystérieuses de Casanova...
On aurait tout aussi bien pu évoquer la manière atroce dont s’est achevée cette soirée dans une demeure cossue de Sicile, où des couples trouvèrent la mort sur un brasier dont les flammes goulues régalaient les pupilles de Dionysos, l’être malfaisant qui traverse tout l’ouvrage de sa silhouette particulière et sa détermination sans faille. Les éditions ultérieures proposent d'ailleurs cette scène comme point de départ du résumé.

Conjuration Casanova ne s’embarrasse en effet pas vraiment de discrétion, ni de prudes subtilités : les auteurs ont choisi de décrire de façon suffisamment explicite les décès soudains comme les rapports amoureux. Oh, rassurez-vous, on ne baigne ni dans le gore ni dans la pornographie : on en est même plutôt loin. Tout au plus jugera-t-on qu’il s’agit de la volonté manifeste d’aller au fond des choses (sans jeu de mots laid) – à moins qu’on ne soit devant une stratégie plus bassement commerciale. Difficile à dire. D’autant que le style n’est guère élégant, s’alourdissant parfois inutilement dans des excès de maniérisme alors que les scènes d’action peinent à convaincre.




De fait, et très vite, on se rend compte que la maçonnerie, la vraie, celle qui fut tant vilipendée par le passé, accusée de tous les maux et de toutes les accointances malvenues, cette franc-maçonnerie est bien au cœur de l’ouvrage qui se présente comme le palimpseste populaire d’un guide didactique. D’ailleurs, un glossaire maçonnique et quelques dossiers en annexe nous permettent de mieux naviguer dans ce milieu d’initiés unis par quelques principes surannés et des rites qui nous échappent. À la lecture du roman et des suppléments, on veut bien croire aux vertus de ces confréries dont la plupart mettent le partage, la fraternité et la solidarité en avant, au-delà même du secret et de la confidentialité qui sont leur apanage. On voudrait réhabiliter les « frères » qu’on ne s’y prendrait pas autrement.


Rite maçonnique de Melissimo


Et l’enquête de Marcas dans tout ça ? Eh bien, elle avance, bon an mal an. Personne aigrie mais étrangement floue, il se voit vite privé des supports officiels qui lui avaient pourtant donné leur bénédiction au début de l’affaire (après tout, il fallait disculper le ministre et, surtout, ne pas éveiller les soupçons sur une loge quelconque) et ne peut donc guère compter que sur l’appui indéfectible d’autres maçons – qui s’avèrent tous, c’est un fait, extrêmement influents. Des pressions s’exercent, on veut au plus vite étouffer l’affaire, mais voici que réapparaît une survivante du massacre de Sicile, et Marcas se retrouve au beau milieu d’une énigme multiple qui s’englue dans les méandres mystiques où divination, ésotérisme et magie noire s’entremêlent en un écheveau auquel il ne trouve que peu de sens. 

Ce qui est certain, c’est que la jeune fille qu’il se charge de protéger est la cible d’un individu extrêmement puissant, dont le bras est aussi long que sa perversité est profonde. Petit à petit, un point commun commence à se faire jour : Casanova, dont un manuscrit attire aux enchères toutes les convoitises et qui semblait être l’inspirateur du sinistre Dionysos. Casanova dont les auteurs nous gratifient d’extraits alléchants de ce prétendu manuscrit, nous replongeant en un siècle où la volupté et le raffinement occupaient pleinement les esprits des personnages les plus sages. 




Au final, l’imbrication des éléments ne convainc guère, les rôles sonnent faux et on s’étonne de la façon dont Marcas se tire d’affaire et monte à brûle-pourpoint, pressé par le temps et les événements, son ultime tentative pour déjouer la conspiration qu’il pressent dramatiquement fatale. Dionysos, une fois les masques tombés, ne dévoile qu’un être sans vraiment d’envergure dont la machination sent le moisi. 

L’ouvrage entretient péniblement le suspense, échoue dans les péripéties, manque cruellement de rythme mais parvient à satisfaire l’amateur de mystère, de secret et de complot, un peu à la manière d’un Da Vinci Code. Il a suffisamment d'atouts pour tenir en haleine les millions de lecteurs qui dévorent les enquêtes de ce commissaire de l'étrange.




[1] : il s'agit bien du second volume de la série si l'on prend en compte l'ordre de parution. Cependant, en 2010, les auteurs ont publié In Nomine qui est censé se situer plusieurs années avant la première aventure publiée. C'est pourquoi les éditions récentes lui appliquent le n°3 dans la série Antoine Marcas.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des événements intrigants.
  • Un personnage plutôt fascinant quoique pas encore totalement dégrossi.
  • Le charme mystérieux des enquêtes mêlées d'ésotérisme.


  • Un antagoniste finalement décevant.
  • Un enchaînement de circonstances un peu trop heureux.
  • Une écriture pataude et manquant de rythme.
Les Quinze Premières vies d'Harry August
Par


Catherine Webb est une romancière britannique qui a très tôt percé dans le domaine de la littérature pour jeunes adultes avant de commencer à se tourner vers les genres qui nous intéressent davantage ici : la fantasy (où elle a publié sous le pseudonyme de Kate Griffin) et surtout la SF avec le nom de plume de Claire North, genre dans lequel elle semble plus inspirée et qui lui a valu de remporter des prix prestigieux (le World Fantasy Award et le Prix John W. Campbell). Outre la série de La Maison des jeux qui jouit de critiques enflammées (éditée chez nous dans l'excellente collection "Une heure lumière" du Bélial) - dont nous ne tarderons pas à parler dans ces pages - elle a rédigé des romans indépendants qui ont fait forte impression.

Celui qui nous intéresse aujourd'hui est révélateur par son titre à rallonge - et ne nous a pas déçus malgré son volume de pages conséquent (472 pages dans l'édition Delpierre de 2014). Le style est accrocheur, enjoué, agrémenté d'images attrayantes et non dénué d'une certaine poésie vaguement romantique. Son découpage en chapitres parfois très courts (les plus brefs n'ont que trois pages) engendre un rythme de lecture idéal alternant accélérations et pauses, notamment dans les flashbacks, qui sont aussi nombreux que logiques compte tenu du contexte : car Harry August, héros et narrateur de sa propre histoire, s'il n'est pas immortel, peut vivre éternellement.

Harry est un être à part, en effet. Rien ne le distingue pourtant du commun des mortels, en apparence. Il naît en 1919 dans le nord de l'Angleterre dans une famille de domestiques et mène une vie assez médiocre, évitant les faits d'armes pendant la Seconde Guerre mondiale et finissant par succomber d'une maladie à l'hôpital en 1989.  Il n'avait pas un physique hors du commun et son intelligence n'avait rien d'exceptionnel (hormis le fait qu'il avait une excellente mémoire). Bref, il meurt sans avoir atteint le XXIe siècle.

Et il renaît. Exactement au même endroit, le même jour de 1919 et dans les mêmes conditions. Au bout de quelques années, les souvenirs de sa vie précédente lui reviennent et le plongent dans la stupeur, l'amenant aux portes de la folie. Et, petit à petit, une fois la raison revenue, il se rendra à l'évidence : chaque fois qu'il mourra, il reviendra à la vie au même moment et aura une nouvelle chance d'accomplir quelque chose. Ce pouvoir insensé a de quoi donner le vertige : imaginez tout ce qu'on peut acquérir quand on est capable de savoir à l'avance ce qui va se passer ! Pouvoir, richesses - et la capacité de changer l'avenir, d'influer sur le cours du temps.

Tout cela lui trottera dans la tête durant les premières vies, chacune consacrée à des élans différents : l'une d'elles le verra en quête de vérités mystiques et de sapiences religieuses, l'autre le poussera à étudier pour emmagasiner un maximum de connaissances techniques et scientifiques. Jusqu'au jour où il sera arrêté et torturé (après avoir fait des révélations qui sont tombées dans les mauvaises oreilles) : quelqu'un va tenter de lui tirer le plus possible d'informations sur l'avenir, quelqu'un qui a compris qu'il l'avait déjà vécu.




Le roman va dès lors suivre un cours un peu plus dramatique avec deux révélations majeures (l'incipit ci-dessus était déjà bien alarmiste) : 
  1. d'autres individus jouissent de la même faculté que lui, vivant leurs vies à différentes époques et entrant en contact entre eux par des moyens secrets - mais se gardant bien d'interférer avec les événements en cours, se contentant d'archiver les connaissances du futur qui se transmettent ainsi à rebours (lorsqu'un de ces ouroboriens meurt de vieillesse, une fois revenu à la vie, il s'empresse de raconter ce qu'il a vécu à un de ses collègues en fin de vie, qui lui-même pourra informer ses comparses lorsqu'il renaîtra).
  2. la fin du monde approche. Et à chaque vie, elle intervient un peu plus tôt dans l'histoire de l'humanité.
Toute la première moitié de l'ouvrage, déjà bien riche en révélations, va alterner entre le fonctionnement de ce Cercle Cronus, les atermoiements d'Harry August et ses multiples rencontres, sa manière de gérer son propre passé (il finira par découvrir son véritable père, par exemple) et comment il compte aider ses semblables à empêcher le cataclysme annoncé.




C'est l'une de ses rencontres qui va ensuite orienter drastiquement le roman dans sa seconde moitié : Harry fait la connaissance d'un jeune homme brillant lors d'une vie où il était enseignant. Un jeune homme désireux de percer les mystères de l'univers. Et qui lui aussi s'avère être un ouroborien. Ils deviendront ami, avant que quelque chose ne se dresse entre eux : un projet colossal, d'une ambition folle, mais dont les conséquences pourraient être désastreuses.

Par sa manière un peu nonchalante de décrire des événements parfois terribles, Claire North parvient à coller à l'état d'esprit d'un être qui a vécu tant de vies : le phrasé est léger mais riche en subtilités et en inférences, le ton est un brin désinvolte, ponctué d'incises contemplatives et de réflexions profondes. Harry est un grand-père éternel dans un corps mouvant - et imaginez les efforts considérables à effectuer pour ne pas paraître pédant quand, à sept ans, vous avez davantage de connaissances que tous les adultes autour de vous. Imaginez l'ennui de devoir réapprendre tout ce que vous avez déjà appris, et la douleur persistante de revivre certains malheurs ; la joie renouvelée de refaire la cour à la femme de sa vie, la peine incessante de devoir la perdre ; la perspective de retomber malade et la volonté de tenter de vaincre cette maladie, avant de la considérer comme un simple accident de parcours. 




Dans Le Monde du fleuve de Philip José Farmer, Richard Burton usait de la capacité de pouvoir ressusciter pour aller explorer le monde autour de lui : la mort, quoique souvent douloureuse, avait perdu son côté définitif et altérait du même coup la manière de se comporter des moins pleutres, des plus volontaires. On pouvait prendre des risques insensés, on savait qu'on renaîtrait ailleurs et qu'on pouvait retenter sa chance, bénéficiant de l'expérience acquise. Cela dit, la psyché en prenait aussi un coup. Ici, Harry et ses congénères ont également un point de vue différent du nôtre sur la mort, souvent accueillie avec soulagement - mais parfois la mémoire des précédentes vies peut s'avérer trop lourde à porter...

Ces considérations baignent l'ensemble de l'œuvre d'une aura désenchantée, qui en font son charme, mais les implications de ses dernières vies le dressent désormais dans une mission capitale, dont les enjeux et le suspense phagocytent tout le dernier quart. C'est habile, fascinant, captivant même si on y perd la suavité des premiers chapitres. La résolution s'avèrera tout aussi habile, maligne et totalement satisfaisante. 

Un grand roman, qui joue avec la notion de voyage dans le temps d'une manière inhabituelle (c'est donc l'esprit qui voyage, et non le corps dans une DeLorean) et renouvelle la question des paradoxes avec pertinence, tout en mettant en scène un des plus vieux fantasmes de l'humanité. 

Désormais disponible en poche chez Bragelonne.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une idée de départ enthousiasmante et pleine de possibilités.
  • Une écriture enjouée, élégante, empreinte de poésie et d'un petit humour piquant.
  • Des enjeux colossaux.


  • On a parfois du mal à se lier à des personnages que l'énorme expérience accumulée rend parfois difficiles à comprendre.
  • Quelques coquilles malvenues, notamment des ponctuations ou des mots manquants.
Callidor : aux racines de la Fantasy et des grands classiques
Par



Troisième volet de notre tour d'horizon des maisons d'édition spécialisées dans le fantastique. Après NéO et Terre de Brume, nous nous penchons aujourd'hui sur Callidor.

Les éditions Callidor voient le jour en 2011 en se donnant pour mission de renouer avec les "grands anciens" de la littérature fantastique. C'est Sweeney Todd, de James Malcolm Rymer, qui constituera la première pierre de cet ambitieux édifice. 
Par la suite, la collection "Âge d'Or" est lancée. Comme son nom l'indique, elle va puiser aux sources de la fantasy, avec des titres comme Lud-en-Brume de Hope Mirrlees, Les Habitants du Mirage d'Abraham Merritt et Le Loup des Steppes de Harold Lamb, mais aussi Contes de Pegana et La Fille du Roi des Elfes de Lord Dunsany ou encore Le Serpent Ouroboros et Maîtresse des Maîtresses d'Eric Rücker Eddison. Une gamme qui s'intéresse donc à des ouvrages pré-Tolkien ou Stoker, qui inspireront des écrivains devenus de grands maîtres du genre, Lovecraft en tête. 

Plus récemment, en 2020, Callidor lance sa magnifique gamme "Collector", dont le nom n'est clairement pas usurpé. Il s'agit là de romans classiques, présentés dans des versions luxueuses, illustrées et augmentées de divers ajouts. Même la typographie est soignée, chaque livre est non seulement une porte vers l'évasion et l'aventure, mais aussi un bel objet.
L'on retrouvera ainsi dans cette collection, entre autres, le Dracula de Bram Stoker, Le Roi en Jaune de Robert W. Chambers, Le Grand Dieu Pan d'Arthur MachenSalammbô de Gustave Flaubert, les Aventures d’Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe, Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë, Frankenstein de Mary Shelley et, très bientôt, une sublime version de L'Odyssée d'Homère.




À cela s'ajoutent encore les collections "Épopée", qui explore un passé historique dans de grandes sagas épiques (DurandalShōgun, SpartacusLast Samurai Standing...) et "Hors-Série", qui est consacrée aux inclassables. 

En 15 ans, grâce à un travail rigoureux et des ouvrages ambitieux, Callidor s'est imposé comme l'un des fers de lance de la littérature fantastique et classique, en proposant des livres fascinants qui comptent aujourd'hui parmi les plus belles versions jamais publiées de romans incontournables. 
L'édition a été radicalement bouleversée ces dernières années. Par le numérique, l'impression à la demande et l'arrivée massive de micro-éditeurs peu scrupuleux et très amateurs, par la baisse constante du nombre de lecteurs, par l'externalisation de certaines tâches autrefois menées par des intervenants techniques dûment qualifiés. Et gageons que l'intelligence artificielle et son développement exponentiel auront également un lourd impact sur le papier et l'encre. Mais dans cet océan agité, à l'horizon parfois bien sombre, surnagent encore un certains nombres d'embarcations solides et élégantes, luttant contre les éléments et les pirates, et proposant encore des marchandises saines et dignes. 

Les éditions Callidor font partie de ces maisons essentielles, qui redonnent vie à des anciens textes et permettent de (re)découvrir des œuvres phares, qui continuent à guider et fasciner. Non en s'emparant de récits libres de droits pour les imprimer à la va-vite, mais en offrant à chaque histoire un écrin sur mesure la mettant en valeur, comme un ébéniste valeureux redonnerait son lustre à un meuble ancien, en en préservant l'essence tout en améliorant son aspect. Ce travail, transformant de simples "bouquins" en œuvres d'art à part entière, est de nos jours plus que jamais fondamental. Il permet de montrer, à ceux qui en doutaient, que le Livre a encore sa place dans nos maisons, à l'époque d'internet et de la dématérialisation. Il permet de redonner du poids au réel, de nous ancrer à du solide, qui a encore un poids, une odeur... il permet de continuer à tourner des pages avec ce sourire enfantin dessiné sur le visage et ce petit picotement au cœur que l'on éprouve quand, de nouveau, la magie des mots nous envahit et transporte.

Lisez mes amis. Le bonheur est entre les lignes.




Ring Shout de P. Djèlì Clark
Par


Aujourd'hui, nous allons vous parler d'un petit roman sorti en France en 2022 qui a fait une razzia sur les prix littéraires dédiés à la SF et aux genres apparentés, rédigé par un auteur aimant se dissimuler sous de nombreux pseudonymes. Il nous fallait y voir de plus près et retrouver avec plaisir un ouvrage de l'excellente maison d'édition L'Atalante, qui a toujours su soigner ses lecteurs.

L'action se déroule à Macon, en 1922. Mais Macon en Géorgie, donc sans circonflexe. Et la Géorgie américaine, faut-il le préciser.

En 1915, le film Naissance d’une nation avait ensorcelé l’Amérique et gonflé les rangs du Ku Klux Klan, qui depuis s’abreuvait aux pensées les plus sombres des Blancs. À travers le pays, le Klan semait la terreur et se déchaînait sur les anciens esclaves, déterminé à faire régner l’enfer sur Terre.

Cependant, les membres du KKK ne sont pas immortels. Sur leur chemin se dressent alors Maryse Boudreaux et ses compagnes de résistance : une tireuse d’élite à la langue bien pendue et une Harlem Hellfighter. Armées de fusils, de bombes et d’une épée imprégnée de magie ancestrale, elles chassent ceux qui les traquent et renvoient les démons du Klan tout droit dans les dimensions infernales tandis qu’un complot effroyable se trame à Macon et que la guerre contre le mal est sur le point de s’embraser.

Le roman s'avère habile, malin, enlevé, doté de personnages forts, habité par cette constante revendication liée aux injustices ségrégationnistes et esclavagistes, qui voit une héroïne pleine de doutes, et son équipe de "shouters" et de "monster hunters" haute en couleurs, foncer vers leur destin : d'un choix crucial dépendra l'avenir d'un monde qui ne lui a procuré que souffrance et désir de vengeance. Une sorte d'éloge fantasmagorique à la Résistance sous toutes ses formes.




Au début alors, on pense à Moorcock. Maryse est une sorte d'Elric des temps modernes : elle zigouille des monstres avec une épée hurlante. Sauf que c'est une fille. Qu'elle vit en 1922 aux États-Unis. Qu'elle n'est ni princesse, ni noble, ni même riche. Qu'en dehors de la capacité de voir les créatures qui possèdent les membres du Ku Klux Klan, elle est incapable de proférer le moindre sortilège. 

Et qu'elle est noire.

Pour le coup, sur la fin, c'est à Lovecraft qu'on pense, avec ces déités indicibles vivant sur d'autres plans et se nourrissant avidement des émotions humaines. Après tout, Maryse et les investigateurs lovecraftiens sont contemporains, sévissant au cœur des années 20. Et Macon n'est pas si loin de Providence...




Auréolé de nombreuses récompenses, dont le prestigieux Nebula, nommé pour le Hugo, on peut néanmoins se demander ce qui en a fait le meilleur roman de SF de 2021. Quoique dense et parfois épique, on est loin des grandes sagas cosmiques, des planet operas et d'autres épopées intergalactiques questionnant la conscience humaine. Toutefois, le travail sur l'écriture (et la traduction qui va avec) en font un objet aussi littéraire que populaire, qu'on parvient sans peine à illustrer dans sa tête en suscitant de nombreuses séquences de nos films préférés.

Une SF joyeuse et décomplexée, qui flirte constamment avec la dark fantasy et s'appuie sur des valeurs solides, s'avérant ainsi plus riche qu'elle n'en a l'air. Sur un thème similaire, mais moins développé, on pourra essayer le comic book Strange Fruit de Mark Waid & J. G. Jones.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un contexte peu exploité dans la SF.
  • Une écriture dynamique.
  • Des personnages fascinants.


  • Moins puissant, moins visionnaire qu'attendu.
La Grande Porte
Par


Frederik Pohl
fait sans conteste partie des membres les plus respectés du glorieux cercle de la science-fiction : dès 1940, il a travaillé dans l'édition de magazines dont Astounding Stories, devenant un rédacteur en chef unanimement reconnu et un anthologiste de renom, avant d'écrire, souvent en collaboration avec d'autres auteurs (surtout Kornbluth et Williamson, mais il a aussi co-écrit avec Asimov). C'est en 1978 qu'il explosa au firmament du genre en publiant, seul, un roman qui fut récompensé des prix les plus prestigieux (Hugo, Nebula, Apollo) : La Grande Porte, visionnaire, plein d'humour, de nostalgie et d'une certaine forme de désenchantement

À l'image de son héros, Robinette Broadhead.

Robinette n'a pas eu de chance dans la vie, depuis que ses parents lui ont choisi un prénom.
Jusqu'au jour où il a pu enfin payer le prix de son passage vers la Grande Porte. La Grande Porte : un astéroïde artificiel construit par la civilisation supérieure des Heechees, dans le voisinage de Vénus. Les Heechees ont disparu depuis des siècles, mais ils ont abandonné à la Grande Porte des centaines d'astronefs programmés pour se rendre en divers points de l'univers.
La Grande Porte, c'est le seuil de mondes inconnus : la possibilité de gagner des fortunes pour les hardis pionniers qui n'ont pas peur de s'embarquer à bord d'un vaisseau étranger dont ils ignorent la destination.
Robinette a été l'un de ces aventuriers. Il est devenu riche.
Alors pourquoi éprouve-t-il le besoin, semaine après semaine, d'aller se confier à l'ordinateur-psychanalyste Sigfrid Von Shrink, qu'il déteste ?

Voilà un ambitieux récit construit sur deux trames parallèles qui finiront par s'interpénétrer et se justifier l'une l'autre, entrecoupées de petits appendices parfois drôles sur le quotidien de la Grande Porte : dans le présent, Bob consulte régulièrement un psychiatre-robot qui tente de lui faire révéler la source de sa souffrance intérieure ; et nous sautons allègrement dans le passé de Robinette Broadhead, de son existence pénible dans des mines sur Terre à son séjour au sein des tunnels de la Grande Porte, à attendre l'expédition qui pourrait le rendre multi-milliardaire - ou le tuer. Et incidemment nous en apprenons petit à petit davantage sur les Heechees, cette race d'êtres disparus qui a laissé derrière elle des artefacts incroyables comme ces vaisseaux automatisés ainsi que d'autres objets dont l'utilisation demeure un mystère. La course aux vestiges heechees est du coup devenue une sorte de ruée vers l'or technologique, certains d'entre eux ayant déjà permis d'améliorer considérablement le quotidien des Terriens. Mais les missions ne sont jamais garanties, le taux d'échec est élevé et nombre d'équipages ne s'en sont pas sortis indemnes ; quant à ceux qui sont revenus, rares sont les bienheureux qui en auront rapporté de quoi vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs jours.




Fred Pohl use d'un style dynamique, s'adonne à quelques tentatives de techno-babble sans verser dans la hard science et s'évertue à conserver un côté aventureux à son roman : on sait que Bob s'en est sorti et qu'il a touché le pactole, mais pourquoi ressent-il cette profonde culpabilité qui le pousse à s'adonner aux pires turpitudes ? Les chapitres psychanalytiques étant souvent courts, ils parviennent à ne pas lasser le lecteur qui préfèrera sans doute la description de l'univers de la Grande Porte, ses dérives capitalistes, ses décors singuliers (des tunnels creusés dans un astéroïde aménagé) et sa faune hétéroclite, personnages plus ou moins paumés mus par une même passion et terrassés par la même angoisse.

Intéressant, et suffisamment intrigant pour mériter d'être développé plus avant (d’autres livres viendront en effet développer cet univers). Ce qui explique sans doute la farandole de prix décrochés.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un des romans les plus récompensés de la SF.
  • Un univers fascinant qu'on a hâte de découvrir au travers de pérégrinations d'aventuriers désespérés.
  • Une écriture agréable dotée d'un humour un peu désenchanté.


  • Les parties psychanalytiques sont parfois pesantes, mais elles sont généralement courtes et servent à entretenir le suspense.
Chroniques des classiques : Au carrefour des étoiles, de Clifford D. Simak
Par


Enoch Wallace est un homme solitaire, s’occupant de sa petite maison familiale dans un coin reculé de l’État du Wisconsin. Il effectue quotidiennement une promenade dans les bois et la prairie environnants et discute chaque jour avec le facteur Winslowe.

Un homme sans histoires.

Et pourtant, il intéresse de près les services secrets : parce que ce survivant de la Guerre de Sécession ne paraît pas avoir plus de trente ans, que sa maison est totalement impénétrable et que le cadavre d’un extraterrestre occupe la troisième tombe de son cimetière…

Voici un roman qui a obtenu le prix Hugo, en 1964. Sans doute pas pour son aspect révolutionnaire : au contraire, ça fleure bon l’Âge d’Or de la SF, c’est bien entendu bourré d’idées rafraichissantes ou lumineuses (le côté « Anticipation » est très dense en fait) mais le thème central et le déroulement de l’intrigue sont plutôt classiques – dans le bon sens du terme. 

Dès le départ, on est captivé par la richesse des phrases, leur style enchanteur et fleuri, les images poétiques qu’elles déclenchent : la prose est élégante, peut-être un peu surannée, mais rassurante et entraînante, comme une de ces ritournelles qu’on n’ose avouer apprécier et qui font immanquablement remuer les pieds.

Incipit :



Simak prend son temps pour mettre en place les éléments de son récit. Par respect pour le cadre ainsi développé, n'entrons pas, comme l’ont fait les éditeurs, dans le détail des activités secrètes d’Enoch : il suffit de lire la quatrième de couverture pour briser l’enchantement - et la bannière de cet article en dit déjà beaucoup. Cela dit, l’intérêt de l’ouvrage n’est pas dans la révélation du mystérieux statut de M. Wallace, cet homme qui ne semble pas vieillir et que ses concitoyens, un peu par crainte, beaucoup par respect des traditions, évitent soigneusement. Le titre (pour une fois très réussi en français, très poétique, même si plus explicite que le laconique Way Station de la VO) permet déjà de comprendre que le cadre du récit va largement dépasser celui de ce lopin de terre d’une campagne arriérée, alors que la Guerre froide menace l’équilibre du monde.

C’est que Enoch, outre son travail qui intéresse les fureteurs de la CIA, passe le plus clair de son temps à soliloquer et se poser des questions sur son appartenance à la race humaine et les possibilités qu’a celle-ci de s’émanciper.




L’un des nœuds du roman se situe là. Le rythme est placide et permet d’apprécier à leur juste valeur les paysages romantiques de ce coin de verdure ainsi que les rares discussions qui mettent Enoch aux prises avec son facteur tout autant que des visiteurs venus de très loin – quand ce ne sont pas carrément des fantômes issus de sa psyché et matérialisés par la technologie. Profondément humaniste, l’histoire paraît parfois s’embourber dans des considérations un peu illuminées, naïves ou futiles mais réussit toujours à retomber sur une ligne directrice plus retorse qu’il n’y paraît. Bon, on voit assez vite venir la conclusion qui permet de faire retomber une tension savamment entretenue par les divagations d’Enoch (la solitude et l’âge donnent de mauvaises habitudes), mais on se retrouve surpris par un finale touchant, poignant même, qui confère à l’ensemble une teneur plus amère que prévu.




Au carrefour des étoiles est une incontestable réussite de la SF : un roman élégant, visionnaire (un chapitre entier est consacré à ce qui ressemble furieusement au holodeck de Star Trek Nouvelle Génération - ou à la Salle des Dangers des X-Men…) et passionnant. On se laisse facilement porter par le doux flow de l’écriture de Simak qui parvient à nous promettre des lendemains meilleurs et un destin au-delà du firmament.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un grand auteur de SF, à l'écriture sensible.
  • Un grand classique de cette SF humaniste qui précéda les récits plus pessimistes de la fin du XXe siècle.
  • Un style agréable.


  • Les résumés de quatrième de couverture grillent un mystère qui gagne à être maintenu.