Nouvelles informations à propos de "Star Wars - La Haute République"
Par
 
Les critiques autour des œuvres reliées à Star Wars - La Haute République (cf. notre index) se poursuivent. Au programme, le tome 2 du comic book, normalement intitulé Le cœur des Drengir (le format de deux chapitres sera en vente le 16 février, celui complet de cinq chapitres le 20 avril) puis le titre jeunesse La tour de Trompe-la-mort et le roman L'orage gronde, tout juste en vente depuis fin janvier. Mais d'autres nouvelles sont à partager !

- L'éditeur Panini Comics arrête le "petit format", soit 2 chapitres par tome, pour se concentrer uniquement sur le format "100%" (contenant 5 à 6 chapitres) de sa série Star Wars - La Haute République. Concrètement, pour  les fans qui ont acheté le "petit format", il faudra prendre le cinquième et dernier (prévu le 16 février) puis se tourner vers la gamme 100% à partir du tome 3 (les deux volumes de cette collection reprennent les cinq "petits formats", il n'y aura donc pas de doublon).

- Des illustrations officielles (chronologie et galerie de personnages) arborent désormais les versos des couvertures et quatrièmes de couverture des romans pour les nouveaux livres mais aussi pour les réimpressions des anciens ! Une excellente initiative qui permet d'être moins perdu pour certains. Par ailleurs, il s'agissait d'un des points négatifs que nous avions remontés en critique l'an dernier – on aime penser que ça a joué ;-)


- Une de ces illustrations intègre donc notre présentation des personnages.

- 2022 est l'année considérée comme la "seconde vague" des sorties littéraires de La Haute République mais en aucun cas la "phase II" (La Quête des Jedi) de la saga qui... se déroulera 150 ans plus tôt ! Une annonce surprenante qui permettra de mieux comprendre l'avènement des Jedi évidemment. Les premières œuvres seront disponibles en octobre 2022 aux États-Unis. Il faudra donc se tourner vers la "phase III" (Trials of the Jedi) pour avoir la suite de la phase actuelle qui n'a pas encore de date de fin de toute façon.

- Le roman Hors de l'ombre sortira le 24 février.

- La lumière des Jedi est disponible en livre audio chez Lizzie (pour un prix toutefois très onéreux, 24,99€ (!), presque le triple de la version poche).

- Le tome 1 du manga Un équilibre fragile sortira bien en France, publié chez Nobi Nobi le 4 mai prochain.


Avant de replonger dans La Haute République, nous vous donnons rendez-vous très bientôt pour la critique du roman Star Wars - L'ascension de Skywalker, la novélisation de l'épisode IX !

Arkham Mysteries #1 - Le ciel des Grands Anciens
Par

"Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn", comme dirait l'autre !


Cambridge, 1919. Le docteur Tanner est un spécialiste des civilisations pré-sumériennes qui nourrit à leur propos des idées fortement contestées par son employeur, l'université de Harvard. Convaincu du bien-fondé de ses théories, il est parti en Mongolie pour prouver leur véracité… Cela lui a valu son renvoi de l'université et l'inquiétude de son plus proche ami : le professeur Seth Armitage, notre héros.
Après un certain temps, ce dernier reçoit une lettre de Tanner en provenance de Chine et décide, malgré l'interdiction du Président Abbott Lawrence Lowell, de quitter son poste pour partir à la recherche de son ami.
Mais Seth ignore encore que ce voyage sur les traces de son collègue disparu l'amènera en des territoires inconnus et, classique lovecraftien s'il en est, ébranlera fortement ses convictions avant de changer à jamais sa vision du monde… 
Il reviendra transformé de son étrange périple avec, dans le dos, un tatouage représentant d’étranges signes cabalistiques en lesquels les plus fans des œuvres d'Howard Phillips Lovecraft reconnaîtront sans peine une sorte de cartographie du ciel des Grands Anciens.
Seth ne travaillera plus à Harvard. Et Harvard s'est même arrangé pour que toutes les universités du pays lui ferment leurs portes, même les plus modestes. 
Pourtant, il ne tardera pas à recevoir une convocation à un entretien d'embauche émanant de... (attention, les connaisseurs voient où l'on veut en venir) l'Université de Miskatonic à Arkham ! Eh ouais !
Comme si tout se mettait peu à peu en place autour de lui et lui seul, on lui propose de remplacer un professeur décédé accidentellement en raison d'un accident on ne peut plus accidentel… vous voyez venir le truc ? Disons-le sans tergiverser : cette mort est carrément louche et, même si c'est à demi-mots, tout le monde avoue en avoir bien conscience.
N'ayant guère le choix et séduit par le poste qu'on lui offre autant que par la bibliothèque spécialisée en l'occulte à laquelle il donne accès (et qui contient même un exemplaire du De Vermis Mysteriis et un du Necronomicon, rien que ça !), Seth accepte bien entendu d'endosser la charge de spécialiste des religions et cultes disparus.
À partir de là, en compagnie de Skylark Duquesne, journaliste de l'Arkham Sentinel et rien moins qu'un étrange correspondant du journal en provenance de Providence du nom de Howard Phillips Lovecraft, Seth va enquêter sur les mystères d'Arkham... et autant le dire de suite, cela augure quelques allusions à des "horreurs indicibles" !



Autant se l'avouer de suite, l'univers de H.P. Lovecraft est tellement emblématique que se risquer à en faire une adaptation en bande dessinée est une initiative casse-gueule qui mérite le respect ; ne serait-ce que pour l'audace qu'il faut avoir pour tendre le bâton pour se faire battre à tous les spécialistes autoproclamés de l'œuvre du maître de Providence. Preuve en sont les commentaires reçus, par exemple, par la version illustrée de L'appel de Cthulhu récemment éditée par Bragelonne. Ou alors, il faut changer de ton et d'approche, c'est plus simple... comme avec Le jeune Lovecraft, par exemple...
Rappelons aussi à toute fin utiles l'existence d'une relecture du mythe signée Alan Moore avec Neocomicon et Providence. Même notre Nolt national, rédacteur en chef et créateur de cette page, s'est prêté à l'exercice dans un recueil de 2018 intitulé Sur les traces de Lovecraft. 

Mais du coup, à quoi se référer ? Aux seuls écrits de l'auteur ou à la mythologie complète qu'elle engendra ? Comment l'aborder ? Par le biais de l'aventure ou celui de l'horreur ? Faut-il ou non ancrer l'aventure dans une réalité historique scrupuleuse ?
Dans le petit monde des jeux de rôles, l'éditeur Edge vient par exemple de récupérer les droits de L'Appel de Cthulhu (qu'on évoque dans cet article spécial Halloween). Son approche graphique colorée du sujet lui vaut les grincements de dents d'une partie conséquente de la communauté des joueurs ne jurant que par les visuels réalistes de l'ancien éditeur, feu Sans Détour... Pourtant, même si la collection précédente était très qualitative et si certaines couvertures de la nouvelle édition font davantage appel à l'imaginaire de Chair de poule qu'à d'ineffables entités issues du fond des âges, ça n'en reste pas moins un travail d'édition de grande qualité.
Cela étant, les fans de H.P.L. sont souvent eux-mêmes des sortes de cultistes adorant l'approche par laquelle ils entrèrent en contact avec le mythe de Cthulhu.
C'est que Lovecraft joue sur plusieurs tableaux et peut donc être abordé de maints côtés.
Alors restons raisonnables et réjouissons-nous, simplement, qu'un auteur comme Richard D. Nolane (Wunderwaffen, Vidocq, Harry Dickson, Millénaire...) se penche sur la transposition des mystères d'Arkham au médium bédéistique.
Nolane n'est en effet pas un inconnu dans le très sélect club des auteurs d'adaptations littéraires : Jean Ray, Jules Verne, H.G. Wells ou Conan Doyle sont autant de glorieux ancêtres dont il a su manipuler les codes littéraires afin qu'ils tiennent au sein de petites cases de BD sans pour autant les trahir.
Arkham Mysteries ne fait pas exception : choisissant de ne pas choisir entre le pulp aventurier et l'horreur fantastique, Nolane débute son récit avec la visite d'un site lié au culte de l'Ancien Lloigor avant de poursuivre avec un début d'enquête à proximité de Dunwich, Salem et Innsmouth, les villages rendus tristement célèbres par le maître lui-même (et un peu par l'Histoire elle-même, en ce qui concerne Salem).

Nolane parsème son récit de références bienvenues au mythe qui raviront les fans sans pour autant perdre les non initiés, tels ces êtres apparemment pacifistes et difformes qui peuplent certains quartiers d'Arkham et que l'on identifiera sans peine comme étant les hybrides résultant de l'alliance charnelle contre nature entre un Profond (une créature amphibie vivant dans des cités sous-marines) et un humain.
Mais il ne se limite pas à cela et se permet certaines altérations pour se dissocier de ce qu'a pu écrire Howard Phillips, ne serait-ce qu'en le mettant directement en scène, comme un témoin privilégié de ce qu'il décrira ensuite, offrant par là une crédibilité plus grande encore à l'œuvre du maître.
On retrouve les patronymes de certains personnages bien connus mais précédés d'autres prénoms : l'ambiance subsiste mais on nous informe que l'histoire est inédite. On fait la connaissance d'un personnage féminin aux origines amérindiennes qui prend plus de place que n'importe quelle femme dans n'importe lequel des romans. On a ici droit au traitement d'un Grand Ancien peu évoqué par les récits originaux, offrant donc un tout nouveau champ des possibles pour le scénario... c'est du Lovecraft, mais c'est nouveau.


Au dessin, l'on découvre le prolifique espagnol Manuel Garcia. Très branché comics (EmpyreIron Man NoirJustice LeagueStar Wars - Clone Wars...), il change parfois son trait pour fournir une bande dessinée de format européen (Le Troisième Fils de Rome...).
Ici, il a l'intelligence d'offrir à ses cases une noirceur prononcée dans les ombres desquelles on se surprend à imaginer le pire, comme lorsque l'on se laisse aller à cauchemarder éveillé à la lecture des énigmatiques descriptions lacunaires de Howard Phillips Lovecraft.
Un dessin on ne peut plus approprié à l'univers tentaculaire ici traité et que n'annonce pourtant pas la néanmoins très jolie couverture signée Jean-Sébastien Rossbach.


Le tome 1 d'Arkham Mysteries est une réussite à la fin abrupte réclamant une suite que nous ne manquerons pas de lire avec avidité. Puisse-t-elle amener autant de découvertes au sujet des Anciens que de nouvelles interrogations menaçant notre santé mentale, comme il est de bon ton pour tout ce qui touche à Arkham.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une adaptation intelligente et fidèle.
  • Une amorce habile pour cette nouvelle série prometteuse.
  • Quelques rares étrangetés dans les phylactères. La construction syntaxique de certaines phrases peut faire un peu froncer les sourcils, même si aucune erreur n'est à déplorer.
Catwoman - Le dernier braquage
Par

Quand la monte-en-l'air de classe internationale la plus populaire de chez DC
met toutes ses économies pour voler une babiole en toc, il lui faut se refaire.
Retour à Gotham à contrecœur pour Sélina Kyle.


Dans la même logique que la sortie de Batman Ego au sein d'un recueil éponyme, Urban nous livre avec Catwoman - Le dernier braquage une des aventures ayant officiellement inspiré Matt Reeves pour son film à venir sur l'homme-pipistrelle. Et cette fois encore, il s'agit d'enrichir cette création de Darwyn Cooke d'autres histoires signées de sa main et mettant en scène l'insaisissable Selina Kyle.

Darwyn Cooke, co-responsable de la vie de Catwoman durant un temps avec Ed Brubaker et Doc Allred, est ici soucieux de nous offrir quelques pièces manquantes au puzzle de la vie de notre cambrioleuse de haut vol. En effet, avec ses complices, il l'a souvent mise en scène dans des actes de bravoure purement altruistes qui jurent un peu avec son image initiale de diamond girl. Pour ce faire, il va s'agir de faire reparaître une Selina Kyle et son alter ego dans le collimateur de la faune de Gotham. C'est ce que va entamer l'enquête de Slam Bradley dans Sur la piste de Catwoman (Detective Comics back-up #759 à 762).Cette histoire met en scène ledit Slam à qui le maire de Gotham charge de retrouver une Catwoman... pourtant déclarée morte. Il découvrira bien vite un lien entre elle et Selina Kyle, candidate à la mairie de New York récemment décédée.
 
Avec ce premier récit, on est de tout évidence plongé dans un polar classique où un détective hard boiled distribue autant de patates qu'il en reçoit et élucide une enquête davantage parce qu'il remue la merde que parce qu'il est un fin limier. Une lecture agréable si on aime le roman noir qui bénéficie d'un trait qui lui va étonnamment bien ; l'épaisseur des traits de Cooke s'adapte ici parfaitement à la noirceur du récit en assombrissant les cases.

Le dernier braquage
, quant à lui, est une fiction dans laquelle Selina refait surface à Gotham à la suite de l'échec d'un vol de grande envergure à l'étranger. Pour se remettre le pied à l'étrier, elle va monter une équipe de casseurs qui aura pour objectif de dévaliser un train affrété par la mafia pour transporter 24 millions de dollars vers Montréal. Son indic' est une jeune femme sexuellement exploitée par le parrain de l'organisation, ses alliés viennent de son passé lointain ou de rencontres plus récentes et le plan est on ne peut plus audacieux. C'est ici une aventure de Selina mettant son identité nocturne de côté et dévoilant quelques zones d'ombre de son passé, une aventure rythmée par la conception de ce casse mêlant de la technologie, du culot, des capacités physiques hors normes et une forme de courage confinant à la déraison. Selina y prouvera une fois de plus certains aspects de sa personnalité, comme le fait qu'elle n'appartiendra jamais à personne et que, tel le chat noir, elle porte poisse à qui l'entoure, qu'on la caresse dans le sens du poil ou non. Mais elle, forte de ses neuf vies, s'en sortira-t-elle indemne ? 
 
Une très plaisante lecture offrant plusieurs rythmes et plusieurs atmosphères et qui a le bon goût de changer un peu des sempiternels combats de super-héros. C'est plutôt habilement écrit et, comme pour Sur la piste de Catwoman, le trait de Cooke s'avère très approprié mais, cette fois, parce que son aspect cartoon permet d'atténuer un brin la perception du côté dramatique de certains événements, rendant le tout accessible à de jeunes adolescents. En effet, comme dit dans la chronique sur Batman Ego, même si le dessin de Darwyn Cooke peut sembler désuet ou inapproprié aux comics en raison de ce à quoi la majorité d'entre eux ressemblent de nos jours, il faut lui reconnaître la vertu de jeter des passerelles entre les âges et les genres ; il faut être vraiment allergique à cette patte graphique particulière pour que la magie n'opère pas. Même lorsque l'on y est de prime abord réticent, l'on parvient assez aisément à en comprendre la pertinence. Au moins, sous sa main, les comic books n'ont-ils pas cette gravité et cette maturité excessives dont se plaignent certains détracteurs au regard des productions actuelles de DC...

Vient ensuite Anonyme (Catwoman #1 à #4). Un titre doublement justifié parce qu'il marque le retour de Selina sous le masque et parce qu'elle y affronte une de ces horreurs dont Gotham a le secret auquel ce surnom convient parfaitement. Peu à peu, Selina y trouve un nouvel équilibre et un nouveau but à ses escapades nocturnes. Alertée par son amie prostituée Holly, Selina apprend qu'un homme s'en prend chaque nuit aux filles de la rue. Il est inacceptable, pour Selina, que cela reste impuni et, dans une Gotham où la police considère les péripatéticiennes comme des citoyennes de seconde zone indignes d'un travail de police sérieux, elle décide de prendre leur défense et se lance à la poursuite de celui qui les assassine. Une Selina s'ouvrant au bien et à l'altruisme, acceptant de faire la paix avec son alter ego au seul sacrifice de la queue de chat de son costume... Une fois encore, Cooke interroge la double personnalité de héros ayant une personnalité secrète. Et, comme pour Bruce dans Batman Ego, il offre à Selina un équilibre nouveau lui permettant l'harmonie entre ses deux facettes.

Le recueil se termine par une confrontation acrobatico-romantique entre la chatte et la chauve-souris s'étalant sur 11 planches : Chevalier servant (Solo #1). Dessinée par Tim Sale, cette historiette écrite par Darwyn Cooke est fraîche et amusante. Mieux dans sa peau et dans son latex, Selina se permet de faire tourner Batman en bourrique dans une course-poursuite où elle se montre aguicheuse et émancipée de la plupart de ses doutes.


Oui, on se refera des Catwoman écrits de cette façon bien volontiers. Voilà un album qui se lit avec plus d'enthousiasme encore que Batman Ego. Dans celui-ci, la progression de la personnalité du personnage principal n'est pas due à une sorte d'improbable hallucination l'exposant à son double mais tout simplement à une introspection résultant d'événements que l'on a suivis. Elle en est d'autant plus crédible. Rarement l'on avait aussi bien compris les motivations de Selina et l'on finit par être heureux de ce nouveau tour qu'elle donne à son existence, le sourire aux lèvres. Elle sera la justicière qui s'occupe de ceux qui restent à l'ombre du radar de Batman, celle qui sauvera ceux que personne ne voit et dont personne ne se soucie. Elle sera l'héroïne du quartier... ce qui justifie peut-être les dernières cases de ce recueil qui offrent un clin d'œil évident à un certain Peter Parker.

Slam Bradley avait vu un lien entre Selina et Catwoman... il a fallu un long moment à Selina avant de le retrouver en elle. Mais maintenant qu'elle est en paix avec elle-même, on se délectera de ses aventures nocturnes de justicière à taille humaine.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Trois récits (et un petit bonus) bien écrits et bien équilibrés.
  • La progression du personnage est réellement intéressante à suivre et cohérente.
  • Le dessin offre à ces aventures un mélange de noirceur et de second degré permettant une ouverture à un large public.
  • Selina a rarement été aussi sympathiquement exploitée : c'est ici un personnage attachant qui mélange faiblesses touchantes et forces admirables.


  • Certains n'aimeront pas ce type de dessin. C'est couru d'avance... mais ils passeront à côté de récits de bonne qualité.
Batman Ego
Par

Deux albums signés par le regretté Darwyn Cooke estampillés "Les albums du film The Batman" viennent de sortir en l'honneur du futur long métrage de Matt Reeves avec Robert Pattinson dans le rôle du Chevalier Noir.
Valent-ils l'investissement ?


Urban Comics nous présente en janvier et en février, des jalons importants de la vie de leur justicier nocturne fétiche. Leur point commun est d'avoir été présentés par Matt Reeves lui-même comme les sources d'inspiration majeures de son film à venir. On parle bien sûr de quelques comics « cultes », certains déjà publiés depuis de longue date, d'autres réédités (dans la collection Black Label notamment) et d'un inédit. Il s'agit de Batman Année Un de Frank Miller et David Mazzucchelli, Batman Un Long Halloween et Batman Amère Victoire de Jeff Loeb et Tim Sale, de Batman Imposter (en vente fin février [1]) par Andrea Sorrentino et Mattson Tomlin (co-auteur du script de The Batman avec Matt Reeves et Peter Craig), Catwoman à Rome par Jeff Loeb et Tim Sale et enfin, les deux albums nous concernant : Batman Ego (dans cet article) et Catwoman Le Dernier Braquage (dans un article à venir) par Darwyn Cooke.

Avant de commencer, informons tous les amateurs de polémique imbécile que l'on ne se prononcera jamais, ici, sur un film que nous n'avons pas pu voir : laissons les spéculations aux traders et aux amoureux de prose vaine. Au lieu de chercher à deviner le futur, jetons un œil sur le passé. La technique est on ne peut plus simple : vous voulez savoir si Pattinson est un bon choix ? Référez-vous à sa carrière sans vous limiter à Twilight et vous tomberez sur l'incroyable The Rover de David Michod ou The Lighthouse de Robert Eggers, parmi bien d'autres œuvres prouvant le talent du gaillard... ce qui vous amènera naturellement à comprendre que c'est un acteur fasciné par l'incarnation des troubles psychologiques et qui s'est forgé une filmographie extrêmement variée et personnelle. Mine de rien, cette seule démarche très simple permet d'éviter de paraphraser les milliers de Jean-Kévin qui se sont révoltés sur la toile à l'annonce de son nom au titre que : "Eh, mais... c'est le minet de Twilight... il n'est même pas musclé". Un retour de Pattinson aux blockbusters, par le truchement du héros le plus torturé qui soit ? Moi, ça titille ma curiosité !

Le procédé consistant à regarder le passé pour imaginer ce que sera l'avenir semblant concluant, jetons un regard dans le rétro de la Batmobile pour voir (en l'espace de deux articles) ce que valent deux de ces œuvres qui nous sont présentées comme des inspirations de la prochaine incarnation cinématographique de Batou : les comics Batman Ego et Catwoman Le Dernier Braquage. Chacun de ces deux volumes se voit augmenté, dans cette édition, d'autres récits gothamiens ayant bénéficié de la plume ou du marqueur de Cooke et c'est donc dans sa vision de l'univers de Bruce Wayne que se déroulent toutes ces aventures. 

Batman Ego, outre son histoire éponyme, renferme Au pays des monstres (issu de Gotham Knights #23), Le monument (Gotham Knights #33), Déjà vu (Solo #5) et Batman/Spirit La convention du crime (Batman/The Spirit #1). Catwoman Le Dernier Braquage, quant à lui, est complété de Sur la piste de Catwoman (Detective comics #759-#762), Anonyme (Catwoman #1 à #4) et Chevalier servant (Solo #1). Les deux albums sont souvent présentées comme étant une sorte de diptyque qui ne dit pas son nom et l'effet est ici encore amplifié par leurs sorties simultanées et la présence de certains personnages dans les deux livres (Jeff et Stark, les deux voyous de Déjà vu étant ici également associés à Selina Kyle dans Le Dernier Braquage – un temps nommé Le Grand Braquage (cf. image de couverture ci-dessus dévoilée par Urban il y a quelques temps) comme dans sa première édition chez Semic en France qu'Urban adopte définitivement Le Dernier Braquage).

Bien entendu, la jolie composition que nous offrent leurs couvertures lorsqu'on les met côte à côte comme ci-dessus joue elle aussi un rôle sur l'impression sans doute légitime qu'il s'agit là d'un tout totalement cohérent... Panini, par le passé, avait opté pour une politique de rapprochement plus évidente encore entre ces deux titres en les unissant dans un seul album. Mais on sait à quel point Urban se plaît à classer ses récits selon leur personnage principal, permettant aux fans de tel ou tel héros de "tout avoir" concernant leur idole. Vous me direz : "C'est bien joli de regarder l'emballage et détailler la composition du produit mais que goûte la cuisine que nous avait préparée Darwyn Cooke avec tous ces ingrédients ?". Eh bien, voyons cela ensemble ! Et penchons-nous aujourd'hui sur le cas du capé.


Batman Ego : le témoignage d'une époque


Rares sont les amateurs de la chauve-souris de DC à n'avoir pas entendu parler de ce titre. Voyez-le comme une des charnières possibles permettant d'articuler le Batman léger et rigolo façon Silver Age et celui plus mature, sombre et torturé de notre époque. Cela lui est permis, entre autres choses, par le dessin de Cooke qui tient davantage de celui que l'on attend d'un film ou d'une série d'animation que d'un comic, comme le fait d'ailleurs remarquer non sans une certaine jalousie son amie Amanda Conner (Harley Quinn, Before Watchmen, Power Girl) dans une introduction en forme d'hommage à un ami et collègue parti trop tôt (Darwyn Cooke est décédé en mai 2016 âgé de 53 ans). 

Avec un trait rappelant l'insouciance des comics des années 50, voire même certaines manifestations de la ligne claire européenne, Cooke jette sur papier en l'an 2000, entre le Batman marrant et le Batman sinistre, un pont semblable à celui bâti à la télévision par Batman the animated serie en 1992. Ici, nous avons un Batman blessé et pissant le sang œuvrant à rattraper Buster Snibbs, un des hommes du Joker lui ayant récemment livré des informations concernant son employeur. Snibbs est désormais en fuite avec le butin d'un massacre ayant eu lieu dans un bal de charité et ayant occasionné la mort violente de 27 personnes. Toutefois, le malfrat n'est pas réellement en train de s'enfuir : il compte en réalité se suicider en sautant du haut d'un pont pour échapper à la menace que le Joker fait peser sur lui. Batman le sauve de la mort au prix de maints efforts et de bien des souffrances pour que, peu après, Snibbs lui confie avoir déjà tué sa femme et ses enfants pour leur épargner la vengeance du sinistre clown de Gotham. Une fois cet aveu fait, le bandit se fait tout bonnement sauter le caisson sous les yeux de Batman. Ça va, niveau noirceur ?
 
Batman Ego commence donc, malgré ce dessin quasiment enfantin et terriblement épuré, par un des événements les plus crument réalistes que l'on puisse imaginer à Gotham ; sans doute comprenez-vous mieux ce que je disais : le dessin façon "Batman grand public accessible" et l'histoire à l'encre noire des pires tragédies. Assommé tant par les événements que par la douleur engendrée par ses blessures, ce jeune Batman qui dit en être à sa troisième année d'activités héroïques, file au volant de sa Batmobile à l'ancienne en direction de la Batcave. Durant tout le trajet, il ressasse les événements ayant mené à ce drame et se souvient de diverses conversations entendues dans le tout Gotham affirmant que l'homme sous le masque de chauve-souris ne peut être qu'un fou souffrant de graves troubles schizoïdes. Une fois à son repaire, il s'avoue ne pas se sentir à la hauteur de la mission qu'il s'est choisie et décide de tout arrêter lorsque, soudain, un être grimaçant parodiant son costume nocturne s'adresse à lui avec véhémence : le Batman lui parle, débarrassé de Bruce Wayne ! La fatigue, l'hémorragie, la schizophrénie... peu importe ce qui engendre ce dialogue mais c'est enfin l'heure de la mise au point entre l'homme et son alter ego nocturne. 

Pour tout fan de Batman, le moment est bien entendu précieux : l'on sait à quel point Bruce peine à faire la part des choses entre lui et sa créature, au point de souvent lui laisser prendre le dessus. Cette fois, alors qu'il veut renoncer à elle, elle s'impose à lui, comme incontournable, inévitable.

Très rapidement, Batman fustige la faiblesse de Bruce et s'impose à lui dans une grandeur démesurée au point de sous-entendre que Bruce lui voue une sorte de culte personnel, déifiant la figure de Batman dans une planche à l'écriture habile (dont le dessin ci-contre est issu). En cela, Cooke fait subtilement le lien avec le caractère quasi sacré que Frank Miller avait donné peu de temps avant à la mission de Batman.

Batman démonte, dans une explication séduisante, l'idée selon laquelle il serait né du traumatisme consécutif à la mort brutale des parents de Bruce. Il existait, selon lui, bien avant ça dans le cœur du garçonnet, tapi au cœur de sa passion pour le personnage de Zorro, tel un compagnon de route fait de noirceur permettant de mieux endurer les événements les plus sombres... Tout d'abord passager, il prit un jour les commandes lorsque, fou de douleur, l'enfant dut trouver une raison de survivre au deuil de ses parents. Batman se voit comme la pulsion qui mena Bruce à se construire et devenir ce qu'il est, à faire ce qu'il fait. Ils sont pour lui indissociables car son véritable nom n'est pas celui d'un héros. Son véritable nom est "Peur". Une peur qui jamais ne quitte Bruce. Dès lors, le seul moyen de la contrôler est de la partager avec tout qui le mérite ! 
 
La comparaison peut sembler audacieuse mais ce Bruce Wayne peut faire penser à une sorte de psychopathe de fiction à la Dexter, obsédé par la mort, traumatisé par le deuil parental, possédé par un passager sombre qu'il canalise en orientant sa violence vers ceux qui lui semblent la mériter, suivant un code d'honneur impliquant pour Batman de ne pas tuer et pour Dexter Morgan de ne tuer que les gens mauvais... Le nombre de points commun est assez saisissant. Cela expliquerait bien des choses allant de ses difficultés de sociabilisation sincère à ses multiples facettes, en passant par son incapacité à raccrocher la cape. Faut-il voir en le Bruce Wayne de Cooke une sorte de justicier psychopathe en costume de chauve-souris flirtant avec la schizophrénie ? C'est une explication qui a du charme et qui, comme pour Dexter, ne souffre que d'un seul défaut : ni l'un ni l'autre ne sont suffisamment dénués d'empathie pour que l'on soient sûrs de ce diagnostic.

Quoiqu'il en soit, surmonter la peur en l'incarnant, en en devenant le plus implacable des avatars... voilà une origin story de Batman qui colle avec quasiment toutes les itérations du héros, jusqu'à la plus abâtardie que l'on peut trouver, par exemple dans la troisième saison de la série télévisée Titans. Autre point commun avec le Batman du Titans télévisuel, ce Batman-ci a une solution pour endiguer une bonne partie des crimes endeuillant Gotham : transgresser une et une seule fois le code d'honneur de Bruce et éliminer définitivement le Joker. Dans Ego, Bruce s'y refuse, pour ne pas se perdre. Dans Titans, Bruce se perd... 
 
A trop vouloir ne pas avoir de sang sur les mains, Bruce n'a-t-il pas celui de toutes les victimes que le Joker a faites depuis la première occasion où Batman aurait pu le tuer ? Ces vies ne sont-elles pas "le prix à payer pour cette lâche moralité" ? Il faut dire qu'une fois encore, dans Ego, comme dans bien d'autres titres relatifs à Batman, on souligne le parallèle entre le héros et le Joker. Sans Batman, il n'y aurait pas eu de Joker mais si le Joker meurt... plus de Batman ? La synergie entre les deux personnages a déjà amené maints auteurs à s'interroger sur la possibilité du héros à surmonter la disparition de sa némésis. 

De temps en temps, les échanges entre ces deux personnalités sont presque de l'ordre du commentaire méta comme, par exemple, quand Batman affirme, sentencieux : "Il ne fallut pas longtemps avant que ta vanité et ton besoin d'approbation cède à l'appel de la célébrité. J'ai enduré cela, ainsi que ton besoin pitoyable de compagnie.". Cette critique directe de cette survivance de la Silver Age que sont les batgadgets clinquants et les différents sidekicks dans un univers s'assombrissant de plus en plus est on ne peut plus légitime. Le batsignal est devenu inutile dans une ville où Batman a la main sur toutes les informations numériques et toutes les images des caméras de surveillance mais il reste un gimmick des comics malgré tout. Les compagnons adolescents, c'était compréhensible tant que le plus grand risque qu'encourait Robin était de se prendre un coup de poing souligné d'un grand "zbim !" aux côtés d'Adam West... Mais à l'heure actuelle, alors que le Batman moderne combat des monstres de la taille d'immeubles, des tueurs aux victimes se comptant par dizaines, des menaces mystiques venant du fond des âges, il semble nettement plus irresponsable de sa part (ou moins empathique, ce qui va encore dans le sens de notre théorie Dexter) de se la jouer Pascal le grand-frère avec un ado à problèmes à ses côtés ! Et c'est d'ailleurs un autre travers dénoncé dans la série Titans dans laquelle Dick Grayson et Jason Todd lui reprochent de s'être servi d'eux et d'avoir fait d'eux des êtres instables et potentiellement dangereux.

En tout cela, Ego est annonciateur de ce qu'il adviendra ensuite à Batman... On en fera un être double qui tente de concilier la soif de justice expéditive de la créature et l'envie d'incarner un espoir que porte Bruce Wayne. Un être plus sombre, plus secret, plus complexe et plus radical que dans ses premières années... mais un être moins contestable que ce qu'il fut sous la plume de Miller. La dichotomie intrinsèque du personnage fait de Bruce et Batman des fardeaux respectifs l'un pour l'autre. Mais Ego se conclut (un peu facilement) sur une sorte de compromis, de pacte d'alliance entre ces deux extrêmes et a, de ce fait, un final étrangement pacifié, voire presqu'optimiste... 
 
Cela fait d'Ego une transition satisfaisante entre avant et maintenant et, surtout, un témoignage parfois maladroit mais sincère de ce moment où la licence s'est autorisée à raison à se prendre au sérieux, ouvrant la porte à quelques uns de ses albums les plus matures et intéressants aux yeux des fans du Batman hard boiled à tendance réaliste.

Au pays des monstres, un tout petit pays

Sur huit malheureuses planches, nous suivons la version Black & White de Batman dessinée par Cooke dans une histoire signée Paul Grist. N'ayant que peu d'intérêt sur le fond, elle narre l'arrestation de Madame X menant à l'absorption par Batou d'un produit hallucinogène et à son combat mental contre les visions... rien qui n'avait déjà et sera encore maintes fois fait face, par exemple, à l'Epouvantail (un autre taré obsédé par la peur et voulant l'incarner à sa façon). Un récit dans la continuité du Batman d'Ego qui vaut surtout pour la répétition du vœu de Bruce en ces mots : "Je ne permettrai pas que cette ville fasse de moi un monstre". Dont acte, Cooke avait choisi sa vision du personnage !

Le dessin est ici dans un noir et blanc renforçant encore la parenté graphique avec la série animée bien connue. On pourrait croire à des dessins enfantins tant tout se limite parfois à quelques traits rondouillards.

Contrairement à Ego, c'est un récit parfaitement dispensable qui annonce un peu ce qui suivra dans ce recueil : des planches de Batman signées Cooke au scénario, au dessin ou aux deux et qui sont certes divertissantes mais moins emblématiques que les 80 planches donnant leur titre à l'ensemble.

Le monument, ou la déification de Batou remise en question

Deuxième apparition Black & White sans doute plus intéressante mais dessinée par un Bill Wray au trait à mon sens indigne de cet album, cette historiette née de l'imagination de Cooke envisage l'édification d'une statue représentant Batman au centre de Gotham. On y analyse la réaction de la population (le très classique "on lèche, on lâche, on lynche") et celle de Batman face à cette étrange idée. Evidemment, on peut y voir une réflexion sur l'iconisation des héros de la pop culture et, plus pragmatiquement, sur l'érection de monuments à la gloire de quoi que ce soit.

C'est carrément cousu de fil blanc scénaristiquement et relativement moche graphiquement mais la réflexion sous-jacente n'est pas dénuée d'intérêt et l'admiration des super héros par les autorités générant autant d'admiration que d'animosité envers eux au sein de la foule est un thème qui a depuis été repris dans bien des comics... 
Toujours huit planches en noir et blanc, donc, et un thème plutôt accrocheur mais au traitement décevant.

Déjà vu, faute avouée à moitié pardonnée

Oui, en effet, cette histoire est bel et bien inspirée d'une autre œuvre : Night of the stalker, le classique de Steve Engleheart paru dans Detective Comics #439 en 1973. Pour faire simple, imaginez Batman assister à un double meurtre sur une scène de crime lui rappelant le traumatisme de la mort de ses parents ("déjà vu" ayant donc ici un double sens).
 
On assistera alors à un récit aux portes de l'horrifique où les meurtriers deviennent les proies d'un Batman mutique incarnant plus la peur que dans n'importe quel autre récit de Cooke, au point de presque en devenir une sorte d'antagoniste de film d'horreur. Ce n'est qu'au bout d'une dizaine de planches d'une traque implacable qu'il ôtera le masque et offrira au lecteur l'homme caché derrière la créature et les souffrances qui l'habitent dans une planche touchante et à laquelle le trait de Cooke convient mieux qu'aux précédentes.

Batman/Spirit La convention du crime, le crossover

Arrêtée en 1952, la série Spirit est relancée par DC en 2006, après ce crossover avec Batman, signé Darwyn Cooke au dessin et Jeph Loeb au scénario. 

Denny Colt, alias Spirit, est un justicier masqué créé par Will Eisner en 1940. En ne revêtant qu'un léger masque et un chapeau, ce détective privé se distingue de ses collègues super héros de l'époque en ce qu'il ne possède au final pas d'autres pouvoirs que ce qui fait déjà de lui un bon détective... outre un sens de l'humour bien à lui. Batman/Spirit fut l'un des événements comics de l'année 2006, un livre qui réunit deux personnages fort similaires, au final, de par leur lutte et leur absence de capacités surhumaines.

Cette première aventure marquant le retour de Spirit et propice à cette rencontre improbable a lieu à Hawaï où les commissaires Gordon (allié de Batman) et Dolan (allié de Spirit) se rencontrent pour la réunion annuelle de la police. Une convention qui intéresse également de très près les criminels de Gotham et de Central City : de Joker et Harley Quinn, à P'Gell, Catwoman et Mr. Carogna, tout le gotha du crime est présent pour faire leur fête aux plus fins limiers de la planète dans un grand boum !

C'est frais, rythmé, rigolo et agréable à l'œil mais si l'histoire est mémorable, c'est surtout en raison du nombre de personnages rassemblés et du fait que cela marque la renaissance d'un héros mis depuis longtemps aux oubliettes. À noter que l'on y apprend que Batman est une sorte de croque-mitaine pour les gens de Central City... Mais au final, Batman n'est-il pas ça pour absolument tout le monde depuis bien des années déjà ?


[1] Batman - Imposter sera en vente le 25 février 2022, découvrez la critique de Thomas en avant-première sur son site www.comicsbatman.fr.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un récit intéressant pour le tournant qu'il signe dans la représentation de Batman, même s'il n'est ni le seul ni le premier à le négocier.
  • Un dessin de Cooke très lisible et efficace.
  • Une écriture cohérente de la psychologie de Bruce Wayne au fil des récits. 
  • L'effort d'exploration de la psychologie de Bruce sous la forme d'un dialogue agité avec Batman est louable mais... ça reste néanmoins assez convenu et superficiel.
  • Comparé à certains dessins actuels, tout cela semble quand même enfantin ; même si ce trait accessible a aussi l'avantage de pouvoir lancer une passerelle entre les approches de Batou.
Le Dieu venu du Centaure
Par

Dans un monde où l'Humanité approche un peu plus de la folie, où la Terre devient chaque jour moins habitable, où la vie des colons sur les autres planètes s'avère misérable, il n'y a d'autres échappatoires que le rêve et l'illusion du bonheur. C'est ce que promet le D-Liss, la drogue dispensée par un Léo Bulero tout-puissant, qui permet de vivre des plaisirs factices avec des simulacres d'êtres humains. Mais voilà que survient Palmer Eldritch. Exilé pendant une décennie sur Proxima, il arrive sur Terre porteur d'une nouvelle qui va déstabiliser la société : sa drogue à lui, le K-Priss, est mille fois plus puissante que l'autre, et les illusions qu'elle procure sont mille fois plus réalistes. La seule différence c'est que Palmer se retrouve dans chacun des mirages créés par la psyché des drogués, dans chacun de leur délire halluciné. Mais qui est ce Palmer Eldritch susceptible de renverser l'ordre établi ? Un fou ? Un sorcier ? Un simulacre ? Ou un dieu tombé du ciel ?

Le Dieu venu du Centaure 
est un livre assez déstabilisant, commençant comme une enquête et se poursuivant en une sorte de quête onirique un peu foutraque. A nouveau, après l'Œil dans le Ciel, le Temps désarticulé ou le Maître du Haut-ChâteauPhilip K. Dick multiplie les personnages-clefs sans qu'on arrive à véritablement se prendre de passion pour l'un d'entre eux : encore une fois, pas de vrai héros, mais des arrivistes couards, opportunistes ou machiavéliques. Comme dans Loterie solaire, dont il semble assez proche, les personnages féminins sont très mal lotis : on ne relèvera qu'une précog qui désire grimper les échelons de sa société le plus vite possible, une illuminée cherchant sur Mars des ouailles à convertir et une artiste réalisant des poteries originales. Elles n'apparaissent que dans le but de donner un sens au destin d'un individu qui aurait pu prétendre au titre de "héros" de cette histoire – mais qui n'en a ni les épaules, ni le comportement. 

Mayerson, chef du département précog de Léo Bulero, chargé de déterminer à l'avance l'évolution des marchés, les tendances, mais aussi les conséquences de certains actes décisifs, est cet homme-là. Ses interrogations, ses hésitations, ses pensées intimes rythment le récit de la confrontation attendue entre son chef, sorte de mafieux de la drogue aussi fascinant qu'horripilant, et ce Palmer Eldritch qui, au départ du moins, semble protégé par les Nations-Unies. L'enjeu ? La mainmise sur un marché unique, celui du commerce d'une drogue vaguement tolérée (mais officiellement, bien entendue, interdite) qui permet aux fermiers martiens, travaillant dans des conditions misérables, d'oublier leur ordinaire en s'évadant artificiellement par le biais d'un hallucinogène combiné à… une poupée Barbie. Bulero commercialise les « poupées Pat », modèles en miniature de ce que désirent les clients (splendide appartement, voiture et corps de rêve, vacances dépaysantes, etc.) et vend sous le manteau le D-Liss, grâce auquel chacun peut s'incarner dans un avatar de la poupée, mais un avatar réaliste. La rumeur de l'arrivée de cet Eldritch que personne n'a vu mais que tout le monde connaît bouleverse ce petit monde : Bulero devra le rencontrer pour tirer les choses au clair, c'est inévitable. Mais Eldritch a tout prévu…


C'est ensuite que ça se gâte. On quitte assez abruptement une progression classique pour une séquence en apnée dans une série de va-et-vient entre les réalités. Car la nouvelle drogue, le K-Priss, n'a plus besoin qu'on se focalise sur un objet et brise toutes les barrières, tant sociales que physiques, permettant à chacun de revivre, à l'envi, des scènes de son passé – ou de se projeter dans l'avenir. Toutefois, un détail a son importance : Eldritch est présent dans tous ces fantasmes, présent dans tous ces rêves, ces réalités illusoires. Omni-présent. Tout-puissant, capable de recréer ces univers oniriques et de les plier à sa volonté. Un tel pouvoir est celui d'un dieu, ni plus ni moins. Dès lors qu'ils s'en rendront compte, Bulero et Mayerson s'en mordront les doigts. Comment échapper à un dieu ? Comment le vaincre ?



Dans cette seconde moitié, on va naviguer dans un futur où la grande confrontation a eu lieu, et dans le passé honteux de Mayerson, désireux de reconquérir sa femme (l'artiste citée plus haut). On va glisser, parfois sans le savoir, dans des mondes éthérés, quelquefois réalistes, quelquefois vides. Eldritch se joue des sens et de la raison de ceux qu'il entraîne dans ses délires, au moins autant que Dick se joue de notre certitude. Au point qu'on ne sache plus ce que l'auteur désire raconter – ou si, véritablement, il cherchait à raconter, voire à finir son récit. Tout au plus observera-t-on qu'il insère dans cet ouvrage des préoccupations plus religieuses, allant jusqu'à questionner la notion d'incarnation, le concept christique de base : si Palmer est présent dans chaque séquence illusoire, la réciproque est vraie et chacun de se targuer de s'incarner en Palmer Eldritch. Comment refuser à quelqu'un la possibilité de toucher la divinité du doigt ?

Le contexte est tout aussi saisissant, mais traité presque par dessus la jambe : une Terre presqu'inhabitable furieusement proche de celle de Blade Runner, des opérations chirurgicales capables d'accélérer l'évolution, des extraterrestres aux motifs obscurs… Ce qui aurait pu donner une aventure rocambolesque, ou un véritable space-opéra métaphysique se trouve réduit à une œuvre difficile à jauger, redondante, bavarde et parfois lourde – mais ô combien fascinante. On peut comprendre qu'à sa lecture, John Lennon manifesta son envie de l'adapter – projet qui demeure à l'état de chimère audiovisuelle mort-née.

Pas aussi ardu ni prenant que le Maître du Haut-Château, pas aussi séduisant ni dense qu'Ubik, ni simplement (avouons-le) agréable à lire, mais incontestablement intéressant. Un bon Philip K. Dick.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un des romans phares du grand Philip K. Dick.
  • Une bonne entrée en matière pour le profane désireux de s'aventurer dans les mondes vertigineux de l'auteur d'Ubik.
  • Des plongées hallucinantes dans les délires fantasmatiques : Dick sait mieux que personne nous faire naviguer entre les réalités.
  • Une description d'un monde désespéré se précipitant vers sa perte qui fait écho à plusieurs des préoccupations actuelles.
  • Un bel effort de traduction.


  • Des personnages auxquels on a du mal à s'identifier.
  • Une narration qui prend au dépourvu.
  • Un récit qui opère un brutal changement de registre et multiplie les points de vue temporels.