Roland Habersetzer : un Ronin en Alsace
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Zoom aujourd’hui sur un auteur un peu particulier puisque plutôt connu pour des ouvrages techniques sur les arts martiaux. Néanmoins, même ceux qui n’ont jamais foulé un tatami peuvent apprendre d’un sage qui manie aussi bien le glaive que la plume.

Roland Habersetzer est un précurseur, en France, dans le monde des arts martiaux. Il fait partie des premiers à se frotter au karatedo à une époque où le judo règne et où un sport de combat permettant des coups de pied est considéré comme une pratique de « voyous » (oui, les temps ont bien changé).
C’est un formidable vulgarisateur, de la trempe d’un Brian Greene ou d’un Roland Lehoucq, dans un domaine différent évidemment.
C’est aussi un passionné d’Histoire et un habile romancier.
Enfin, c’est un homme de principes. Qui trimballe avec lui ses valeurs, quitte à avancer un peu moins vite, ou différemment plutôt, que les autres.

Quatre auteurs ont eu, dans ma vie de lecteur et d’apprenti auteur, un impact considérable. Maurice Leblanc, qui fut le premier à me fasciner par sa roublardise et ses tours de magicien taquin. George Orwell, qui me prouva que l’on pouvait tenir des propos visionnaires, d’une extraordinaire profondeur, sans pour autant mettre de côté le noble but de divertir. Stephen King, pour la construction technique minutieuse de ses personnages. Et Roland Habersetzer, pour pas mal de choses qui finalement sont transposables dans bien des arts (cf. ce dossier, revenant sur les principes Shu, Ha et Li appliqués à l'écriture) et même dans bien des moments de vie, qu’ils soient quotidiens ou exceptionnels.

Il peut sembler étrange que l’on soit inspiré par un ouvrage technique. Mais, justement, les livres de Roland Habersetzer ne sont pas seulement des traités expliquant comment décourager l’importun à l’aide d’un mawashi-geri bien placé. Qu’il aborde le karaté, le maniement du tonfa, le kung-fu, le nin-jutsu ou le tir à l’arme de poing, l’auteur ne s’est jamais affranchi de la nécessaire réflexion qui doit guider non seulement celui qui utilise les arts martiaux mais a fortiori celui qui les enseigne.
Ce qui fait la profonde richesse des ouvrages du Maître internationalement reconnu, c’est bien entendu en partie leur côté didactique et pratique, mais c’est aussi leur dimension philosophique, leur questionnement moral. Il ne s’agit pas de mettre une arme dans les mains d’un inconnu mais de permettre à chacun de se défendre tout en ayant conscience de ce que cela suppose comme responsabilité, comme conséquences éventuelles et comme choix personnels.

Roland Habersetzer s’est également rapidement écarté de la fédération et de l’aspect sportif et codifié de l’affrontement pour tenter à la fois de préserver la tradition de son art tout en le faisant évoluer dans un monde moderne, aux menaces nouvelles.
En effet, que serait un art marial (l’art de la guerre, tout de même) s’il échouait à protéger celui qui le pratique ? Et que serait un budo (une Voie martiale) s’il échouait à construire, éveiller, élever l’esprit de celui qui le pratique tout aussi sincèrement ?
Cette dualité en apparence inconciliable, Roland Habersetzer l'explique dans un aphorisme aux sens multiples qui résume (si tant est que cela soit possible) la philosophie de son Tengu : Ne pas frapper, ne pas subir.


Voilà en seulement six mots (et deux quasi interdictions) de quoi s’interroger durant de longues années. Car ce dont il est question ici, c’est de l’essentiel : de l’équilibre et du point de rupture.
Ne pas frapper car la violence, même lorsqu’elle n’est pas inique, conduit souvent aux pires résultats. Ne pas subir car le renoncement à cette même violence oblitère la raison et fait le lit des pires monstruosités (rappelons-nous, à une autre échelle, de Munich et de la fausse joie d’un Chamberlain et d’un Daladier rigolards).
Il n’y a donc pas de règles, pas de principe absolu et rassurant. Tout sera affaire de choix et de circonstances. Le sabre, comme le dit un dicton nippon, restera un trésor dans son fourreau. Mais s’il y demeure à jamais, il risque bien de n’avoir plus aucune valeur un jour.

Si Roland est un ronin, un samouraï « sans maître », c’est aussi parce que son parcours a été édifiant et semé d’embûches, de déceptions, de trahisons parfois. Je vous invite d’ailleurs à en apprendre plus en lisant ses mémoires (un exceptionnel document, passionnant et… gratuit).
L’homme a tenu bon, fondant le CRB (Centre de Recherche Budo), écrivant des billets dans divers magazines, organisant des stages, s’ouvrant à de nouvelles disciplines, réalisant une exceptionnelle encyclopédie sur les arts martiaux (à la valeur culturelle indéniable) et finissant par fonder son école (Ryu), appelée Tengu no michi et associant valeurs indémodables et exigences pratiques modernes.

A plus de 70 ans, l’homme est encore vif, enthousiaste, plein d’une énergie que l’on imagine volontiers inépuisable. Et il est… délicat. Car beaucoup avec la moitié de son parcours seraient pressés de vous écraser de leur savoir et de leur importance. Lui reste ouvert, humble, pédagogue.
Et puis, je l’avais dit à l’occasion d’une critique de l’un de ses romans, en rappelant qu’il avait commencé à influencer ma vie en me faisant presque rater un bus quand j’étais adolescent, c’est Yoda. Ou monsieur Miyagi. Quelqu’un de fort et sage, qui montre la voie, qui prodigue des conseils, qui maintient les braises essentielles quand les ténèbres menacent.

Les auteurs sont des magiciens qui, par leurs sorts habiles, modifient nos humeurs. Font naître des émotions. Certains sont parfois si puissants qu’ils influencent nos vies. Ils sont rares ces auteurs-là. Et ceux qui sont bienveillants le sont encore plus.
Roland Habersetzer fait partie de cette caste ancienne et en voie de disparition, de ces Pères mythiques qui ne mentent pas sur l’âpreté du chemin mais se proposent de tendre une main secourable au cas où l’on déciderait d’avancer un peu, un pas après l’autre, histoire de découvrir ce que nous réserve ce putain de sentier.
Quand tout s'effondre, quand le centre s'écroule, il est bon d'avoir une boussole, un refuge, une bouée... quelque chose qui nie le manque de sens de la poussière et des Ténèbres. Il s'agit d'inspiration, d'espoir, d'éléments concrets sur lesquels s'appuyer lorsque parfois la lassitude guette et fissure même les élans que l'on pensait nobles et les certitudes que l'on imaginait de marbre.
Tenir. Encore. Un peu. Et l'on verra bien. Roland appelle cela la résilience. Oui, après tout, le mot est joli et le concept tentant : résister à l'insupportable.
Quitte peut-être à le vaincre, qui sait ?



Sept fois à terre, huit fois debout.
Dicton japonais

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par les gueux pour exciter les sots
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot…
Rudyard Kipling

Il est temps de réapprendre à ceux qui l'ont oublié que toute chose a un prix.
Soke Roland Habersetzer



Clone tome 3 : troisième génération
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Depuis le tome 2 manquant de surprises mais efficacement construit, la saga du clone (évidemment, pas celle qui a ruiné la vie de Peter Parker) créée par David Schulner s'est posée sur des bases solides, avec une structure proche du feuilleton, des rebondissements réguliers, une dramatisation savamment orchestrée et l'introduction de nouveaux personnages susceptibles de réorienter la série dans chaque tome.

Pour un transfuge de la télévision (rappelons que Schulner a été scénariste pour the Event et Desperate Housewives), l'élaboration de Clone 3 semble correspondre à des schémas évidents. Le troisième volume n'est pas destiné à convaincre les nouveaux venus, mais dispose de davantage d'arguments que le premier, avec notamment une implication totale de son dessinateur star (il n'est pas rare que Juan José Ryp entame une série avant que son travail soit repris par des dessinateurs moins percutants ou visuellement impressionnants). Ici, il apparaît patent que les scénaristes lui ont laissé de quoi s'exprimer un peu plus librement et donner cours à sa propension à parsemer les planches de détails accrocheurs en faisant la part belle aux éclaboussures de sang, aux explosions et autres manifestations de violence. Quand on sait que les deux autres acolytes de Schulner sont Aaron Ginsburg et Wade McIntyre, également artisans télévisuels mais aussi à l'aise avec des franchises comme Call of Duty (ils sont au générique de Big Red One, les amateurs comprendront), on n'est pas étonné de la tournure prise par les événements.

Dans ce tome 3, tout se radicalise, bien que les mystères restent entiers. Si Luke Taylor, le jeune médecin qui a découvert que son père avait engendré à partir de lui des dizaines de clones dans le cadre d'un programme secret, a pu trouver un refuge (forcément précaire) pour sa petite famille et une grande partie des clones survivants (pour la présentation des deux premiers volumes, lire cet article et le suivant sur UMAC ancienne formule), il est confronté à une menace implacable depuis que le projet dont ses doubles sont issus a été rendu public : désormais, tout bon clone est un clone mort pour une grande partie de la population. Coincés entre des mouvements de fanatiques et les forces gouvernementales, Taylor, sa femme, son bébé et les siens vivent terrés et cherchent encore l'espoir de s'en sortir, d'autant qu'il faut également veiller à la stabilité métabolique des clones qui ont besoin de leur alpha afin de trouver une solution au caractère éphémère de leur existence.


La chasse à l'homme bat donc son plein dans Clone 3, avant qu'une quatrième force se manifeste. Amis, ennemis ? Ce sera l'heure des choix pour beaucoup : Amélia (la femme de Luke) doit choisir entre garder son enfant malgré une vie d'errance emplie de dangers ou la mettre en sécurité loin d'elle et de Luke ; Eric, le clone tatoué devra choisir entre continuer à protéger Amélia, son ancienne prisonnière pour laquelle il a beaucoup plus qu'un penchant, malgré la haine qu'il ressent envers son géniteur ou quitter le groupe ; l'ensemble des fugitifs devront choisir entre accepter l'offre d'un abri sûr mais sans leurs alliés ou rester avec eux au mépris du danger. Et Luke, animé de son esprit de bon samaritain, préfère encore parcourir les Etats-Unis à la recherche de ses copies conformes plutôt que de profiter de sa vie de couple.

Un peu moins violent et sanglant que le précédent, mais un peu plus orienté sexe (davantage dans les propos que dans les dessins), l’histoire se suit sans déplaisir et on finit très vite par comprendre que la série ne s'arrêtera pas de sitôt. La galerie d'illustrations et surtout le carnet de croquis commenté constituent un plus produit toujours intéressant, qui permet de mieux se rendre compte des orientations des épisodes.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une suite parfaitement calibrée.
  • Les dessins de Juan José Ryp.
  • Une tension savamment entretenue.
  • Des dialogues plus percutants et plus adultes.
  • Des nouveaux personnages intéressants.

  • Pas vraiment d'originalité dans la construction.
  • Le mystère ne tend pas à se résoudre.
  • Un peu trop formaté pour l'adaptation TV.
  • Toujours ces visages peu avenants, alors que Ryp est beaucoup plus à l'aise avec les corps.
En route vers la Tour sombre. Etape 0.3 : Insomnie
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Aaaah ! C'est qu'il m'en aura fallu du temps pour continuer ce lent périple vers l'aboutissement du Grand Oeuvre de Stephen King.
A dire vrai, j'ai déjà à cette heure achevé la lecture du deuxième roman de la saga de la Tour sombre, dont bien entendu je vous parlerai ici même, en son temps. Toutefois, en bon disciple appliqué de Maître Nolt, expert en Kingueries, il me fallait en passer par une série de trois épreuves préparatoires avant d'être jugé digne de poursuivre ma quête littéraire. Déjà entré en religion kinguienne avec la lecture de Ca dans un passé désormais aussi lointain que confus, je devais enquiller le Fléau, Salem et enfin Insomnie pour être fin prêt à voyager dans les mondes parcourus par Roland de Gilead. Les lecteurs de la précédente version d'UMAC savent qu'ils peuvent retrouver les articles cités en cliquant sur les titres, mais j'encourage tout le monde à se repencher sur le mode d'emploi de lecture de la Tour sombre préparé par Nolt.

Tout d'abord, Insomnie ne fut guère facile à dénicher, même sur le marché des "livres de seconde main" (j'adore cette expression reprise d'une blogueuse belge, je la trouve tellement plus charmante que "livres d'occasion"). Je faillis en être réduit à l'acquérir neuf quand j'eus la possibilité de me le procurer en version e-book. Pourquoi pas, après tout ? D'autant que ma liseuse n'était guère sollicitée à l'époque (et ne l'est toujours pas d'ailleurs) : l'occasion de faire d'une pierre deux coups et de juger du caractère pratique de l'objet.
Cet avantage malheureusement s'effaça très tôt tant la mise en page du fichier chargé se révéla chaotique : certains caractères, comme les guillemets, se voyaient remplacés par des points d'interrogation, et il y avait par moments des retours à la ligne intempestifs. Au temps pour le confort de lecture ! D'autant que le roman s'avéra très vite, comment dire, très, mais très long.
Avec l'objet-livre traditionnel, cette sensation de pataugement, de lourdeur élastique qui fait ressembler l'acte de lecture à la traversée d'un marais boueux et infini, se matérialise par l'épaisseur du volume (le côté des pages restantes ne semblant jamais diminuer) ou la petitesse de la taille des caractères qui en viennent à virevolter devant vos yeux épuisés en une danse du sommeil hypnotique. A l'écran, c'est le pourcentage restant à lire, parfois matérialisé par un curseur, qui commence à retenir l'attention lorsqu'on commence à, disons-le, s'ennuyer.
Alors, Insomnie serait ennuyeux ?
Non. Pas à proprement parler. Au final, il s'avère même plutôt enthousiasmant, et très riche. Au final. Mais pas passionnant, malheureusement. Ni palpitant. En tous cas, pas pour moi.
Paru en 1994, Insomnie ne peut donc être qualifié d'oeuvre de jeunesse pour Stephen King, qui abordait déjà sa troisième décennie de romancier. Comme je l'ai dit précédemment (je veux dire, dans les précédents articles, voir les liens plus hauts), l'auteur a régulièrement signifié combien il avait évolué dans son style et combien sa manière d'écrire dans ses plus jeunes années le dérangeait. Or il se trouve que j'aimais bien, moi, ses ellipses abruptes, ses métaphores ampoulées, ses comparaisons osées et ses ruptures de ton hiératiques : cette façon particulière de jouer avec les mots et d'engendrer des images qui ne se superposaient pas parfaitement au récit, mais parvenaient souvent à l'illuminer singulièrement me satisfaisait. Même la suffisance patente qu'on sentait chez le jeune écrivain plein d'ambition m'apparaissait moins comme de la morgue véhémente que comme une forme atavique de sagesse précoce (ça ne veut rien dire mais c'est ce que je ressens).
Dans Insomnie, il n'y a plus cette fraîcheur stigmatisée par les ateliers d'écriture, ni cette propension à écrire dans tous les sens, à laisser aller le récit - ou du moins semble-t-elle considérablement plus contrôlée, manipulée. Au point qu'on peine d'abord à trouver nos repères (je parle en tant que lecteur apprenti de l'oeuvre du King) et qu'on se retrouve plus d'une fois désarçonné. Car les invariants que je relevais ici, après Salemsi pleinement satisfait de la pertinence de mon raisonnement, ne sont plus discernables au début : dans ce roman, pas d'enfant comme adjuvant et repère essentiel (même s'il en est un qui aura son importance dans la dernière partie), pas d'écrivain témoin et acteur des événements et quant à la fluidité... elle est pour le moins différente.
Insomnie,  c'est l'histoire d'un vieux. Ralph a dépassé la soixantaine. Il vit seul et tente d'oublier un chagrin récent puisque sa femme bien-aimée a succombé à un mal incurable. Il a ses petites manies de vieux, de longues promenades solitaires (désormais), des discussions ou des jeux avec quelques vieux compagnons. Quoique profondément affecté par la perte de son épouse, il semble de bonne compagnie, moins bougon que d'autres et doté d'un esprit plutôt alerte. Et voilà qu'il commence à souffrir d'insomnies. Le terme est peut-être impropre : il dort, mais ses périodes de sommeil se raccourcissent. Lentement. Inexplicablement. Et inexorablement. Il aura beau se coucher le plus tard possible, chaque matin le verra réveillé un petit peu plus tôt que la nuit précédente. Ni les remèdes de bonne femme, ni les conseils d'amis (parfois farfelus, mais qui ne risque rien...), ni même les prescriptions médicales n'y changeront rien. Fatalité ? Désordre métabolique ? Forme de sénilité ? Le problème est que le manque de sommeil s'accompagne (forcément) de fatigue diurne, qui elle-même s'accompagne de désagréments de plus en plus gênants : sa lucidité lui fait défaut, et il commence à avoir des visions. Le monde se pare de couleurs étranges et vives, des auras nimbent les êtres qu'il croise, mais il ne parvient pas à contrôler ces rêves éveillés qui interviennent sans crier gare. Jusqu'au jour où il perçoit l'existence d'êtres dont il finit par être persuadé

  1. qu'ils ne sont pas humains 
  2. qu'ils sont liés au décès de certains de ses proches. 
Lorsque Loïs, une de ses amies un peu plus jeune, lui avouera souffrir du même syndrome et avoir les mêmes visions, quelque chose fera sens dans l'existence de Ralph, qui se découvrira une mission.
A ce stade, je préfère ne pas en dire plus. Ce que je viens de résumer vous mènera jusqu'au delà de la moitié de l'ouvrage, qui s’avérera peut-être fastidieux par son indolence et l'absence presque totale de péripéties. Le résumé de troisième de couverture était sans doute différent, d'ailleurs. Peu importe. Il était sans doute plus flatteur et plus accrocheur. Le problème est que j'ai eu bien du mal à m'identifier au pauvre Ralph, et que le pauvre gars n'apparaissait qu'à peine sympathique au début du roman - disons que je me sentais triste pour lui, mais que je ne me passionnais guère pour son destin. Il faut dire que pas grand chose ne venait perturber cette fausse tranquillité. Oh ! Il y a bien quelques incidents, et avant même que Ralph ne consulte à propos de ses insomnies. C'est là que Stephen King a recours à une technique qui m'a profondément agacé, mais qui, je dois le reconnaître, s'est avérée particulièrement efficace sur le long terme : pendant un bon tiers de l'imposant ouvrage, on suit les petits malheurs sans (apparemment) aucune importance de Ralph tout en ayant pleinement conscience qu'il se passe quelque chose, que quelque chose nous échappe, qu'il y a une dimension encore secrète dans chaque épisode scandant la petite vie tranquille du vieux petit veuf. King insiste sur des petits riens, revient dessus, les noie sous des détails tout aussi prétendument insignifiants, attire notre attention par cette surabondance mais nous laisse végéter, s'amusant presque de nos vaines tentatives pour tenter de décoder ces informations. On devine très vite, par exemple, que cette altercation entre un routier et une connaissance de Ralph cache quelque chose, mais notre auteur s'évertue à nous faire comprendre que le sens profond lui (et donc nous) est encore indiscernable. Ne disposant pas d'éléments supplémentaires (comme ce serait possible dans un feuilleton télévisé), le lecteur en est réduit à suivre le fil des pensées des personnages, c'est à dire de Ralph pendant plus de la moitié du livre. Et ce n'est qu'à la lueur d'autres détails (un objet, une réflexion qui engendrent une correspondance dans la mémoire de notre héros) que des éléments du passé, apparus comme négligeables, révèlent une toute autre signification. L'auteur, par cette agaçante manie de nous montrer du doigt un élément ténu du script tout en nous disant qu'on ne pourra en comprendre l'importance que plus tard, devient presque un tortionnaire, instillant le suspense là où on ne l'attend plus. Le problème est que, souvent, il manque clairement de tact, d'élégance ou de subtilité - et cela nuit à la fluidité de sa narration, conférant un rythme heurté à la lecture, comme s'il parsemait ses paragraphes de panneaux indicateurs surdimensionnés mais cryptés.
Une façon plutôt artificielle de nous tenir en haleine pendant la partie la plus fastidieuse du récit. J'ai même failli laisser tomber. D'autant qu'en dehors de l'intime conviction que ces phénomènes altérant les perceptions de Ralph ont une explication liée à la Tour sombre, rien ne me poussait à aller au bout.
Insomnie n'en est pas pour autant ardu : les pensées des protagonistes sont aisément reconnaissables et se distinguent de la narration propre. C'est juste qu'on a longtemps l'impression de ne pas avancer, ou de lire en vain. Sentiment terrible.
Je ne reviendrai pas sur la technique très personnelle qui permet à l'auteur d'emplir le quotidien des personnages de milliers d'anecdotes qui nous les rendent infiniment plus vivants et réels que les anonymes qui parsèment notre vie : Stephen King est un magicien capable de nous dévoiler un monde qu'on finit par s'approprier. Car les événements finissent enfin par se précipiter et Ralph et Loïs, engagés dans une course contre la montre, revêtent du même coup l'improbable manteau du preux, dans une quête haletante dans laquelle il est question de vie, de mort et d'un terrifiant et sombre Ennemi capable d'altérer le tissu même de notre réalité. Cet obscur petit bonhomme, sans saveur ni charme, qui nous a tant fait chier avec ses petits problèmes de vieux et qu'on a eu tant de mal à aimer, devient soudain incontournable, valeureux, nous fait rire et nous éblouit.
Superbe tour de force.
Insomnie n'est donc pas très facile à lire par son tempo lent, sa narration singulière, ses personnages a priori peu remarquables. J'ai plus d'une fois soupiré en voyant la masse qu'il restait à lire et en constatant le peu de plaisir qu'il me procurait. Mais ces efforts ne sont pas vains, et si l'on peut tiquer sur la manière dont le sujet de l'avortement est traité (un événement capital doit se dérouler au cours d'une conférence donnée par une militante), on ne peut que saluer le courage d'avoir pris à rebours certains clichés, tant sur l'héroïsme que sur la vieillesse. Il y a sur la fin cette fraîcheur qu'on discerne fugitivement dans Cocoon et des moments de pure magie enchanteresse qui ouvrent des failles sublimes dans le réel. Le roman, pernicieux et retors, finit par emporter l'adhésion et propose même une conclusion dont l'intensité, pour une fois, atteint presque la démoniaque perfection de Ca.
Essayez-le, si vous l'osez.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Apporte des éléments importants dans la compréhension de la Tour sombre.
  • Transforme un vieux anonyme en héros admirable.
  • Propose une vision singulière de l'équilibre entre les forces opposées régissant notre monde.
  • Offre des heures et des heures de lecture assidue.
  • Surprend et se mérite.
  • Manque de rythme et de glamour.
  • Use de procédés peu subtils pour capter l'attention sur des détails.
  • Ne propose pas de personnages admirables a priori.
  • Se révèle fastidieux, dans un premier temps.
Swamp Thing : La Guerre des Avatars
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Swamp Thing, l'un des plus étranges personnages de l'univers DC Comics, est à l'honneur aujourd'hui dans le premier tome d'une saga intitulée : La Guerre des Avatars.

Swamp Thing, comme de nombreux titres du DCU, a été relancé il y a déjà quelques années. À cette occasion, l'on avait pu suivre un excellent récit dans lequel la Sève, le Sang et la Nécrose s'affrontaient (cf. cet article). Ce fut également l'occasion pour les nouveaux lecteurs de faire connaissance avec Alec Holland, un scientifique qui allait devenir le "champion" de la sève en incarnant la créature des marais, et une opportunité, pour l'éditeur, de réarranger un peu la continuité (l'ancien Swamp Thing devenant en fait un être qui n'avait rien d'humain mais était simplement doté des souvenirs d'Alec).

C'est bien entendu Alec que l'on retrouve de nouveau dans ce récit, bien qu'il ait définitivement abandonné son aspect humain.
Tout commence alors que Swamp Thing découvre des comportements étranges de la Sève en divers endroits du monde : oasis en plein désert, rizière au rendement soudainement miraculeux, arbres à whisky poussant en Ecosse et ayant des effets dévastateurs, etc.
Malheureusement, ces petits "miracles" ont souvent des effets négatifs. L'Avatar de la Sève va donc devoir se mettre sur la piste du Planteur, l'étrange homme à l'origine des phénomènes.


Le scénario est écrit par Charles Soule, les dessins sont de Kano, Jesus Saiz, David Lapham, Andrei Bressan et Javier Pina.
Il est peut-être nécessaire de revenir sur la nature particulière du personnage principal. En effet, Swamp Thing, de par sa nature et le ton de la série, emprunte autant, sinon plus, au genre horrifique qu'au super-héroïsme classique. En effet, même si Alec Holland dispose de pouvoirs étendus (il peut communiquer avec les plantes, les commander, se régénérer, se déplacer presque instantanément grâce au réseau de la Sève...), il a surtout dû abandonner son ancienne vie et ses proches. Il ne s'agit donc pas de simples dons permettant tout à coup de jouer au justicier mais bien d'un véritable traumatisme ayant des répercussions dramatiques.

L'ambiance de la série s'en ressent forcément, heureusement pour le meilleur. L'on retrouve également les concepts très intéressants vus précédemment, comme le fameux Parlement, une institution de la Sève composée d'anciens avatars. L'on en apprend un peu plus ici sur son fonctionnement et les luttes d'influence qui existent en son sein.
Peu à peu, l'intrigue principale se met en place et - comme l'indiquait le titre de manière limpide - conduit à un affrontement titanesque entre les deux champions qui convoitent le titre d'avatar.
Pour relever le défi, Alec devra non seulement pénétrer l'Intramonde afin d'y rencontrer des guides et mentors très spéciaux, mais il lui sera également nécessaire de s'interroger sur ses limites et ce qui fait - encore un peu du moins - de lui un individu et non une marionnette au service du Parlement et de ses manigances.


Tout cela est bon, très bon même. Cette première partie (l'intégralité du run de Soule sera contenue dans deux albums de la collection DC Renaissance) se révèle à la fois inspirée, mature, originale et haletante.
Soule rappelle le contexte et les origines du personnage en quelques pages tout en le montrant rapidement à l'œuvre. La mythologie concernant la Sève est respectée et enrichie. Les guests sont bien choisis (Superman, et surtout Animal Man et John Constantine). Les interrogations d'Alec sont pertinentes et émouvantes sans pour autant faire sombrer le personnage dans le larmoyant, et certaines scènes sont parfois dérangeantes, rendant ainsi compte de l'aspect très particulier et presque bizarrement "contre-nature" des plantes et de leur royaume.

Pour ce qui est de l'aspect visuel, l'ensemble est de qualité, avec même parfois des planches impressionnantes (tant au niveau du dessin que du découpage) rendant toute l'étrangeté et l'exotisme des créatures de la Sève. Il y a bien parfois quelques maladresses mais elles demeurent rares.
Niveau traitement éditorial, c'est parfait. Urban Comics commence par un résumé de la situation et un topo sur chaque protagoniste important, le texte est impeccable (je n'ai pas relevé une seule coquille ou maladresse dans la VF), et l'on termine même avec quelques bonus (covers, recherches de personnage et crayonnés).

Un excellent comic, plein de chlorophylle et de bonnes idées.
A ne pas rater.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Intelligent et prenant.
  • Original.
  • Parfaitement accessible, même pour les non familiers du DCU.
  • Une ambiance horrifique et étrange.
  • Parfaitement adapté en français.
  • Quelques cases un peu "en dessous" graphiquement, mais c'est vraiment pour jouer les rabat-joie.
Des Comics et des Artistes
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Des Comics et des Artistes a vu le jour en 2013 suite à un projet mis en route sur ULULE (une plateforme de financement participatif qui a pour homologue anglophone Kickstarter, plus célèbre et ayant permis la naissance de plusieurs comics outre-Atlantique dont le très bon Womanthology) par le jeune éditeur Muttpop  (qui publiait alors son second ouvrage), afin de permettre la traduction et l'édition en collector de l'ouvrage Leaping Tall Buildings paru en 2012 chez PowerHouse Books, de Christopher Irving (pour le texte) et Seth Kushner (pour les photographies).
Cet ouvrage est donc un recueil de confidences des Grands des comics (plus d'une cinquantaine de profils en tout), autrefois travailleurs de l'ombre, voire de l'opprobre. On découvre ainsi dans leur intimité leurs aspirations, leur philosophie et leur trombine : Non, les auteurs de comics ne se cacheront plus !



Evolution du statut des artistes :

Devenir auteur de comics s'imposait à l'époque de la Grande Dépression par nécessité, il fallait générer des emplois et les comics permettaient d'insuffler un regain d'optimisme dans la population. Comme le souligne Joe Simon, "personne n'y connaissait rien à la bande dessinée à l'époque", d'où Kane ou Shuster qui savaient à peine dessiner. Les comics étaient perçus par l'opinion publique comme semblables au rock, où, à ses prémices, tout le monde pouvait s'y frotter. Ainsi, les réalisateurs de comic strips étaient mal vus, sous-traités pas des éditeurs peu recommandables et facilement remplaçables, "interchangeables". Leur seul souhait était de quitter les comics pour illustrer des strips dans des journaux où le public ciblé était plus mature (cf Joe Kubert : "Publier ses strips dans les journaux était vraiment ce que tout le monde s'efforçait d'atteindre. C'est ce que visaient tous les artistes travaillant dans les comic books.")
A ses débuts, l'univers des comics n'offrait à ses contributeurs nulle garantie et encore moins de rayonnement (alors qu'aujourd'hui les scénaristes et dessinateurs occupent une place de star et les éditeurs se les arrachent) comme le confirme Irwin Hassen : "il n'y avait pas de stars à l'époque. Il n'y avait que des types normaux qui travaillaient durant la Grande Dépression et qui essayaient de gagner leur vie comme dessinateur. Nous ne pensions pas à créer des personnages pour la postérité, nous faisions simplement notre boulot".

Avec Des Comics et des Artistes, on (re)découvre ces tandems mythiques des comics comme les duos Siegel et Shuster, Kirby et Simon, puis Kirby et Stan Lee, Dennis O'Neil et Neal Adams (Batman) ou encore Quesada et Palmiotti. On leur doit notamment la création de personnages comme Superman (Siegel/Shuster) ou Captain America (Kirby/Simon), des intrigues innovantes à chaque époque et une griffe singulière. Au commencement, ils n'étaient que des petites voix qui peinaient à se faire entendre d'où des droits de propriété qui leur glissaient des mains (je pense notamment à Siegel et Shuster, reconnus seulement tardivement pour la création de Superman, et qui vivaient jusqu'alors dans la misère), mais les artistes gagnent petit à petit en reconnaissance : les couvertures de comics arborent de façon inédite les noms de leurs auteurs. Ils sont ensuite progressivement considérés comme de véritables moteurs créatifs, notamment lorsque Carmine Infantino, alors promu directeur artistique chez DC Comics en 1968 (puis éditeur en chef et directeur), recrute une armée de jeunes talents et leur procure un statut et une indépendance artistique. Ainsi, leur sort n'est allé  qu'en s'améliorant, notamment lorsque Jenette Khan chez DC met en place de meilleures conditions de travail : cela a entraîné une plus grande implication et productivité des artistes qui, par un cercle vertueux, se sont  déversées sur l'ensemble de l'industrie des comics en raison de la concurrence entre les différentes maisons d'édition.

Cependant, malgré un vaste palmarès d'artistes présentés dans ces pages (et, malheureusement, beaucoup d'absents), ceux-ci reçoivent un traitement inégal, certainement du à une volonté de Christopher Irving d'être synthétique. L'initié ou le néophyte a déjà rencontré ou rencontrera (quasiment) tous les noms ici présents, mais seuls les "méga stars" (puisqu'il faut leur trouver une appellation, les autres étant déjà des stars des comics) bénéficient de plusieurs pages (cinq pour Frank Miller!) alors que cet ouvrage aurait du s'axer sur des auteurs qui finalement restent dans l'ombre, comme Scott McCloud qui n'a eu droit qu'à une malheureuse page. Autre point qui joue en défaveur de ce titre est le manque de structure entre et à l'intérieur des fiches auteur, dû à une absence cruelle de liens logiques entre les différents paragraphes.

Evolution des comic books : 

Au travers de la présentation des artistes se dégage en filigrane l'histoire des comic books et ses évolutions, tant au niveau du fond que de la forme.  Minée par plusieurs crises, surtout dues à un manque de légitimité et de reconnaissance vis-à-vis du 9ème Art, l'on suit donc les vicissitudes de ce "support culturel bâtard". Et, plutôt qu'une description barbante, ces événements nous sont contés au travers des confidences des artistes, qui, par nécessité et par amour pour les comics, n'ont cessé d'innover, tant sur les techniques employées, que  sur les formats et les intrigues, se détachant de fait d'un public exclusivement composé de "jeunes enfants et d'adultes illettrés".

L'évolution des comics vers une diversité de techniques, d'intrigues, de personnages (je vous conseille pour cela de faire un crochet chez The Lesbian Geek Blog qui traite des personnages issus de minorité mieux que quiconque !) et de formats est notamment due au fait que de tout temps, les créateurs de comics devaient avoir "les épaules solides pour créer leur propre job", nécessitant une constante innovation, comme le souligne Jaime Hernandez : "Je pose mes propres règles et renverse les anciennes. Il faudrait peut-être que je m'emploie à renverser mes propres anciennes règles" car "à chaque fois qu'[un genre] se copie lui-même, il devient ennuyeux et dépassé" (David Mack).

Sur le fond, les comics se sont diversifiés avec plusieurs genres qui s'y sont incorporés et d'autres plus "originels" qui ont été abandonnés. Partis de strips en noir et blanc dans les années 30 lors de la Grande Dépression afin de permettre un regain d'optimisme dans une population à l'humeur morose, les comic books, initialement conçus pour les enfants, font leur entrée vers la seconde Guerre Mondiale et ont une visée plus propagandiste (comme on peut le voir dans Captain America Comics #1 qui se bat, de manière inédite, ouvertement contre les nazis). Puis, lorsque le marché des comics s'amenuise dans l'après-guerre, les romance comics (comme Young Love de Simon et Kirby, première publication en 1947) ont permis d'agrandir le lectorat. 
Une des crises majeures que les comics ont connue durant leur histoire est sans conteste la mise en place du Comics Code Authority en 1954, revendiqué par le sénateur Kefauver et le psychiatre Wertham (car les comics véhiculeraient selon eux des mauvaises mœurs, expliquant de fait la criminalité infantile), qui a bridé la créativité des artistes. En effet, cette organisation de régulation et d'autocensure a favorisé dans le milieu des récits standardisés, insipides et gentillets et les créateurs s'y heurtaient donc dès qu'il s'agissait d'introduire sexe, drogue et armes à feu. A cette crise, les éditeurs ont su en sortir progressivement en la contournant (Stan Lee a initié le mouvement en n'estampillant pas systématiquement le cachet du Comics Code Authority sur ses titres) ou en changeant eux-même certains critères, en espérant que cela ne s'ébruite pas trop (cf l'épisode de Green Arrow/ Green Lantern où Speedy s'injecte une seringue de drogue).
Plus tard encore, durant les différentes crises que traverse ce support dans les années 80 et 90,  l'industrie a pu compter sur des auteurs tels que Moore (Watchmen), Miller (Daredevil, The Dark Knight Returns), Simonson (Thor), Quesada et Palmiotti (création du label Marvel Knight et relance de Daredevil, où le duo a eu l'idée d'inviter un gars d'Hollywood pour le scénario, en la personne de Kevin Smith) pour faire sortir les comics de la mouise (les ventes des titres qu'ils reprennent sont en chute libre). Les scénarios deviennent plus sombres, plus violents, plus "adultes" situant de fait les comics à peu près aux antipodes de leurs débuts.
En outre, en plus de ce tournant inédit, d'autres genres se sont mariés avec la bande dessinée américaine, et c'est grâce à cet éclectisme que le lectorat n'a cessé de croître : l'on retrouve notamment de la satire avec les comics underground comme MAD de Kurtzman, un mélange de folklore et de littérature dans les ouvrages de Gaiman (Black Orchid, Sandman), du journalisme comme c'est le cas de Sarah Glidden par exemple, avec son roman graphique How to Understand Israel in 60 Days or Less, et des "influences extérieures aux comics issues de la musique, du cinéma, de la poésie et du théâtre" (Morrison)  permettant de cibler un public plus adulte. Mais surtout, les comics ont gagné en visibilité et en légitimité, grâce à l'émergence de romans graphiques tels que Maus de Spiegleman, d'Understanding Comics de McCloud (premier théoricien de la BD) et de Watchmen de Moore et Gibbons qui permettent au 9ème Art d'être petit à petit enseigné à l'Université. 

Sur la forme. À l'origine, les comic books étaient donc, comme Stan Lee se plait à le dire, pour de "très jeunes enfants ou des adultes à moitié illettrés" et les dessinateurs n'étaient pas plus matures que leur public puisque nombreux de la première génération n'étaient même pas majeurs : on pense notamment à Jerry Robinson qui entre dans l'industrie à 17 ans (et encre le 3ème épisode de Batman de Finger/Kane), à Joe Kubert à 12 ans ou encore à Jim Shooter à 14 ans. De fait, le graphisme des comics d'antan n'était pas aussi élaboré qu'aujourd'hui et, l'on pouvait aisément copier, voire surpasser leur qualité graphique. Ainsi, petit à petit, on passe d'une bande-dessinée standardisée où les noms des créateurs importaient peu, à des artistes qui revendiquent leurs styles propres, en usant de différentes techniques (comme Peter Kupler qui se plait à mixer l'usage de cartes à gratter, linogravure, pochoir ou encore peinture à bombe dans ses travaux pour un fini unique), en optant pour une mise en page originale (comme Infantino sur Flash qui choisit d'utiliser toute la largeur des cases pour en faire ressortir un style cinématographique ou Chaykin qui emplie ses pages de sons dans Flagg!) ou encore grâce à une collaboration maximale avec les scénaristes qui se fait sentir à la lecture, telle que la fameuse "méthode Marvel", initiée par Stan "The Man" Lee. Aussi, de plus en plus d'artistes considèrent le dessin comme un langage qui permet, à l'instar du scénario, de communiquer des idées, par les expressions faciales et la gestuelle notamment, comme le souligne Jessica Abel : "en tant qu'artiste visuelle [...], ma spécialité est de faire ressortir par le dessin la communication non verbale : les expressions du visage, les postures du corps, la proximité entre les personnages racontent les relations, sans les mots.".


Au-delà du graphisme, des révolutions se sont opérées dans l'industrie des comics concernant le format avec :

-  Le TPB (Trade Paperback) qui était un format de publication alors consacré aux réimpressions d'anciens comic books difficilement trouvables sur le marché ou à des œuvres majeures finies telles que Watchmen ou The Dark Knight Returns. Mais, depuis Sandman, ce format s'applique à des séries en cours de parution, permettant aux éditeurs de capter de nouveaux lecteurs qui, s'ils s'attaquent à une série déjà amorcée, n’auront aucune difficulté à trouver les premiers épisodes. De plus, une publication en TPB peut insuffler un regain de vitalité à un titre qui n'aurait pas fait fureur lors de sa sortie en kiosque, comme c'est le cas par exemple de certains films qui ont plus de succès en DVD qu'au cinéma.
- Le format numérique qui arrive dans les années 90 alors que l'industrie des comics souffre. Internet est alors perçu comme une solution aux contraintes qui pèsent sur les comics, à savoir la censure et les coûts d'impression, grâce à l'émergence de webcomics. Le numérique offre également aux artistes une opportunité d'expérimentation (avec des retours directs des fans) et constitue un moyen d'agrandir le lectorat, la portée de publication étant multipliée (avec des titres très souvent publiés en version numérique puis papier). Des portails, véritables incubateurs de talents, ont vu le jour pour promouvoir les webcomics :  ACT-I-VATE, par exemple, a été lancé en 2006 et a permis à nombre de jeunes artistes tels que Kevin Colden (Fishtown) et Nathan Shreiber (Power Out) d'être les lauréats de la fondation Xeric (qui fournit des aides financières pour l'autopublication). Internet change ainsi la manière d'opérer et de communiquer des artistes (sur leur site mais aussi sur les forums, à l'instar de Bendis), toujours plus près de leurs lecteurs et pouvant poursuivre, parallèlement à d'autres travaux, leurs projets personnels de manière régulière.

Enfin, l'adaptation des comics sur petits et grands écrans a sans conteste favorisé à rendre les super-héros mainstream, les rendant de fait plus légitimes aux yeux de l'opinion publique (bien que certains préféreraient parler de catastrophe culturelle, rendant les adultes peu enclin à mûrir). Au cours des années, les grandes maisons d'édition se sont dotées d'un "Entertainement", les ouvrant à d'autres branches que leur domaine de prédilection : on assiste alors à la multiplication de séries et de films basés sur les comics tels que Le Spirit, Watchmen, Green Hornet... et autres productions estampillées Marvel et DC. Pas forcement signe de qualité, ces adaptations ont cependant permis un agrandissement du lectorat qui n'est pas resté insensible au charme des comics grâce auxquels tout a été possible, comme Kevin Feige le rappelle si bien à Joe Quesada : "Vous êtes la source, vous êtes au sommet de la pyramide. D'un point de vue financier, ce sont les films qui cartonnent mais d'un point de vue créatif ce sont les bandes-dessinées. C'est de là que ça part, et ça profite à tout le reste" !

En bref. 

Au travers de l'histoire des auteurs qui, par leurs confidences, nous dévoilent leurs inspirations et leurs aspirations, c'est l'histoire des comics et de leur légitimité auprès de l'opinion qui en découlent. Véritable miroir de la société, les comics ont évolué avec les contraintes qu'a apportées chaque époque, stimulant de fait l'innovation et un renouvellement permanent des histoires.
Des Comics et des Artistes est indéniablement un bon bouquin, intéressant à bien des égards mais qui souffre tout de même de quelques faiblesses.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Bourré de références ! Véritable encyclopédie des Grands des comics.
  • Retrace l'histoire des comics.
  • Renvoie au débat sur la légitimité des comics.
  • Edition soignée et de qualité à première vue mais...

  • ... couverture trèèèèès salissante et le doré sur la tranche tend à s'estomper
  • Traitement inégal entre les différentes personnalités.
  • Manque de structure dans les fiches.
  • Texte d'Alex Ross coupé.
  • Manque beaucoup d'artistes contemporains... Un second volume pour leur faire honneur ?