La Mer sans étoiles
Publié le
12.1.26
Par
Vance
Nous voilà de retour pour continuer d’explorer la SF contemporaine, afin d’alterner un peu avec les grands classiques et les ouvrages présentés dans la rubrique « Retroreading ».
La Mer sans étoiles jouit d’une renommée double : d’abord celle de son autrice, Erin Morgenstern, dont il s’agit seulement du second roman (le premier ayant été d’office un best-seller, salué par le Prix Locus du Meilleur Premier Roman en 2012) ; et la sienne propre, qui s’est enrichie de très nombreuses critiques enthousiastes tant dans la presse spécialisée que sur les réseaux sociaux, lesquels ont engendré un véritable phénomène littéraire.
Résumé : Zachary, fils d'une voyante, est tombé un jour sur une porte peinte sur un mur derrière chez lui, une porte qui aurait pu lui donner le passage vers un ailleurs rêvé. Il n'a pas saisi cette occasion et a grandi avec cette frustration. Jusqu'au jour où il tombe sur un ouvrage inconnu à la bibliothèque municipale, mal répertorié et sans nom d'auteur. Quelle n'est pas sa stupéfaction lorsqu'il découvre que, outre des passages parlant de veilleurs, de gardiens et de disciples, ainsi que d'un pirate, il lit sa propre histoire, celle de son acte manqué. Il va alors mettre tout en œuvre pour remonter le fil ténu liant ce livre à cette porte de son passé...
Il s’agit d’un roman constitué de l’intrication de nombreuses histoires, présentées sous forme de contes et de mythes, qui conduisent à une perpétuelle mise en abyme. Ainsi, le premier des six livres scandant l'ouvrage, Doux Chagrins, présente non seulement les rituels d’intronisation des gardiens de ce lieu hors du temps et de l’espace qu’est le Port sur la Mer sans étoiles, mais également des fragments d’un récit légendaire parlant d’un pirate attendant son exécution. Ces trames entremêlées laissent entrevoir cet endroit auquel on accède par des portes qui sont cachées, parfois invisibles, parfois oubliées, parfois créées pour quelqu'un destiné à venir raconter sa propre histoire et la mêler aux autres. L’une de ces histoires, sur l’un de ces élus destinés à entrer dans cet univers fait de livres, d’or, de miel et de souvenirs, est celle de Zachary. Plus jeune, il s’est vu offrir cette opportunité : quitter notre monde pour celui de la Mer sans étoiles, des gardiens, des veilleurs et des disciples préservant au long d’un labyrinthe inimaginable de salles emplies de bibliothèques, de statues et d’étoiles, parsemées de symboles gravés sur les murs, les chambranles ou les portes elles-mêmes, les histoires déjà terminées, celles en cours et celles qui seront.
L’aventure de Zachary ne fait que commencer – à croire en fait que son destin était de parvenir jusqu’au Cœur de ce monde souterrain afin d’y accomplir une mission prévue de toute éternité. Ils partiront ensemble rechercher Dorian, l’homme qui le surveillait avant de l’aider, et des messages sibyllins apparaîtront çà et là sur sa trajectoire pour le placer sur la voie, lui faire trouver d’autres livres, d’autres portes, d’autres lieux secrets tandis que l’apocalypse s’annonce…
Au départ, l’écriture d’Erin Morgenstern ne peut que séduire : c’est doux et frais, presque sensuel et teinté d’une forme de naïve poésie qui enjolive le moindre détail comme s’il était admiré par un enfant. Chaque geste peut acquérir une importance incongrue, des couleurs comme des pièces de vêtement devenir l’espace d’un instant le centre de l’attention. Sa manière de décrire cet univers onirique fait de rayons de miel et de fils d’or, de millions de livres et de milliards de pages, d’étoiles et de chouettes, avec ses galeries emplies de souvenirs parfois poussiéreux, éclairés à la bougie et parcourus par des chats (quand on aime les livres, on aime les chats, n’est-ce pas ?) est profondément agréable, presque hypnotique. Le découpage du roman en livres dans le livre, posant les bases d’un univers qui prend forme par petits fragments mais déconstruisant la narration en jouant avec l’espace et le temps, tout en conservant un vrai sens du récit, presque classique (dont les principes et la résolution s’avèreront étrangement sages) confèrent à la lecture autant de petites stimulations sensorielles qui alimentent le plaisir et entretiennent la curiosité.
La seconde partie, dans ce que l’on pourra nommer la quête de Zachary, quoique toujours entrecoupée de petits intermèdes plus ou moins signifiants, bien que plus linéaire, risque paradoxalement de susciter une forme de gêne, un agacement : certes, on entrevoit davantage le cadre de ses pérégrinations, le contexte dans lequel se meuvent les rares personnages, mais leur but nous échappe, et les tergiversations auxquelles ils se livrent nuisent à la dynamique de l’ensemble. Mirabel a beau répéter que chacun reste acteur de son propre destin, elle contredit une phrase prononcée assez tôt sur l’espèce de déterminisme animant la plupart des histoires (et se montrera finalement assez hypocrite eu égard à la conclusion) : Zachary et Dorian, livrés à eux-mêmes, mettront un temps infini à embrasser leur destinée et se révèleront plus souvent victimes des événements que moteurs de l'intrigue.
D’autant que le roman est long, et les fils narratifs assez épars, qui finiront tout de même par se rejoindre, d’une manière aussi abrupte qu’élégante à laquelle on peut reprocher un peu de facilité – mais il faut bien finir, non ? – en un écheveau qui finit par tisser la trame d’une histoire éternelle, la même depuis la nuit des temps.
Sous ses dehors de fantasy urbaine, le roman endosse les atours de la speculative fiction pour se muer en conte des origines, se mythifier à la manière de ce que pouvait créer un Zelazny de la grande époque. Mais avec ce regard attendri de celui qui est resté l’enfant devant son livre, ce regard ébloui, émerveillé, l’esprit perdu dans l’imaginaire fécondé entre les pages avec infiniment de douceur et empreint d’une poésie qui rappellera les visions fantasmagoriques du Piranèse de Susanna Clarke (le gigantesque temple de l’au-delà sur lequel veille le héros de ce livre a un peu les mêmes fonctions que le Port sur la Mer sans étoiles). Deux ouvrages aux thématiques parallèles portés par des écrivains passionnés par leur art, mais des ouvrages divergents sur la forme, comme les faces opposées d’une même pièce.
L’on pourra trouver également, pour peu que l’on poursuive la lecture, des séquences qui rappelleront sans doute d’autres lues dans Le Château de Hurle de Diana Wynne Jones. Pas étonnant que des autrices renvoient à d’autres autrices, en fait. Mais on trouvera aisément d'autres connexions avec, par exemple, Alice au pays des merveilles ou les Mille & Une Nuits. Précisons en outre, et cela a son importance, que les éditions Sonatine ont soigné le lectorat avec quelques décors en pleine page et des cadres de titres ornés d'arabesques qui confèrent au volume, même broché, une élégance qui colle parfaitement au contexte dépeint.
Quoi qu’il en soit, un livre à la réputation solide fait par une bibliophile pour les bibliophiles, empli de ses jolis fantasmes, de bons sentiments, de légendes et de secrets, de miel et d’or, de livres et de chats.
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