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De l'évolution du langage
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Il n'aura échappé à personne que l’époque actuelle regorge de néologismes plus ou moins utiles. Récemment, j’ai encore eu un pseudo-débat avec quelqu’un qui s’offusquait d’une règle pourtant simple et toujours appliquée : on dit « un écrivain » et « un chirurgien », même pour une femme. Il ne s’agit pas là d’un odieux complot destiné à rabaisser je-ne-sais-qui, mais d’une règle basique : c’est le genre grammatical du nom qui compte et non le sexe de la personne dont on parle. C’est pour cela que l’on dit « une bonne recrue », « une sentinelle », « une star », « une fripouille », même pour un homme. 
Alors, ça ne veut pas dire que c’est figé, bien entendu, une langue vivante évolue. Mais comment évolue-t-elle ? Eh bien, c’est ce que nous allons voir.

Tout d’abord, il faut savoir qu’il n’existe pas de « bible » du français correct, couvrant tous les cas imaginables. Mais ce qui s’en rapproche le plus, c’est le Grevisse. Un gros pavé, avec des pages bien fines et une minuscule police. Une vraie usine à gaz, mais bien pratique tout de même.
Déjà, évacuons une idée reçue. Pourquoi les dictionnaires ne rendent-ils pas compte de la validation par l’usage ? Tout simplement parce que ce n’est pas leur rôle. Un dictionnaire rend simplement compte des nouvelles tendances, qu’elles soient marginales ou non. C’est d’ailleurs le seul argument de vente des dictionnaires : le nombre de mots « nouveaux » qu’ils proposent (d'autres sont d’ailleurs aussi supprimés chaque année). Sans cela, pourquoi en changer ? Donc, ils relèvent simplement l’apparition de nouveautés, ils ne les valident pas. 

Quand on parle de validation par l’usage, il faut bien comprendre ce que cela veut dire. On ne va pas regarder ce qui se fait sur internet ou écouter des discussions de comptoir dans les bars. Pour constater l’usage, le Grevisse se base sur l’usage littéraire. Et par usage littéraire, on entend des auteurs de renom, publiés dans des maisons d’édition réputées.
Alors, là encore, il ne s’agit pas d’une terrible machination fomentée par une caste secrète, simplement, on comprendra bien aisément que Victor Hugo a plus d’importance qu’un inconnu auto-édité. Les auteurs qui sont pris en exemple le sont pour l’impact qu’a eu leur travail sur la littérature, on prend en compte les prix reçus, l’influence de l’auteur, le respect de ses pairs, le nombre de gens qui le citent, la longévité et la vivacité de ses écrits, etc.

Des ouvrages comme le Grevisse vont donc dégager des tendances en se basant sur l’usage littéraire. Et ces tendances sont multiples. Pour un cas, bien souvent, l’on trouve aussi son exact contraire. Tant que plusieurs tendances cohabitent, le cas n’est pas tranché. Quand une seule tendance s’impose, de manière significative (c’est-à-dire massivement et durablement), alors, le terme ou la règle est « validé par l’usage ». 
C’est un processus long et complexe. Cela prend des décennies en fait. 
Alors, là, on pourrait objecter que c’est « trop long ». Mais on ne peut tout bêtement pas faire autrement. Imaginez si la langue pouvait être modifiée en profondeur chaque année, ou chaque mois… ce serait un chaos indescriptible. Comment feraient les professeurs, les journalistes, les éditeurs, sur quoi se baserait-on dans un univers grammatical en perpétuelle mutation ?
Le changement a du bon, certainement, mais il doit s’inscrire dans un temps long. Et ça marche très bien d’ailleurs. Il est aisé de constater que le français de 1900 n’est pas celui de 2023. Par contre, on peut encore comprendre parfaitement un texte écrit en 1900. C’est cet équilibre qu’il faut conserver : parvenir à faire évoluer une langue par rapport à son époque, tout en préservant un socle commun suffisamment solide pour ne pas perdre l’héritage du passé.

Voilà pourquoi on ne peut pas baser les changements grammaticaux sur une mode, un mouvement politique ou une éructation de militant. Si c’était le cas, il faudrait sans cesse tout réécrire et adapter. Les manuels scolaires et techniques, les livres d’Histoire, les romans, les articles scientifiques, les journaux, les BD, les documents administratifs, tout serait, tout le temps, en phase de réécriture.
Il est impossible de fonctionner ainsi. Personne ne peut, par l’invective ou un ordre péremptoire, modifier une langue. Prenons-en pour preuve la réforme de 1990 qui n’a jamais été adoptée par personne (même pas par les profs, qui en ont pourtant reçu l’ordre à de multiples reprises par le rectorat). Résultat : cette réforme n’étant pas validée par l’usage, elle n’est pas officielle. L’utilisation de l’orthographe traditionnelle est donc non seulement permise, mais recommandée. Car lorsqu’il y a deux tendances qui cohabitent, il est sensé de privilégier la plus importante (donc celle qui ne demandera pas de réécriture).
Même l’Académie Française n’émet pas de diktats ou de lois concernant la langue. Quand un cas particulier se profile, elle émet une recommandation. Si l’usage la valide, alors, elle devient la norme. Sans cela, Académie ou pas, la recommandation tombe dans l’oubli et est supplantée par l’usage littéraire.

Extrait du Littré de 2009. [1]
Voilà, vous imaginez bien qu’expliquer tout ça, c’est long, c’est compliqué et, forcément, quand on va au plus vite et que l’on rappelle une règle, cela peut paraître parfois brutal, mais ce n’est pas pour imposer une opinion personnelle (ou, plus ridicule encore, pour nuire à la gent féminine), c’est simplement pour respecter un mode de fonctionnement qui a largement fait ses preuves. 
C’est l’usage littéraire qui permet certes de modifier la langue et de conserver une adaptabilité nécessaire, mais c’est aussi ce même usage et la prudence qu’il impose qui permet de ne pas faire voler en éclats un outil indispensable pour communiquer au quotidien mais aussi prendre connaissance du passé ou encore inventer des fictions. Quand on dispose de quelque chose d’aussi précieux, dont on hérite et qu’il nous faudra transmettre, il n’est pas complètement idiot de ne pas pouvoir le démonter ou l’abîmer dès que l’envie nous en prend. L’usage littéraire (c’est-à-dire la liberté totale des auteurs, qui sont libres d’adopter de nouvelles formes d’expression) nous protège donc aussi contre nous-mêmes. C’est paradoxalement cette liberté littéraire permettant le changement qui va aussi imposer les limites de ce changement.
Ingénieux, non ?


[1] L'emploi du nom "écrivain" pour désigner une femme est toujours d'actualité en 2023, cf. le site du Littré et son exemple : Madame de Staël est un très bon écrivain.


Attention, les recommandations du Grevisse ne sont que des... recommandations. Tant qu'elles ne sont pas validées
par l'usage, elles ont autant de valeur que celles de l'Académie ou de votre grand-mère.


The Art of Greg Horn
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Coup de projecteur sur un artbook consacré au talentueux - et parfois contesté - Greg Horn

L'ouvrage, intitulé The Art of Greg Horn, a été publié en 2004 aux États-Unis puis est ressorti, l'année suivante, dans une version brochée moins onéreuse.
Pour ceux qui n'ont jamais entendu parler de ce brave Greg, sachez qu'il est essentiellement connu, chez Marvel, pour son travail sur les covers de séries telles que Elektra, Emma Frost ou encore Ms. Marvel. Son style, ultra-réaliste, est basé sur les jeux de lumière et la peinture digitale, techniques réputées pour filer la chiasse aux "puristes" aussi sûrement qu'un verre de gnôle que votre arrière grand-père concoctait dans sa cambrousse natale.

Pour être honnête, il est vrai que certaines œuvres de Horn, notamment ses covers pour Secret Invasion, peuvent laisser perplexes, avec par exemple un Hulk qui ressemble plus à une sorte d'Errol Flynn qui aurait carburé aux épinards et à la créatine plutôt qu'au monstre que l'on connaît bien. Toutefois, malgré un côté un peu "lisse", un grand nombre de ses illustrations sont, elles, de véritables sources d'émerveillement, pour peu que l'on accepte de laisser de côté certaines idées reçues. Si l'on peut éventuellement débattre de la noblesse ou non des outils utilisés, et notamment de la supériorité du crayon classique sur le numérique, il faut être de bien mauvaise foi pour refuser de voir que le résultat obtenu est bien souvent fort agréable à l'œil.
Cette petite mise au point établie, voyons ce que l'on trouve dans ce recueil.

Bien évidemment, les personnages Marvel sont présents. Wolverine, Iron Man, Black Widow, Elektra, Ghost Rider, Spidey ou encore Emma Frost sont à l'honneur, parfois accompagnés d'un court commentaire de l'auteur. Ils ne représentent pourtant qu'une petite partie de l'ouvrage qui nous offre un tour d'horizon très complet des domaines abordés par Horn, que ce soit la publicité, les magazines ou les jeux vidéo. Du coup, les dessins sont très variés, on passe du Seigneur des Anneaux à Ghost Recon, G.I. Joe, Resident Evil, Halo, Tomb Raider ou Battlestar Galactica
Les univers sont donc multiples et couvrent des genres hétéroclites ; sport, militaires à gros flingues, SF, bagnoles ou jolies filles (et si vous vous dites qu'après autant de clichés, il ne manque que la bière, vous n'êtes pas tombé loin puisque vous aurez droit à une rasade de Bacardi dans la section pub).

Le tout est complété par un tutorial "pas à pas", une checklist, quelques croquis et des photos personelles du monsieur (elle est bien jolie miss Horn !).
Le prix maintenant. La seconde édition, brochée, avec couverture souple, était plutôt attrayante car l'on pouvait se la procurer pour moins de 18 €, port compris, ce qui est un prix très honnête pour un grand format de 144 pages disposant d'un papier glacé et épais. Aujourd'hui, l'artbook peut se trouver d'occasion à des prix très variables (de 25 à 50 euros, voire plus). [1]
Bon, évidemment, pour ce genre de bouquin, le mieux est encore d'y jeter un œil pour se faire sa propre idée, ce que l'on vous propose tout de suite !











[1] Même si beaucoup de gens ont tendance à l'oublier, le principe de base, c'est que l'occasion vaut moins cher que le neuf. Même quand un ouvrage n'est plus édité. Il y a des exceptions : si vous possédez un vieux Tintin en bon état, datant des années 50 ou 60, évidemment que l'album aura pris de la valeur. Mais tout n'est pas "de collection" pour autant. Si vous achetez 40 euros une BD qui en valait 20 cinq ans auparavant, non seulement vous faites une très mauvaise affaire, mais vous entretenez également une flambée des prix injustifiée. 


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Joli.
  • Varié.
  • Un grand format et un papier glacé mettant bien en valeur les illustrations.
  • Un style numérique qui peut parfois manquer de charme et faire très "jeu vidéo".
  • Surcoté en occasion.
La base pour envisager un métier dans le secteur de l'édition
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Voilà un article très particulier, qui s'adresse pour une fois plutôt à un lectorat très jeune qui envisagerait de tenter une carrière dans l'un des nombreux métiers tournant autour du livre.

Lorsque je parle de métiers associés au livre, je vise spécifiquement les auteurs, traducteurs, relecteurs et éditeurs en devenir. Ce que je vais développer concerne déjà moins les graphistes, lettreurs, coloristes, dessinateurs et cetera (encore que, ça ne fera pas de mal, évidemment, mieux vaut avoir plusieurs cordes bien tendues à son arc plutôt qu'une seule).
Il m'arrive régulièrement, dans un cadre professionnel, d'évaluer le niveau en français de candidats à divers postes (traducteurs, adaptateurs, lettreurs, relecteurs...). Globalement, pas de surprise, c'est une catastrophe, même quand ces candidats ont suivi un parcours littéraire et ont obtenu des diplômes pourtant censés valider leur niveau.

Il y a toutefois, fort heureusement, régulièrement des exceptions [1]. Et ces exceptions sont toujours liées à un fait et un seul : ce sont des gens qui lisent. Et qui lisent beaucoup. 
Il n'y a pas de secret, vous ne pouvez pas bien écrire (au sens littéraire mais même au sens scolaire) si vous ne lisez pas. C'est la lecture, notamment de romans (car les BD ne sont pas suffisantes), qui vous permet d'acquérir des automatismes, d'intégrer un savoir-faire, une aisance, de pouvoir reformuler une phrase bancale, de déceler les "accrocs", de faire passer des nuances subtiles ou de reconnaître un effet qui ne doit surtout pas être modifié.

Normalement, si vous avez une attirance réelle pour ce genre de métiers, vous aimez lire. Ce n'est donc pas une corvée de dévorer des romans. J'avais l'habitude de dire qu'un auteur, un traducteur ou un relecteur devrait lire au moins 50 romans par an. Ce qui est assez peu dans l'absolu, puisque ça fait moins d'un roman par semaine (or, un roman de taille moyenne se lit en deux ou trois soirées).
Mais, évidemment, cette moyenne s'adresse à des jeunes gens. Une fois les bases acquises (et alors que l'on a probablement moins de temps, car plus de responsabilités), il n'est pas forcément nécessaire de maintenir un tel rythme. Pour en avoir discuté avec mon boss et néanmoins ami Edmond Tourriol (auteur et traducteur), nous en sommes venus à considérer que le minimum requis se situait entre 500 et 1000 romans. Ça a l'air énorme, mais pas tant que ça.

Admettons que vous lisiez un roman par semaine (ce qui n'est donc pas un rythme de fou) à partir de 15 ans (ce qui est assez tard), à 25 ans, vous avez déjà englouti plus de 500 romans et vous avez donc un niveau qui, sur le marché actuel, vous place parmi l'élite. Et je ne plaisante pas.
Ceci dit, il reste tout de même un point épineux à aborder. Quoi lire ?
Eh bien d'abord et avant tout ce que vous aimez et ce qui vous fait plaisir. Encore heureux !
Mais, ce n'est pas toujours suffisant. Il faut introduire un peu de variété pour bien faire. Et c'est justement ce que l'on va aborder. Bien entendu, ce qui suit n'est pas forcément à suivre à la lettre, si vous faites l'impasse sur un auteur ou un genre, vous n'allez pas pour autant être nul ou entretenir de coupables faiblesses. Mais le principe, lui, reste valable : un seul genre ou quelques auteurs contemporains ne sont pas suffisants.

Ce qui suit n'est donc pas un "programme" à suivre scrupuleusement, mais un exemple de "cocktail", permettant de s'abreuver à toutes les sources essentielles. Vous pouvez fort bien remplacer un auteur classique par un autre, ou un trou du cul écrivant de l'autofiction par un autre (ça se voit que je n'aime pas ça, hein ? Ben, pourtant, il m'arrive d'en lire).
Comme j'aime bien les listes et les trucs bien nets, on va séparer ce qui suit en sept étapes (leur ordre est interchangeable, le tout est, à un moment donné, de les avoir toutes passées). 


1. Les Friandises
Dans un premier temps, déterminez ce qui vous intéresse vraiment, ce qui vous attire, vous fait vibrer. Cela peut être un genre, une époque, un auteur en particulier, une collection, peu importe. C'est cela, ce que vous aimez, qui va vous fournir le gros des bataillons de livres dont vous allez vous délecter.
Perso, étant jeune, j'étais très attiré par l'épouvante. Le côté effrayant, surnaturel, transgressif me faisait sans doute vibrer. Puis, j'ai remarqué que dans le lot (quand je dis "dans le lot", à l'époque, je me tapais même la collection Gore, qui très honnêtement n'a pas brillé par sa qualité), il y avait un gars qui se détachait : Stephen King. J'ai donc commencé à acheter ses livres à lui, spécifiquement. Tout en conservant un intérêt pour tout ce qui sortait de l'ordinaire... je me laissais souvent séduire par une illustration ou un résumé de quatrième de couverture. L'important ici, c'est de satisfaire son intérêt, sa propre inclination.

2. Les Poids Lourds Incontournables
Si vous souhaitez demeurer un simple lecteur, ce qui est tout à fait honorable, lire uniquement ce qui vous intéresse est bien suffisant. Mais normalement, si l'édition en général vous attire, vous devriez être suffisamment curieux pour expérimenter un peu.
Et au-delà de l'expérimentation, il existe selon moi trois auteurs classiques incontournables dont tout auteur, traducteur, relecteur ou éditeur devrait avoir lu au moins une œuvre : Shakespeare, Racine et Rousseau. 
Pour des raisons différentes.
Shakespeare, c'est presque devenu une expression courante. Lorsque l'on dit "c'est pas du Shakespeare", tout le monde comprend que l'on n'est pas en train de faire un compliment. Pourtant, peu ont la curiosité d'aborder les pièces de l'auteur (ce n'est pas très dur à lire en plus). Quand on bosse dans les bouquins, il faut connaître les légendes des bouquins. Un footeux (ce que je ne suis pas) sait qui sont Maradona ou Platini (enfin, j'imagine). Un homme ou une femme de lettres devrait goûter au moins une fois à cette légende de l'écriture.
Racine, c'est moins une expression, mais c'est selon moi encore plus important. Déjà, les francophones ont la chance de pouvoir le lire "dans le texte", sans une couche de trad par-dessus. Ensuite, c'est écrit en vers. Alors, je sais que le premier réflexe, c'est de se dire "oh, putain, c'est chiant". C'est normal, personne ne parle comme ça, donc, oui, c'est gênant au début. Je ne conseille d'ailleurs pas de lire du Racine à 12 ans, ni même à 16 (encore que, ça dépend des gens). Mais, une fois adulte, une fois acquis un bagage littéraire minimum, je ne puis que conseiller de s'y atteler. Non seulement parce que c'est aussi une légende, mais parce que c'est d'une musicalité, d'une efficacité et d'un lyrisme étourdissants.
C'est un passage obligé, ne serait-ce que pour avoir une idée de la diversité des genres littéraires et pouvoir remettre en perspective les théories de certains fâcheux qui pensent avoir inventé l'eau tiède.

Bien sûr, inutile de se limiter à ces trois seules références, encore une fois, il s'agit là d'un exemple, basé sur trois grands Noms, à mon sens complémentaires. Je terminerai par le plus cher à mon cœur : Rousseau. J'ai découvert tardivement ce diable d'écrivain. Mais l'aurais-je seulement apprécié à sa juste valeur si j'avais dévoré ses écrits dans l'impatience et l'effronterie de la jeunesse ? Rien n'est moins sûr. Rousseau est probablement ce que j'ai pu lire de plus honnête, de plus intelligent et de plus beau. Il magnifie même l'abject, parvient à rendre compte des plus bas penchants de l'Homme en conservant l'élégance de la forme, tire des leçons de tout ou presque, et balance trois ou quatre phrases phénoménales, pouvant servir autant de citations que de point de départ à une longue réflexion, par paragraphe. Se passer de Rousseau lorsque l'on est Homme ou Femme de Lettres, c'est comme se passer de chaussures lorsque l'on souhaite marcher longtemps et emprunter des sentiers peu battus. C'est possible, mais guère conseillé. Cet auteur est à lui seul une source inépuisable d'inspiration et une leçon constante au niveau du style et de la formulation (Victor Hugo aussi d'ailleurs, si Rousseau ne vous convient pas). Il ne s'agit pas de le singer, bien entendu, mais de mesurer à quel point une plume peut être efficace, juste, brillante et magique. Trop de gens passent à côté de Rousseau parce qu'on les a obligés à l'étudier (au collège) au lieu de le lire (une fois adultes). Il n'y a rien là à étudier (pas au sens scolaire en tout cas), l'on va aux écrits de Rousseau comme l'on va à la source, claire et limpide, lorsqu'il fait soif, ou comme l'on va à l'être aimé lorsqu'un froid métaphysique mais douloureux recouvre notre âme. Son apport va bien au-delà de la simple littérature. Mais, bien entendu, il permet, grâce à sa maîtrise, de séparer le bon grain littéraire (quel qu'en soit le style) de la saloperie inaboutie.
Vous l'aurez compris, j'ai pour Rousseau un amour infini. Mais peut-être ne vous conviendra-t-il pas. L'idée, c'est de trouver votre Rousseau, votre phare dans la nuit, du moins, du point de vue littéraire (car les phares, dans une vie, sont en réalité multiples).  

3. La Valse des Genres
La première chose pour varier vos lectures et muscler vos biceps littéraires, c'est d'aller puiser un peu dans tous les genres. Tout ne vous conviendra pas, c'est normal, mais il existe tout de même suffisamment de bons auteurs pour passer un bon moment, même lorsque l'on s'éloigne de sa zone de confort.
Pour ma part, j'éprouve peu d'intérêt pour les polars classiques, du genre "whodunit" [2]. Mais il existe bien des polars qui ne correspondent pas à ce genre très codé et se révèlent intéressants. Je conseille un bon Lindemuth ou un Panowich pour ceux qui aiment le côté rugueux et redneck du polar musclé. Ce ne sont pas des "passages obligés", mais la preuve que l'on peut dénicher des romans bien foutus et qui nous conviennent dans tous les genres.
En ce qui concerne l'heroic fantasy par exemple, sauf de rarissimes exceptions, j'ai un peu de mal avec ce genre. Mais j'apprécie Abercrombie, notamment pour son humour, son côté réaliste et sa narration brillante. L'on peut donc apprendre même d'un genre qui, a priori, ne nous attire pas. 
L'idée avant tout ici est d'éviter de se restreindre en inventant des frontières absurdes. 

4. Les Merdes Utiles
J'ai évoqué plus haut l'autofiction, ceux qui suivent un peu UMAC savent à quel point "j'apprécie" Christine Angot, une bécasse médiatique sans talent, sans technique et sans pudeur. Eh bien, je conseille de tenter à l'occasion d'aller au bout d'un de ses... trucs. Il ne s'agit pas de se torturer pour autant, bien entendu, mais il est toujours bon de savoir jusqu'où la déchéance peut aller en matière de littérature. C'est aussi, assez logiquement, en lisant des saloperies que l'on prend la mesure du gouffre qui sépare l'écrivain habile du bobo dégénéré. 
Je ne suis pas tendre, OK, mais à un moment, il est bon de rappeler qu'il ne suffit pas de chier sur une toile pour devenir peintre.

5. Retour à la Littérature pour Enfants/Ados
Voilà un domaine sur lequel nous, auteurs et professionnels du livre, devrions toujours garder un œil. Même s'il existe des exceptions, la tendance générale en la matière est de tout simplifier. Par exemple en utilisant exclusivement le présent, en ne fonctionnant que par phrases simples et courtes, en réduisant la taille de certains anciens romans à la tronçonneuse, etc.
Or, si l'on se met au niveau (supposé) de l'enfant, le livre ne sert à rien. Pour tirer vers le haut le lectorat, l'auteur et son éditeur doivent toujours viser un "cran" au-dessus du niveau supposé du lecteur, le forcer à franchir une "marche" supplémentaire. Peu importe si un mot est compliqué, c'est comme ça que l'on apprend. Peu importe si l'on utilise l'imparfait du subjonctif, le nivellement par le bas n'est pas une fatalité. D'autant que les éditeurs, en se comportant ainsi, croient satisfaire ceux qui... ne lisent pas (et qui ne liront pas plus ces livres de second choix), alors qu'en réalité, ils privent les rares enfants encore intéressés par la lecture d'un contenu de qualité.
Cela permet aussi de constater que, malgré la grande tendance du moment qui consiste à glorifier tout ce qui est ou a été plus ou moins "populaire", eh bien, tout ne se vaut pas (cf. notamment la comparaison récente entre les Bob Morane à la ramasse techniquement de Vernes et les Langelot d'un Volkoff brillant) !

6. Essais, Bibliographies et Livres apparemment "chiants"
Le titre semble impliquer des lectures bien casse-couilles, mais en réalité, là encore, il suffit de trouver ce qui vous intéresse et le "bon" auteur. Étant jeune, j'étais notamment intéressé par la Seconde Guerre mondiale. J'ai eu la chance de tomber sur La Dernière Guerre (ou histoire controversée de la Deuxième Guerre mondiale), par Eddy Bauer, historien, journaliste et ex-colonel de l'armée suisse. Il s'agissait de l'édition publiée par Atlas, en 40 volumes. J'en garde encore aujourd'hui un souvenir fantastique. L'auteur décrivait machinations diplomatiques et actions militaires avec un grand sens de la narration, au point que cela se lisait comme un roman (même à 13 ou 14 ans). L'œuvre contient en plus des tonnes d'encarts sur les armes employées, des mini-biographies sur les belligérants principaux, des cartes très bien fichues, etc. Et surtout, Bauer a effectué là un travail d'historien, dépassionné, sans tomber toutes les cinq minutes dans le jugement de valeur comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui. Ouvrez donc un livre consacré à l'époque, pas moyen de passer un paragraphe sans en venir aux "monstres", aux condamnations de principe et autres avis personnels. On ne demande pas à un historien de juger des actes, mais de les présenter, dans leur contexte, avec le plus de précision possible. C'est au lecteur, ensuite, de juger si c'est ou non monstrueux. On n'est pas débiles, on le verra bien que c'est horrible la guerre, les bombardements, les camps, tout ça.
Bon, c'est un exemple parmi tant d'autres, si vous aimez plutôt l'Antiquité, ou un personnage historique particulier, si vous préférez les traités de philosophie, ou les ouvrages de vulgarisation scientifique, ça marche aussi. C'est même mieux de piocher un peu dans tout si vous souhaitez "muscler" votre jeu et ne pas tomber de votre chaise d'étonnement dès qu'il vous faudra traduire ou corriger quelque chose qui dépasse votre domaine de compétence habituel. 

7. Prix et Livres Imposés
Dans cette catégorie, l'on va retrouver les fameux prix littéraires très connus (Gongourt, Femina...). Bien souvent, c'est très sectaire comme sélection, certains ahuris considérant que la littérature de genre ne peut remporter de tels prix. Sans doute parce que ces snobinards n'en ont qu'une connaissance superficielle (car difficile de penser que 1984 ou Des Fleurs pour Algernon ne sont pas des œuvres littéraires majeures). 
Je vous encourage à être plus intelligents que ces gens et à vous intéresser à ce qu'ils récompensent, d'autant que parfois, ça vaut le coup, comme par exemple Pierre Lemaitre, décrochant le Goncourt en 2013 pour Au revoir, là-haut. Ah, ils ne lui ont pas donné pour l'un de ses excellents polars hein, faut pas déconner, il fallait un sujet "sérieux" (comme si le polar, la SF, le fantastique, l'épouvante ou n'importe quel genre n'abordaient jamais des thèmes profonds, intelligents et dramatiques...).
Là encore, laissez-vous tenter par ce qui vous plaît. Parfois, même la rigidité intellectuelle et le conformisme peuvent vous faire découvrir un auteur qui était passé sous votre radar personnel.


Voilà, on a fait le tour. Encore une fois, c'est une façon de faire, il en existe d'autres. Mais si vous piochez dans ces sept catégories, tout en passant le cap des 500 romans, vous devriez commencer à avoir un joli bagage intellectuel et technique. Si en plus vous écrivez en parallèle, ça ne peut qu'aider. Et bien entendu, ça ne vous empêche nullement de lire des BD également.
Je vais maintenant vous révéler un secret qui va vous dégoûter mais vous faire économiser un peu d'argent : pour "bien" écrire, il n'y a justement pas de secret. Ceux qui vous vendent des méthodes pour "aller plus vite", "brûler les étapes" ou "réussir à coup sûr" sont des escrocs. 
Bien souvent, les commerciaux vous expliquent qu'il faut trois choses pour réussir : le travail, le talent et la chance. La chance, convenons que l'on ne peut guère la provoquer (et si on la provoque, c'est alors une stratégie, pas un "coup de chance"). Occupons-nous donc des deux autres. Le travail, eh bien oui, il faut lire, beaucoup (mais est-ce un travail si pénible lorsque l'on aime ça ?), il faut écrire, analyser, comprendre les aspects techniques et logiques de l'écriture, aiguiser son style. Quant au talent, il y a deux façons de le définir. Soit c'est une simple prédisposition (qui ne suffit pas et qui ne permet aucunement l'économie du travail, simplement, l'on apprend alors plus vite). Soit c'est la capacité à venir à bout rapidement d'un travail complexe et à donner l'illusion de la facilité au profane, grâce à l'expérience accumulée. Dans les deux cas, le talent, c'est en réalité... du travail. Soit sa digestion et son appropriation plus rapide, soit son accumulation et la mise en place même inconsciente des routines et réflexes qui en découlent.

Je vais terminer par une anecdote connue. J'ignore si elle est vraie, mais même si elle est fausse, ce qu'elle dit du métier artistique reste correct et instructif. Je précise que l'on retrouve de nos jours cette anecdote dans de multiples variations sur le net, par exemple avec Picasso dessinant un portrait dans un parc. Je vous livre ici la première dont j'ai eu connaissance.
Un industriel avait commandé à Picasso, déjà très connu et reconnu, un logo pour son entreprise. S'adressant à un artiste renommé, il n'avait pas hésité à payer d'avance 50 000 francs (ce qui est énorme à l'époque). Le chef d'entreprise le rencontre un jour dans un restaurant et lui demande s'il a avancé sur le projet.
Picasso, qui avait totalement oublié cette histoire de logo, arrache une partie de la nappe en papier qui recouvre la table, il griffonne pendant quelques minutes, trois ou quatre, tout au plus, et tend son esquisse à l'industriel. Ce dernier est ravi, le logo est magnifique, élégant, original, encore mieux que ce qu'il aurait pu imaginer. Mais... quelque chose le turlupine.
— Monsieur Picasso, excusez-moi mais... ai-je vraiment payé 50 000 francs pour cinq minutes de votre temps ?
— Non monsieur. Vous avez payé 50 000 francs pour les trente années qu'il m'a fallu pour apprendre à faire ce travail en cinq minutes. 

Si vous êtes futé, vous avez déjà compris.
Le talent, ce n'est rien d'autre que le travail, réel mais invisible, qui permet la réalisation exceptionnelle (dans sa rapidité ou son aboutissement) d'une œuvre. 
Il n'existe donc pas de raccourcis pour la destination qui est la vôtre. Mais soyez-en heureux, car lire est souvent un bonheur, et si ce n'est parfois pas le cas, ce n'est ni la mine ni l'usine. Alors, faites avec. 

Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir.
Jean-Jacques Rousseau





[1] Ça a l'air contradictoire mais ça ne l'est pas. Un événement statistiquement rare peut survenir très régulièrement. Vous avez par exemple très peu de chances de gagner une grosse somme au loto si vous jouez, mais des gagnants raflent régulièrement, chaque mois, plusieurs millions.
[2] Littéralement "qui a fait ça ?", dans le sens "qui est le coupable ?". Il s'agit de romans proposant une enquête, suivant une construction classique (exposition du crime, fausses pistes, etc.), et dont la résolution de l'énigme est le point d'orgue. Les romans d'Agatha Christie, par exemple, font partie du sous-genre "whodunit". 

Deviens auteur de best-sellers en moins d'une demi-heure !
Par


Si c'est vraiment le titre de cet article qui vous a attiré ici, le cœur battant et plein d'espoir, vous êtes peut-être un poil trop naïf. Ceci dit, pour une fois, on ne va pas évoquer une arnaque mais un outil pratique dont peu de gens comprennent l'utilité. 
Allez, tout de suite, on décortique les Fabula Storytelling Cards.

Lorsque j'ai vu passer une pub pour ces cartes, deux choses m'ont frappé. D'une part, l'on reconnaît immédiatement la méthode Vogler pour structurer un récit (on y reviendra plus loin), d'autre part, certaines personnes, croyant légitimement à une énième arnaque, commentaient cette pub en laissant des sentences acerbes, du genre "s'il suffisait d'un truc pareil pour savoir écrire, ça se saurait". Et effectivement, cette méthode n'a aucunement la prétention d'apprendre à un novice à écrire, malgré la présentation quelque peu trompeuse de l'éditeur, qui annonce sur son site "Écrire tes histoires n'a jamais été aussi facile" (j'ignore pourquoi ils tutoient leurs potentiels clients, on dirait qu'ils s'adressent à des gamins). 
Bref, si vous pensez que ces cartes vont vous apprendre à écrire correctement, c'est évidemment faux. Par contre, elles ont tout de même une utilité. 

Je ne vais pas revenir en détail sur la méthode Vogler (cf. la deuxième partie de ce grand dossier). Sachez seulement qu'elle est très efficace. Notamment parce qu'elle est basée sur des constatations issues de l'analyse de nombreuses œuvres, n'ayant aucun rapport entre elles. Grosso modo, pour qu'une intrigue tienne la route, elle doit être basée sur des éléments structurels simples, qui sont aussi bien présents dans Star Wars, Pretty Woman que La Grande Vadrouille ou Les Trois Mousquetaires. Mine de rien, c'est très important, car Vogler ne vous dit pas "il faut faire comme ça" mais "on retrouve ces éléments dans toutes les intrigues" (sauf de rarissime exceptions, de style expérimental, auxquelles nous ne nous intéresserons pas ici). 
Gardons bien à l'esprit que la méthode Vogler ne concerne que la structure du récit, donc son squelette, pas son contenu.

À ce stade, il me faut revenir sur l'aspect technique d'une œuvre. Bien des gens, à l'époque de la rédaction du dossier cité plus haut, ont réagi en me disant que "la technique, c'est bien mais pas trop" ou carrément qu'il fallait parfois l'éviter pour "être plus libre". Non. N'importe quoi ! La technique est indispensable. Pas "un peu", pas "dès fois", elle est totalement indispensable, tout le temps. Un guitariste, quand il apprend à jouer de son instrument, il n'apprend pas cinq accords, en se disant que les autres vont le limiter. Sa limite sera au contraire fixée par ceux qu'il ne connaît pas. 
La technique ne contraint pas, elle ne force à rien, au contraire, elle libère. Ce sont les tares qui forment des murs et vous empêchent de prendre telle ou telle direction.
Après, si vous n'êtes pas convaincu, je vous encourage à livrer un combat de boxe sans prendre de cours de boxe. D'habitude, avant de se lancer sur le ring, un boxeur apprend à boxer, il travaille son jeu de jambes, les esquives, il améliore son cardio, il se muscle, il apprend les feintes, les enchaînements, comment mettre correctement un direct ou un crochet... mais si vous pensez que sans technique, vous allez être plus original et plus efficace, tentez le coup. Vous reviendrez lire la suite de cet article quand vous serez sorti de l'hosto. Parce que je vous assure que "tout arrêter avec le pif", ce n'est pas du tout considéré comme un trait de génie dans le milieu du Noble Art. M'enfin, parfois, il faut se prendre une trempe pour s'en rendre compte.

Revenons à l'outil qui nous intéresse ici. Il est assez polyvalent et peut s'utiliser pour des romans, des BD, des films, des séries, et à peu près tout ce qui développe une progression narrative logique. Prenons l'exemple des romans. En littérature, il existe un pan technique (indispensable), composé d'éléments que l'on peut sans aucun problème évaluer, démontrer et reproduire. Mais tout n'est évidemment pas basé sur cette technique. Il existe aussi un pan plus subjectif, "magique", personnel, touchant au style, aux idées, à la "signature" de l'auteur. L'on peut fort bien être touché par un auteur techniquement faible (dans mon cas Koontz, par exemple) ou au contraire rester de marbre devant une histoire parfaitement juste sur le plan technique. Donc, encore une fois, attention : la technique est indispensable dans le domaine de l'écriture, mais elle ne fait pas tout. 
La méthode Vogler se concentre bien évidemment sur la technique, mais une partie bien précise : la structure du récit (et seulement ça). Donc, il ne s'agit pas d'apprendre à installer et développer un personnage, employer des effets, amener des ruptures, maîtriser un rythme, jouer avec certains codes ou par exemple utiliser l'identification. Ce sont d'autres aspects techniques qui ne sont pas concernés ici.

Ci-dessus, le "début" de Matrix. L'on voit bien qu'il ne s'agit que de la structure pure et de l'étape "pré-écriture", rien d'autre.


Vogler s'intéresse, dans sa méthode, à ce que j'appelle les fonctions archétypales [1] (héros, messager, mentor, ombre...) et aux différentes étapes du "voyage" du héros (le monde ordinaire, l'appel de l'aventure, le refus, etc.). C'est un vocabulaire très générique, et souvent quelque peu "heroic fantasy", du coup, cela amène parfois des confusions. Par exemple, une "ombre" (ou "ennemi" dans les cartes Fabula), ça peut évidemment être Dark Vador, Freddy Krueger ou Rastapopoulos. Mais ça peut être aussi un ouragan. Un licenciement. Ou de la timidité. Ce n'est pas forcément incarné par un être humain. Par contre, c'est indispensable. Sans ça, vous n'avez rien à raconter. 
Imaginez que votre histoire se résume à un boulanger qui part en vacances à Londres, il passe un bon moment, visite le British Museum, boit quelques verres dans un pub, puis il revient chez lui, sort les poubelles et va se coucher. Ce n'est pas une intrigue ça, il faut bien qu'il y ait quelque chose à affronter, à résoudre, à surmonter, pour que cela devienne une histoire réelle et digne d'intérêt.

Les cartes de Fabula permettent donc de mettre tout ça à plat et de visualiser cette méthode, étape par étape. Ce que cette société vous vend, ce n'est donc pas une méthode qu'elle a développée, mais des cartes basées sur la méthode développée par Vogler (qui se basait lui-même sur les travaux de Campbell).
Et il s'agit d'un outil réel, et qui fonctionne bien. 
Maintenant, en a-t-on absolument besoin lorsque l'on est un conteur ?
Eh bien, pas forcément. Certains auteurs (comme Stephen King) affirment "improviser" lors de leurs séances d'écriture, sans savoir où ils vont. Pour autant, cela ne me semble pas une méthode à conseiller à des débutants. King écrit depuis des décennies, plusieurs heures par jour. Il en est arrivé à un stade où l'on peut se passer de boussole sans pour autant perdre le Nord. À force de bosser sur des histoires, le cerveau développe des routines spécifiques, qui facilitent le boulot. 
Personnellement, par contre, si je me passe facilement de plan pour une nouvelle, il ne me viendrait pas à l'idée de me lancer dans un roman sans ce que j'appelle une "feuille de route", me permettant de savoir où je vais et par quelles étapes je passe. 
Donc, tout est possible, c'est à chacun de voir, mais à mon sens, ce n'est pas une mauvaise idée, avant de commencer à entasser des parpaings, d'avoir un plan de la baraque dans son ensemble.

Autre question, cette représentation en cartes est-elle vraiment utile ?
En tout cas, elle n'est pas indispensable. Vous pouvez faire la même chose avec un bon vieux calepin. Ou à l'aide d'un tableau. Après, l'idée d'avoir un support "propre", stylisé, simple et souple me plaît assez. Il faut cependant émettre quelques réserves sur le côté pratique. Faire tenir ces cartes (comme le conseille l'éditeur) sur un mur avec de la Patafix, en ajoutant des Post-it, ne me semble pas forcément très simple d'utilisation sur le long terme. On pourrait étaler ça quelque part, mais il faut alors une surface assez grande et qui sera uniquement dédiée à ça pendant un bon moment. 
À voir donc.

Niveau contenu, l'on a ici 40 cartes, pour 30 euros port compris. C'est quand même assez cher (surtout quand on pense à certains tarots, magnifiquement illustrés, et coûtant parfois moins de 15 euros). 
Les cartes sont divisées en trois parties :
- 18 cartes développement (les étapes du voyage)
- 11 cartes ressources (plus ou moins les fonctions archétypales)
- 11 cartes édition ou "entrelacement" (qui représentent des moments-clés)
La manière dont tout cela s'articule est assez logique, mais sans bonne compréhension de la structure d'un récit, il sera impossible d'utiliser cet outil. Ce qui est assez évident. Si l'on vous vend de magnifiques rabots et des ciseaux à bois de qualité, vous ne deviendrez pas ébéniste pour autant. C'est un peu là où se situe la confusion (voire la possibilité d'arnaque). Ces cartes, ou même l'ouvrage de Vogler dans son ensemble, ne feront pas de vous un écrivain. Pour devenir auteur, il faut lire, beaucoup, bosser, beaucoup, écrire, beaucoup. Ça prend des années. Une vie entière. Et il n'existe pas de "secret" ou de "méthode" pour faire l'économie de ce travail. C'est impossible, tout comme il est impossible de devenir boxeur professionnel sans transpirer et s'entraîner durement et longuement. De plus, attention, vous pouvez fort bien avoir une bonne structure et écrire un mauvais roman : que les murs tiennent debout, c'est une chose, que la maison soit meublée avec goût, c'en est une autre. 

La conclusion sera donc double et nuancée. Si vous ne connaissez rien à l'écriture et que vous pensez avoir affaire à une méthode miracle, désolé, ce n'est pas le cas. Vous allez juste vous retrouver avec des pinceaux, sans toile, sans peinture, et sans aucune compétence (notions de perspective, d'anatomie, etc.) vous permettant d'exploiter tout ça. 
Si par contre vous êtes un auteur, débutant ou expérimenté, et que l'idée des cartes vous semble bonne (malgré les réserves sur la partie "pratique"), eh bien, pourquoi pas ? Ceci dit, vous pouvez aussi fort bien vous en passer, un auteur étant aussi, après tout, auteur de sa propre méthode, forcément personnelle et unique. [2]

Pas certain que tout le monde ait la place ou l'envie de coller ça au mur.




[1] Le terme "fonction" permet de rappeler qu'il ne s'agit pas forcément d'un personnage.
[2] La méthode Vogler est suffisamment souple pour que l'on puisse la "manipuler", se l'approprier et la "redessiner". On peut très bien l'employer par exemple sous forme de graphiques, de cercle, etc. Et bien entendu, ce n'est pas à suivre à la lettre, en respectant scrupuleusement et "scolairement" chaque phase. Ce n'est pas à l'outil, aussi performant soit-il, de prendre les décisions. 



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • La méthode Vogler résumée en cartes.
  • L'efficacité et l'universalité de l'outil.
  • Disponible en français. 
  • Pas forcément très pratique à l'usage.
  • Assez cher tout de même pour ce que c'est.
  • Méthode destinée aux écrivains professionnels, qui peut aider un amateur mais ne lui fera pas franchir plus rapidement les étapes essentielles.
Étude de Personnage #1 : Achille (Troie)
Par


Lancement d'une nouvelle rubrique consacrée aux études de personnages issus de romans, films, BD ou séries TV. Bien sûr, l'on va plutôt choisir du coup des personnages intéressants à plus d'un titre et bien écrits. Et l'on commence avec rien de moins que le célèbre Achille, et plus précisément la version interprétée par Brad Pitt, dans le film Troie, de Wolfgang Petersen, sur un scénario de David Benioff.

Il faut savoir que le Achille de ce film est très inspiré par celui d'Homère, le scénariste conservant un grand nombre de références directes à l'épopée du héros : son conflit avec Agamemnon, le fait qu'il soit bouleversé par la mort de Patrocle, ses traits de caractère également, notamment sa soif de gloire. C'est donc à la fois une vision classique du personnage, très ancrée dans l'Iliade, mais aussi une intéressante composition moderne que Petersen et Benioff nous livrent. 

Technicité contre Force Brute
L'une des premières scènes dans laquelle Achille intervient le montre en train d'affronter, en combat singulier, un adversaire au physique impressionnant. Son ennemi est plus grand, plus musclé et bien plus puissant physiquement. Mais plutôt que de faire d'Achille un "Conan" musculeux invincible, les auteurs vont avoir le bon goût de transformer le personnage en fin tacticien. En effet, alors qu'Achille se rue sur son adversaire, il a une parfaite lecture de la situation, et au lieu de se lancer dans un choc frontal, il fait un pas de côté, bondit, et parvient à vaincre en une seule frappe d'estoc, sa lame venant pénétrer le "colosse" au niveau du cou.
Cette technicité, on l'a retrouvera également à l'entraînement, lorsqu'un Achille, toujours aussi calme et sûr de lui, enseigne le maniement de l'épée à son cousin, Patrocle. Il va même un instant le dérouter, en changeant son arme de main au cours du combat, ce qu'il interdit formellement à son élève. "Lorsque tu sauras te battre, alors tu pourras oublier les règles" précise-t-il à Patrocle. En cela, l'on n'est pas loin de la philosophie martiale nippone et du stade Li, où le pratiquant refaçonne l'art pratiqué à son image et dépasse le carcan stricte des notions de base, pourtant indispensables.
Ainsi, Achille, le guerrier réputé invincible, n'en est pas moins crédible, car les raisons de son excellence dans l'art de la guerre sont clairement expliquées et montrées.

Tourments et Passions
Si Achille a la réputation d'être un demi-dieu, il se révèle pourtant très humain à de multiples reprises. Que ce soit par son ambition et son ardent désir de notoriété (il souhaite que son nom traverse les siècles) ; par son immense peine lorsqu'il apprend la mort de son cousin ; par sa violence et son emportement, parfois injuste (à l'égard de son lieutenant le plus fidèle) ; ou par sa colère à l'égard d'Hector, dont il va même profaner la dépouille en la traînant derrière son char.
Achille n'est nullement détaché des passions de ce monde, il est faillible, colérique, presque fragile parfois. Si bien des aspects de son caractère peuvent être qualifiés de négatifs, il va toutefois se montrer également capable de compassion, notamment envers Priam. Le roi, venu chercher le cadavre de son fils, parviendra en effet à toucher l'impitoyable leader des Myrmidons. 

Ni Dieux ni Maîtres
Plus que son génie au combat, son courage ou l'admiration que lui portent ses hommes, c'est la profonde indépendance d'Achille qui va le définir.
Il n'obéit en effet nullement à Agamemnon, qu'il méprise (il va jusqu'à l'insulter ouvertement). Il ne participe d'ailleurs même pas à certains combats, considérant qu'ils ne le concernent pas. Il n'est ainsi nullement un pion, ni même un capitaine au service d'un roi, mais bien un être libre, sans attaches.
Il semble ne pas plus être impressionné par les dieux, puisqu'il va jusqu'à défier Apollon en mettant à sac un temple lui étant consacré. Il ne respecte pas plus les coutumes de l'époque ou les us de la guerre lorsqu'il emmène le corps d'Hector, qu'il a vaincu en combat singulier, le privant d'une cérémonie funéraire et lui ôtant ainsi tout espoir de repos paisible et de paix dans l'au-delà. Enfin, Achille n'est même pas attaché aux femmes qu'il aime et côtoie. Instruit de son destin exceptionnel, enivré peut-être même par celui-ci, il fait passer ses faits d'armes et son image avant toute chose.

Héros Tragique
Au final, alors qu'Achille pourrait n'être qu'un personnage monolithique, simpliste et peu engageant, il s'avère être bien plus complexe que son statut ne le laissait supposer. Même s'il est puissant, beau, courageux, il n'est pas qu'une longue liste de qualités insipides. Ainsi, il souffre, peut se mettre en colère, se révéler injuste mais aussi touchant et droit. 
Comme tout être vivant, il n'est pas défini par une seule de ses qualités, ni même par son pire défaut, mais par un savant mélange de lumière et d'ombre.
Et s'il est bien un aspect du personnage qui le rend épique, c'est son aspiration à inscrire son nom dans la légende. Plus que son sens de l'honneur, déjà fort développé, c'est sa volonté de marquer la postérité qui va le conduire à une fin tragique. Pour que son nom puisse traverser les siècles, Achille renonce à l'amour, à la paix de l'âme, aux intrigues et même au bon sens. Il accorde plus d'importance à ses exploits qu'à la famille qu'il pourrait fonder ou à la politique des Rois. Achille, s'il se bat, se bat avant tout pour inscrire son nom dans les mémoires, pour atteindre une forme d'éternité, pour au final vaincre une mort qui ne manquera pas d'arriver et l'emportera aussi, lui, le guerrier pourtant parfait.
C'est sans doute là son plus grand combat, et sa plus grande victoire... Achille, du fond des temps, hurle encore son nom, qui raisonne dans nos esprits. 

En traversant les Siècles
Achille est un personnage qui marque indéniablement les esprits et fait vibrer. Violent, entier, majestueux, humain, féroce et pourtant faillible, il renferme de nombreuses strates, toutes exploitables et riches. Sa fin, à la fois conforme à la mythologie et dramatique, achève d'en faire un héros romantique et profondément touchant. 
Cette version, bien campée par Pitt et parfaitement mise en scène par Petersen, respecte le mythe tout en donnant au héros une aura intemporelle. Impressionnant mais nullement invincible, s'offrant le luxe d'être parfois antipathique, Achille, dans cette version de 2004, frôle la perfection en termes d'écriture tant il combine des notions contraires et parvient, malgré une arrogance palpable et un entêtement fâcheux, à conquérir les cœurs aussi facilement qu'il défait ses ennemis. Il est ainsi parvenu à réaliser son rêve ultime... devenir immortel et hanter à jamais nos mémoires. 





De la technique dans l'Écriture #5 : La Peur
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Cet article est une suite directe aux trois parties rassemblées dans ce dossier et à la partie #4, consacrée à l'identification aux personnages.
L’on va s’intéresser ici à un sujet très précis qui concerne la manière de susciter la peur lorsque l’on écrit. Et pour être honnête, il faut même carrément se poser la question de la possibilité de susciter un tel sentiment, car, comme on va le voir, il n’est pas aisé d’effrayer un lecteur.

Le roman est certainement le medium, ou support, le moins approprié lorsque l’on décide de terroriser son auditoire. Autant au cinéma, il est très facile de faire peur, autant dans un roman, c’est une mission très compliquée. Essentiellement pour des raisons techniques. Prenons le "jump scare" par exemple, procédé dont bien des réalisateurs abusent dans les films d’épouvante. Il s’agit juste, en réalité, d’un effet de surprise, basé sur un changement de rythme, une irruption soudaine, chose qui est impossible dans un roman, où rien ne peut "surgir" brusquement et dans lequel, de toute façon, le lecteur contrôle le rythme. Il en est de même de certains artifices, comme l’ambiance musicale. Alors qu’un réalisateur possède plusieurs outils efficaces pour effrayer ses spectateurs, le romancier, lui, se trouve en réalité un peu dépourvu de moyens.

Pourtant, il existe une vaste littérature d’épouvante. De Lovecraft à King, en passant par Peter Straub, James Herbert ou Clive Barker, pour ne citer que quelques plumes "horrifiques". Cependant, posons-nous la question, ces livres suscitent-ils en nous un sentiment réellement proche de la peur ?
Mais avant tout, pour que l’on parle bien de la même chose, il est nécessaire dans un premier temps de se demander ce qu’est la peur.

Techniquement, il s’agit d’une réaction physiologique involontaire (inconsciente en tout cas) face à une situation perçue comme dangereuse. Elle a pour fonction de préparer l’individu à la fuite ou au combat. La peur est donc une réaction universelle, incontrôlable et très utile. L’on ne peut pas, par exemple, supprimer la peur que l’on éprouve simplement en le décidant. Heureusement d’ailleurs, car c’est un mécanisme de survie très efficace. Par contre, on peut éviter, grâce à diverses techniques, la terreur, la tétanie, la panique, etc., qui sont des "désordres" de la peur (celle-ci n’ayant plus alors d’effets bénéfiques).
Lorsque l’on a peur de manière "raisonnable", l’on éprouve différents effets physiques, notamment dus à la décharge d’adrénaline : le rythme cardiaque s’accélère, tout comme le débit ventilatoire (le corps se prépare à courir vite ou à frapper fort), le flux sanguin est modifié, les yeux s’écarquillent (les pupilles se dilatent), l’on peut même, histoire de s’alléger, voir notre corps décider de lui-même d’évacuer urine et excrément ("se faire dessus" a donc un réel sens pratique, étant donné que l’on se débarrasse alors d’un "excédent de bagage", et donc de poids).  

— Quel est ton roman d'épouvante préféré, Sidney ? 
— Heu... je sais pas, je ne lis pas trop, moi. C'est pour un jeu, c'est ça ? Donnez-moi un indice, je l'ai peut-être vu en DVD.


Bien, maintenant que l’on a compris ce qu’était la peur, avez-vous la sensation d’avoir déjà éprouvé ça au cinéma ? Sans doute que oui, au moins fugitivement. Le fameux "sursaut" du jump scare va, au moins pendant quelques secondes, augmenter votre rythme cardiaque, vous arracher un cri, etc.
Avez-vous déjà éprouvé ça en lisant un livre ? A priori, non, jamais.
Et pourtant, bien des gens vont avouer avoir "eu peur" en lisant tel ou tel ouvrage. Parce qu’en réalité, les auteurs (les bons en tout cas) sont des petits futés, des sortes de prestidigitateurs des mots, qui vont vous donner l’illusion d’avoir éprouvé de la peur, alors qu’en réalité, ils ont recours à d’autres émotions.

L’un des problèmes, lorsque l’on souhaite effrayer le lecteur dans un roman, c’est l’impossibilité de contrôler le contexte et le rythme. Au cinéma, les spectateurs sont idéalement concentrés, dans le noir, et ils sont passifs. Un livre, lui, peut être lu n’importe où (sur une plage par une belle après-midi d’été, alors que des enfants jouent non loin) et son rythme dépend uniquement du lecteur (l’auteur ne peut rien accélérer, il n’a de contrôle en réalité que sur la structure du récit).
Mais si l’auteur ne peut pas faire peur directement, il peut tenter de susciter des sentiments qui sont souvent associés à la peur, ou un ensemble de sensations qui va donner l’illusion de sa présence.
Voilà par exemple trois éléments très efficaces lorsqu’ils sont combinés :
– l’empathie, l’identification : si l’on ne peut pas vraiment effrayer en littérature, il est très simple d’émouvoir et de créer peine et tristesse.
– le suspense, l’attente, la tension : c’est l’art qui consiste à évoquer quelque chose qui n’a pas encore eu lieu ou n’est pas encore bien identifié. L’inconnu est toujours générateur de stress.
– le malaise, la rupture, la réponse non appropriée : ici il s’agit, alors que le lecteur s’attend à un enchaînement logique, de s’écarter de ce qui est attendu pour créer un sentiment de gêne.

C’est ce mélange étonnant qui produit une fausse "sensation" de peur. Imaginez une recette de cuisine, nécessitant des ingrédients précis pour reconstituer le goût d’un aliment pourtant absent, ou un mélange de peintures, pour s’approcher d’une couleur spécifique.
L’identification (si elle est bien employée) permet de générer un sentiment violent. Or, une situation émouvante va être perçue, dans un roman, pratiquement exactement comme dans la vie réelle, au contraire d’une situation de danger. Vous n’avez pas peur si un vampire poursuit un personnage (vous n’êtes pas en danger) mais vous êtes réellement triste (toujours si c’est bien amené) quand Capuchon, le petit chat du personnage, se fait écraser par un 38 tonnes.
Cette émotion, c’est la glaise façonnable dont l’auteur va se servir. La "base", neutre, qui va permettre de construire autre chose.
Le stress va, quant à lui, permettre de conserver l’émotion dans la durée. En générant une attente, une tension, l’auteur va diluer l’émotion primaire (la tristesse par exemple) et lui donner par la suite un "autre goût". Imaginons que, cette fois, Capuchon soit entre la vie et la mort, le camion ne l’a pas encore écrasé, mais on le voit venir, se rapprocher, accélérer.
Enfin, la gêne, la rupture, va permettre d’épicer la scène et, en utilisant une réponse inattendue à une situation donnée, cela va donner, après coup, l’illusion de la peur.

Le masque ? Ben, c'est pour cette histoire de Covid, là... les gestes barrière, tout ça.
La machette ? Ben approche, je vais t'expliquer.

Imaginons que Capuchon soit sauvé in extremis par une petite fille, qui a vu le camion approcher et s’est ruée sur le chaton. Elle le prend dans ses bras, lui fait un gros câlin, quelques bisous, et elle le ramène chez elle. Elle demande à ses parents si elle peut le garder, ils ronchonnent un peu mais finissent par accepter. Elle a même le droit de dormir avec. Pendant la nuit, la petite fille se réveille et, prise d’une pulsion incontrôlable, elle met ses mains autour de la gorge de Capuchon et serre. Elle serre encore plus fort quand le chaton agite ses pattes et écarquille les yeux. Elle continue de serrer, le chat la griffe et s’échappe, affolé. Il tente de trouver un refuge, mais la chambre est petite, les issues fermées. Un méchant sourire aux lèvres, la petite fille se précipite, elle n’a qu’une envie : sentir le corps fragile et frêle se débattre entre ses mains. Capuchon fait un bond et file en dessous du lit, bientôt délogé par une Barbie lancée violemment. Il tente de grimper sur une armoire, rate son coup, se réfugie derrière un gros coffre à jouets, tremblant, apeuré. Son cœur bat vite et fort, il ne comprend pas, il pensait être en sécurité avec sa nouvelle amie. La fillette apparaît brusquement au-dessus du coffre, Capuchon n’a que le temps de bondir de nouveau, terrifié. Il aimerait tant que sa maman soit là pour le protéger, lui indiquer quoi faire. Mais il est seul, dans un lieu inconnu, en compagnie d’un monstre. Un monstre terrible. Implacable. Avide de sang.
Enfin, après une dernière course-poursuite, la fillette s’empare de la boule de poils en riant, elle pousse un cri rauque, mélange de soulagement et de jouissance…
Ahlàlà, heureusement que c'est fini tout ça. J'ai plus l'âge de hurler et courir comme une hystérique.
Bon, c'est pas tout mais, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire à bouffer ce soir ? 
Quand l’aube se lève, alors que le corps du chaton est raide et froid, la petite fille est toujours agrippée à lui. Un éternel sourire figée sur ses lèvres fines et humides.

Si l’on demande aux lecteurs ce qu’ils ont ressenti après une scène de ce genre (c’est ici à peine esquissé et bien trop rapide, cela demanderait, pour être efficace, une réelle préparation en amont et une réelle immersion dans un récit construit), beaucoup diront qu’ils ont eu peur pour le chat.
Alors qu’en réalité, ils n’ont jamais éprouvé un sentiment se rapprochant de la peur.
Mais un sentiment négatif violent, ajouté à une tension et une rupture dans la logique de ce que l’on s’attend à voir… ça donne quelque chose qui, après coup, dans les souvenirs, se différencie difficilement de la peur. Alors que, quand on le "vit", ça n’a rien à voir.

Il reste cependant à préciser quelque chose d’important. S’il est pratiquement impossible pour un auteur de générer une peur réelle (alors qu’il peut donner l’illusion de la peur sans aucun problème, cf. par exemple Le Horla, Maupassant jouant dans cette nouvelle sur de nombreux registres très efficaces), cela ne veut pas dire que vous, en tant que lecteur, n’avez jamais peur en lisant un livre.
Par exemple, étant gamin, j’avais l’habitude de lire des bouquins ayant pour thèmes les maisons hantées, le triangle des Bermudes, les vies antérieures, etc. Bref, des "histoires vraies" sur le thème du paranormal en général. Et je peux vous assurer que je flippais ma race, mais sévère (je devais avoir 12 ans ou à peine plus). Sauf que, c’est moi qui générais cette peur, pas une quelconque technique d’écriture.
Il convient donc de faire la différence entre ce qui relève de l’auteur et ce qui est propre à votre état d’esprit. Si vous ressentez réellement de la peur en lisant un livre (rythme cardiaque accéléré, débit ventilatoire important, sens surexcités, bref, tout ce que l’on a vu précédemment), il y a de grandes chances pour que cela vienne de vous. Et, en général, vous verrez que lorsque vous avez peur, ces trois conditions sont remplies :
– vous êtes seul
– il fait nuit ou au moins sombre
– vous êtes sorti de l’histoire (vous ne lisez plus, vous pensez à ce que vous avez lu)



Le troisième point (vous êtes sorti de l’histoire) est très important. Car, en réalité, même si vous êtes seul, en train de lire un roman d’épouvante, la nuit, "sous la couette", tant que vous lisez, vous n’avez pas peur. Vous éprouvez même en réalité du plaisir. Par contre, vu que le récit vous a conditionné, dès que vous en sortez, vous risquez de vous effrayer pour des choses a priori banales. Par exemple, en traversant un couloir sombre pour aller aux toilettes. Pourtant, là, ce n’est pas lié à une technique d’écriture. Vous étiez bien tant que vous lisiez, c’est le fait de sortir du récit qui vous fait flipper à l’idée d’accomplir un acte simple et banal. Même chose si vous entendez un bruit non identifié. Des bruits de ce genre, vous en percevez des dizaines tous les jours. Et surtout toutes les nuits. Mais votre cerveau ne vous met pas en état d’alerte, au contraire, il les ignore, car ils font partie des bruits de fond quotidiens (vent, craquement du bois qui travaille, robinetterie, animaux, circulation, voisin qui ferme ses volets…). Si à chaque fois qu’on entend un truc que l’on ne peut pas parfaitement identifier on devait l’analyser, d’une part on perdrait un temps fou à ne faire que ça, d’autre part, on deviendrait fou. Par contre, quand vous lisez un roman d’épouvante, si vous entendez un bruit, vous aurez plus tendance à vous "arrêter" dessus et à l’identifier comme "bizarre" (pourquoi ? parce que votre état d’esprit a été artificiellement modifié, vous êtes stressé, même légèrement). Mais là encore, il ne s’agit pas d’une technique d’écriture. Vous êtes juste en train de vous autosuggestionner. Vous éprouvez de la peur en dehors du récit, pas parce que le récit vous fait peur directement. Cette peur réelle, ressentie parfois dans la "vraie vie", va renforcer, par la suite, votre impression de récit "effrayant".
C’est exactement la même peur que l’on éprouve, gamin, lors des récits d’Halloween, au coin du feu, quand on est parti camper. Vous n’êtes pas effrayé par la qualité de la légende que votre pote raconte, mais parce que vous êtes au milieu de nulle part, en pleine nuit, et que vous vous projetez en dehors du récit.

Bien entendu, pour en revenir à la technique d’écriture, nous sommes loin d’avoir fait le tour des moyens techniques à la disposition des auteurs pour générer une impression de peur.
En plus des trois éléments déjà évoqués, l’on peut renforcer le malaise et le stress grâce à diverses astuces. Par exemple en employant des phrases plus courtes, voire même des mots sans phrases construites, avec peu de verbes, pour donner un effet saccadé qui s’associera inconsciemment avec le "souffle court" généré par la peur : "Mais il est seul, dans un lieu inconnu, en compagnie d’un monstre. Un monstre terrible. Implacable. Avide de sang."
Le choix du vocabulaire est lui aussi important, tous les termes négatifs auront sans doute un certain effet, mais des termes recherchés, rares, peuvent renforcer aussi le côté "malaisant".
L’on n’utilise donc pas la même construction grammaticale selon que l’on souhaite décrire une scène romantique, un moment drôle ou un acte odieux. En général du moins, car l’on peut aussi violer les règles habituelles pour donner un supplément de sens à une scène. Il ne s’agit donc pas dans ce cas d’ignorer la technique, mais de la contourner, ou de s’en servir différemment, dans un but précis.

C’est aussi, dans ce genre particulier des romans d’épouvante, ou plus généralement appartenant au genre fantastique (qui regroupe aussi bien la science-fiction que l’heroic fantasy), que l’on se rend compte que les mots ont un sens, précis, et un effet, réel. Leur choix est donc crucial. Quand Lovecraft décrit des lieux particuliers, liés aux Grands Anciens, il va ainsi parler d’abominations, de géométrie répugnante, d’alignements cyclopéens, de choses tordues, croulantes, poussiéreuses mais néanmoins vivantes et habitées. Quand, plus récemment, Adam Nevill décrit la forêt suédoise dans Le Rituel, elle n’a rien d’agréable ou de folklorique : elle est froide, boueuse, hostile, moche, sinistre, humide, et au final devient un lieu où l’être humain n’a rien à faire. Mais là encore, on est bien dans le malaise, pas la peur. Si vous comparez Cthulhu et le gros con qui vous emmerdait dans la cour, au CM1 ou en sixième, vous verrez qu’en réalité, un enfant, pas bien menaçant et plutôt stupide, vous a effrayé bien plus que la pire des entités lovecraftiennes.

Chaque art a ses contraintes, ses avantages uniques et ses limites réelles. On ne peut pas faire passer forcément la même chose, en tout cas pas de la même manière, en peinture, dans une nouvelle, en musique ou en bande dessinée. Le roman, s’il est réputé permettre une très grande liberté, a lui aussi ces impossibilités. En tout cas, en apparence. Car, c’est bien là toute la magie de l’écriture, le romancier peut inventer de nouveaux sorts qui permettront de combler les lacunes supposées de son domaine.
La peur des livres est une escroquerie. Mais pour une fois, les escrocs ne vous veulent pas de mal.