La Tour Sombre : ce qu'il faut lire avant / ce que vous réservent les romans
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La Tour Sombre, c'est une adaptation cinématographique complètement nulle (cf. cet article), mais c'est surtout une formidable saga de huit romans. Pour l'aborder dans les meilleures conditions, il est cependant préférable de lire auparavant quelques ouvrages connectés à cet univers.

Si vous connaissez déjà The Dark Tower grâce à l'adaptation en comics qui en a été faite alors... vous ne connaissez pas réellement cette saga. En effet, la BD ne fait que résumer, très imparfaitement, les nombreux rebondissements décrits dans les romans. Et surtout, les comics échouent notamment à rendre la profondeur des personnages et même, chose curieuse, la beauté et l'étrangeté des lieux visités (cf. cette chronique consacrée à la version comics de Magie & Cristal).
Pour découvrir réellement cette fantastique épopée, il faut donc le faire par le biais des romans. À ce jour, huit livres constituent l'intégralité de la saga (à l'origine, il n'y en avait que sept, un huitième s'est par la suite intercalé entre les tomes 4 et 5).

Si dans l'absolu l'on peut se lancer dans cette longue lecture sans rien connaître de l'œuvre de Stephen King, il est néanmoins souhaitable, pour pleinement profiter de l'ensemble, de commencer par quelques romans qui, en apparence, n'ont pas grand-chose à voir avec La Tour Sombre.
En réalité, si l'on cherche bien, l'on peut trouver des connexions avec The Dark Tower dans pratiquement tous les - nombreux - romans du plus célèbre écrivain du Maine. Et dans quelques nouvelles. Mais tous ne sont pas d'importance égale. Si une vague allusion n'est pas cruciale, certains personnages, concepts ou évènements, développés dans différents livres, le sont bien plus.
Voici donc une sélection de ce qu'il semble souhaitable de lire et de ce que l'on peut laisser de côté.

Le premier ouvrage à lire avant d'aborder l'univers de Roland Deschain est Salem. C'est assez ancien puisqu'il s'agit du deuxième roman de l'auteur, publié en 1975. Il est question d'une histoire, classique mais habilement menée, de vampires. Comme souvent avec King, les personnages sont attachants et finement ciselés. Et le quotidien d'une petite ville apparemment banale va lentement basculer dans l'horreur. 
Si ce roman est si important, c'est en fait parce que l'un des personnages va jouer un rôle non négligeable dans La Tour Sombre. Même si ce qu'il a vécu est quelque peu résumé dans la saga, il va sans dire que connaître précisément les évènements dont il est question sera un plus. Et le roman en lui-même aura également son rôle à jouer (les barrières entre fiction et réalité étant largement abolies dans The Dark Tower).  

Le second ouvrage est un classique puisqu'il s'agit de The Stand, traduit en français sous le titre Le Fléau.
Cette fois, l'histoire est bien plus ambitieuse et verse dans l'apocalyptique : une super-grippe décime la quasi totalité de l'humanité. Quelques survivants, immunisés, s'organisent en deux camps qui ne vont pas tarder à s'affronter...
Ce livre est doublement important. Non seulement il y est question de Randall Flagg, "l'homme en noir" qui hante les pages de bon nombre d'histoires du Kingverse, mais le fléau dont il est question a également son importance dans La Tour Sombre. Ce n'est pas forcément essentiel, mais connaître ces faits permettra d'augmenter la portée dramatique (et la magie) de plusieurs scènes.


Enfin, dans les indispensables, il serait compliqué de passer à côté d'Insomnie.
Il s'agit probablement de l'ouvrage ayant le lien le plus direct avec The Dark Tower puisqu'il y est notamment question du terrible Roi Cramoisi, ainsi que de concepts et personnages liés directement au dernier tome de la saga. Cela pourrait presque être en fait le préambule officiel de l'épopée. 
Dans les faits, il s'agit d'une excellente histoire, basée sur un lent basculement dans une autre réalité ou, au moins, une autre perception de cette réalité. Le thème, toujours complexe, de l'avortement y est également abordé.

Avec ces trois romans, SalemLe Fléau et Insomnie, vous êtes parés pour aborder La Tour Sombre dans de bonnes conditions. Disons qu'il s'agit d'un "kit" minimum (ne passez surtout pas à côté des deux derniers). Bien entendu, d'autres peuvent encore être conseillés. 
L'on peut notamment placer Ça (It, cf. cet article) dans les indispensables. Pour une raison fort simple, il s'agit du chef-d'œuvre absolu de King, inégalé à ce jour. Tant sur le plan narratif et technique qu'émotionnel, ce roman est une pure merveille. L'adolescence (ou l'enfance, cf. cet article) y est décrite avec le charme de la nostalgie mais aussi toute la violence de cette période cruciale. Mais, surtout, "ça" fait peur, c'est le cas de le dire.
Il y a bien quelques passerelles vers La Tour Sombre, mais objectivement, elles ne sont pas fondamentales, même s'il sera question à plusieurs reprises d'entités et concepts que l'on retrouvera dans la saga. Ce roman est si bon qu'il serait de toute façon dommage de s'en priver. 

Certains pourront s'étonner aussi de l'absence de Shining dans les romans conseillés, alors que le shining est constamment présent dans la saga. Une explication s'impose. Le shining est une sorte de clairvoyance, de télépathie, qui fait en effet le lien entre certains personnages de The Dark Tower et le roman Shining. Néanmoins, Shining (et sa récente suite, Doctor Sleep) n'ont pas de rapport direct avec la saga. Et le pouvoir en question y étant très bien décrit, il n'est donc pas indispensable de lire ce roman, sauf si bien sûr vous avez envie de lire une bonne histoire (ne croyez surtout pas la connaître si vous avez vu la "version" de Kubrick, ça n'a aucun rapport, on se demande même pourquoi le réalisateur a tenu à se baser sur ce roman, dont il n'a retenu que le cadre).

Pour terminer, l'on peut signaler également Les Yeux du Dragon, un conte très heroic fantasy qui a également plusieurs connexions avec le monde de The Dark Tower. Il peut néanmoins très bien se lire après, en "complément". 
Quant aux nombreux romans dans lesquels des "morceaux" de Tour sont distillés (BazaarRoadmasterSac d'OsRose Madder...), il vous appartient de décider s'ils vous font ou non envie.

Voici donc le tiercé (voire quarté) conseillé, dans l'ordre (de lecture, pas d'importance) : SalemLe FléauInsomnie, plus Ça pour ceux qui ne sont pas trop impatients de commencer.
Cette sélection a également un autre but, quelque peu caché. En effet, Le Pistolero, le premier tome de La Tour Sombre, n'est pas un grand Stephen King. De l'aveu même de l'auteur, il faut "s'accrocher" un peu pour basculer dans l'univers de Roland et de son ka-tet. Aussi, lire quelques bons romans de King avant de vous lancer à l'assaut de son Everest vous permettra non seulement d'y évoluer avec plus d'aisance mais certainement aussi plus de confiance.

Mais, dans quoi allez-vous vous lancer exactement ? C'est ce que nous allons tenter de vous expliquer en essayant de ne rien révéler d'essentiel.



1. Des histoires dans l'Histoire

La Tour Sombre est une saga épique, un western-fantasy mâtiné de SF et percé de portes vers notre monde, contemporain et réel, mais c'est aussi une belle réflexion sur le pouvoir du Conteur ainsi que la portée et la beauté des histoires.

Le point culminant de cette mise en abîme, ou métaphysique du Conteur, apparait sans doute dans La Clé des Vents, le fameux "huitième" roman, rajouté bien après la fin de la saga. Ce qui nous permet de vous dire que, bien qu'il ne soit pas indispensable sur le plan de l'intrigue, il serait dommage de s'en passer, car il est très bon et contribue à enrichir l'univers de The Dark Tower. Par contre, si vous décidez de le lire, ne le lisez pas dans l'ordre de parution, donc en dernier, mais bien entre les quatrième et cinquième tomes.
En gros, Roland raconte à ses compagnons une aventure qui date de ses jeunes années (après les évènements de Magie et Cristal). Dans cette histoire, il se met à en raconter une autre à l'un des personnages. Et c'est cette histoire, racontée par la mère de Roland, racontée par Roland lui-même (d'une manière déjà très étrange, car il raconte le fait qu'il l'a racontée), puis contée, évidemment, par King, qui est la clé de ce roman.
Simple (contrairement à ce qu'il parait) et beau.

Outre ce roman particulier, les histoires sont toujours considérées comme importantes au sein de la saga. Des inconnus sont invités à raconter la leur, les membres du ka-tet, lorsqu'ils sont séparés, ne manquent pas de conter leurs aventures, et Roland, qui pourtant manque d'imagination, d'humour et est le type le plus prosaïque qui soit, est toujours fasciné par une "bonne" histoire.

C'est également grâce à une histoire (celle de Magie et Cristal), que les personnages vont commencer à considérer Roland comme ce qu'il est : un héros tragique. C'est aussi grâce à cette histoire et son pouvoir libérateur que Roland recouvre sa part d'humanité, voire sa capacité à aimer.

Bien entendu, King lui-même, en intervenant comme personnage de la saga, en utilisant même des éléments importants et bien réels de sa vie (l'accident qui faillit lui coûter la vie lorsque, lors d'une promenade, il fut renversé par un abruti incapable de se concentrer sur la route), devient une intéressante réflexion - et une mise en abîme, encore une - sur le pouvoir du Conteur. Il sera même soupçonné un temps d'être Gan lui-même mais remettra les pendules à l'heure en évoquant, avec justesse et humour, la prétention et la vanité de certains écrivains.

La fin pourrait également rentrer dans cette réflexion sur l'histoire et la manière de conter, mais elle est suffisamment riche pour qu'on la garde, justement, pour la fin.

2. Quelques défauts...

Une saga de huit, bon disons sept à la base, romans, écrite sur plus de trente ans, ne peut être exempte de défauts. Mais rares sont les textes qui n'en ont pas, à part peut-être quelques courtes nouvelles, et encore. Ce n'est donc en rien rédhibitoire, et presque même naturel. Certains défauts ont d'ailleurs été gommés par l'auteur lui-même, grâce à une réédition des premiers tomes. Nous allons donc considérer l'édition revisitée actuelle.

Tout d'abord, Stephen King avoue sans peine que le premier roman, Le Pistolero, est un peu "dur" à passer. L'histoire prend en fait son réel envol environ à la moitié du troisième tome (Terres Perdues). Alors, attention, il ne s'agit pas de dire que c'est nul avant et que ça devient bien ensuite. D'ailleurs, en général, un truc nul, on ne peut pas le rattraper par un tour de passe-passe, et si ça commence mal, l'histoire à tendance à s'effondrer de plus en plus. Non, il y a de bons moments dans Le Pistolero, et même des scènes géniales dans Les Trois Cartes, simplement, une fois arrivé à Lud, tout prend une autre ampleur.

Certains défauts sont inhérents aux tics de l'auteur. Ceux-ci sont naturellement présents dans ce long récit. Par exemple, King ne s'embarrasse pas tellement d'explications sur certains éléments "fantastiques" ou "paranormaux" (ou même "scientifiques" d'ailleurs).
Loin de moi l'idée d'affirmer que tout doit s'expliquer dans un récit. On peut parfois laisser des zones d'ombres, c'est même souvent nécessaire. Et, tout aussi souvent, il n'est pas utile de s'appesantir sur un élément "déclencheur". Pour rester dans les exemples des romans de King, 22/11/63 est basé sur un voyage dans le temps avec des contraintes très précises, mais, bien que le "truc" qui permette le voyage en lui-même soit probablement lié au vaadasch, rien n'est expliqué concernant cet élément. Ce n'est pas grave pour ce roman car l'intérêt réside ailleurs, on se fiche bien de savoir pourquoi ou comment ça fonctionne.
Par contre, dans La Tour Sombre, où il est question de multivers, de cohérences et de coïncidences, de destin, de science des Grands Anciens, l'on en arrive parfois à être devant des raccourcis un peu fumeux et des vides douloureux.

Il arrive aussi à King d'ergoter. De perdre du temps sur des conneries, où l'on se dit "mais, putain, avance ou je te jure que je te mords les couilles !", enfin, vous vous direz peut-être ça en moins... vulgaire.
Ce n'est pas constant, et je précise que je suis un grand adepte des récits de King, simplement, parfois, il semble un peu "pédaler sur place".
Il ne s'agit pas de longueurs, ou de descriptions inutiles, au contraire, les romans de King se lisent très rapidement, avec une sorte de rythme naturel, et je suis loin de partager l'avis de ceux qui disent l'apprécier mais ronchonnent quand il sort des pavés (si c'est bon, autant que ce soit long).
Non, cet ergotage vient de situations qu'il serait bon de passer sous silence, ou au moins d'accélérer. Par exemple, dans Les Régulateurs, publié sous le nom de Richard Bachman, au début du roman (et bien que ce soit un bon roman, qui fait écho à Désolation), il enlise à un moment deux personnages qui se perdent en palabres sur la meilleure façon de... saisir un tapis. Un type a été blessé, ou tué, ils veulent le transporter, et King en fait des tonnes sur ces deux personnages qui se demandent comment ils pourront se servir au mieux de leur putain de tapis. La réponse est simple, du moins simple pour qui a déjà replié un drap : chacun prend les deux bouts d'une extrémité, bordel, pas besoin de deux heures sur ça !

Enfin, il y a encore la traduction française, qui n'est pas ignoble (on est loin d'un Dôme, cf. l'encart de cet article) mais reste perfectible, tant sur le fond (il est question parfois du barillet de... pistolets automatiques) que sur la forme (certains verbes hasardeux).

3. La Venue du Blanc (ou les immenses qualités)

Si l'on prend le temps de vous conseiller des ouvrages à lire avant même la saga principale, c'est bien parce que celle-ci réserve des moments de lecture fabuleux.

Les personnages, tout d'abord. Si une Susan Delgado peut paraître niaise et seule responsable des ennuis qui la mèneront à un charyou tri prévisible, bien d'autres sont faits de ce bois noble qui résiste au temps et à l'humidité des scènes larmoyantes.
Roland, évidemment. Vieux cowboy solitaire, gentil salaud, obsédé par sa quête et hanté par ses démons. Eddie... ah, Eddie... le ka-mai brillant, qui un temps va haïr Roland pour finir par l'aimer au-delà de toute considération. Il y a dans ce rapport, maître/élève, toute l'abnégation et le fol espoir que l'on peut retrouver dans certains arts martiaux traditionnels : une longue quête vers l'Éveil. Ou le Blanc. Ce qui n'est en rien synonyme de happy end.

Le rapport entre les personnages, et notamment entre les personnages du ka-tet de Roland (l'ancien puis le plus "actuel", si le temps a encore un sens dans ce monde qui change), est suffisamment complexe et teinté d'amertume pour que tout le jus acide de la tragédie puisse nous faire grimacer de dégoût autant que de plaisir.
Même certains Tahines ne sont pas que des "méchants". Et un grand nombre d'humains basculent dans le mauvais camp ou font preuve d'une lâcheté méprisable.

Le monde lui-même, ensuite, contribue à rendre le récit unique.
King n'aura pas été aussi loin qu'un Tolkien dans la cosmogonie de son monde (encore que sa cosmogonie est différente, car liée à l'Écriture même en tant qu'élément primordial, ou "Prim"), encore moins dans l'invention des langues et termes qui le sous-tendent. Néanmoins, le charme opère et l'on retient la plupart des étranges et si importants mots sans effort.
Qui n'a, depuis cette lecture, jamais pensé à un groupe, peut-être ancien, en termes de ka-tet ?
Qui n'a jamais rêvé de parler dan-dinh ?

Enfin, certaines scènes sont aussi prévisibles que poignantes.
Si vous ne l'arrêtez pas, peu importe que vous voyiez partir le poing qui va vous décrocher la mâchoire, l'effet sera le même, sans la surprise : douleur et larmes.
Or, la souffrance fait partie du Truc. Un bon récit doit vous remuer, vous interroger. Une excellente histoire doit vous défoncer le bide et vous hanter.

Alors quoi ? De bons personnages, quelques termes exotiques, un soupçon de larmes, et ce serait tout ? Il y a autre chose, c'est certain. Et même si cette "autre chose" est difficile à appréhender, l'on peut aussi aller la chercher dans l'inconscient collectif et les mythes.
Roland n'est-il pas fils d'Arthur ? N'enfante-t-il pas Mordred ?

4. La Fin (ou l'arrivée au Sommet de la Tour)

Bien des lecteurs se sont déclarés déçus par la fin de La Tour Sombre.
Difficile pourtant, en tant que lecteur, de décider de la fin, ou même de la substance, d'un récit. Il faut s'abandonner, en faisant confiance ou en suivant son instinct. Quel serait l'intérêt de dicter à un Conteur la fin que l'on souhaite ?
Tout le monde a besoin d'entendre des histoires. De bonnes histoires.
Mais tout le monde n'éprouve pas le besoin d'en écrire. Et parmi la multitude des scribouilleux (des bafouilleux dirais-je, voilà encore un terme qui, pour ceux qui ont lu la saga, est lourd de sens et d'émotion), peu parviennent à saisir l'essentiel, à faire en sorte qu'une histoire soit plus qu'une suite de mots.
King fait partie de ceux-là.
Tous ces romans ne sont pas géniaux, mais tous sont bons et honnêtes. Écrits par le genre d'artisan qui ne salope pas son travail. Et à qui l'on finit par faire confiance. Ce qu'il construit n'a pas toujours la forme que l'on attendait, mais s'il s'agit d'un siège, l'on peut s'y asseoir sans crainte, il ne va pas s'effondrer.

Mais OK, parlons-en de cette fin.

-- Attention spoiler important (revenez lire ce passage après avoir lu les romans, ou alors passez directement à la suite, après la balise de fin de spoiler) --

King lui même nous donne le choix à... la fin. En rester là, avec une vue (presque) idyllique sur Central Park, ou continuer pour savoir ce qu'il y a dans la Tour, et notamment au dernier étage. Il nous le dit clairement, c'est à nous qu'il appartient de choisir.
Rester presque heureux à Central Park, en imaginant Roland à la Tour. Ou être déçu en croquant la Pomme, en sachant ce qu'il y a derrière la Porte, derrière toutes les portes.
Qui pourrait résister à cela ? Heureux et ignorant ou maudit mais dans le secret des Dieux ?
19 !
Bien sûr, comme vous, je me suis maudit. J'ai choisi de savoir malgré la mise en garde (dont le rôle n'est pas de nous arrêter mais de nous précipiter dans l'abîme).

Est-elle bonne cette fin ? Elle l'est, j'en jurerais, sur ma montre et mon billet. Elle boucle la boucle, l'éternelle roue du ka, elle offre au lecteur l'amertume qu'il est venu chercher (vous ne croyez plus aux contes de fées, ne soyez pas surpris si l'on ne vous en raconte pas), et donne même une chance, minime, infime, à Roland de rompre le cercle. Un détail change et tout peut être modifié. Ou rien.

Quelle importance ? L'histoire était bonne puisque nous avons tourné les pages. Et j'avoue, j'ai pleuré pour Eddie et Ote. J'ai pleuré leur mort comme s'ils étaient réels. Et d'une certaine façon, ils l'étaient, n'est-ce pas ? Nous avons tous nos Eddie et nos Ote. Et des raisons de les abandonner. De bonnes et glaciales raisons. Et, à la toute fin, quand Roland s'avance vers la Tour en hurlant les noms de ses proches, des gens dont il a, un peu, précipité la perte, vous aussi ressentirez sa solitude, sa vanité, sa détermination et... sa noblesse.

-- fin spoiler --

Au final, quelles que soient les histoires, et quelles que soient leurs formes (nouvelle, roman, chanson, poème, film, série TV, BD...), elles ne se divisent qu'en deux grands groupes. Celles auxquelles l'ont peut accorder du temps - et le temps est précieux dans ce monde-ci, comme vous l'intuitez - et les autres, celles que l'on peut ignorer.
La Tour Sombre fait partie de ces histoires que je suis heureux d'avoir lues. Il y a quelques années, parce que j'aimais déjà la plume (même maltraitée par les traducteurs et éditeurs français) du Maître. Aujourd'hui, parce que j'ai porté un regard moins naïf, plus acéré, mais tout aussi passionné sur ce récit. Cela m'a permis d'en découvrir de nouveaux pans mais jamais de contourner le glam essentiel de sai King.
Même en relisant d'un œil qui se voulait froid, j'ai été touché, envouté. Encore.
Pas seulement parce que le ka est une roue, mais parce que la magie des mots, lorsqu'elle est maîtrisée et lorsque l'on y est un peu ouvert, est une magie essentielle, à la puissance indicible.

Si l'on y réfléchit sereinement, Ote n'est rien d'autre qu'une suite de lettres, un personnage de papier, même pas humain. Et pourtant... qui connaît Ote sait qu'il est bien plus. Une forme transcendante de l'animal de compagnie. Un glam essentiel mais qui a besoin d'un savoir-faire réel pour fonctionner.
Bref, la fin est douloureuse, mais sans cela, elle ne serait pas une fin. Ou plutôt, la douleur est présente parce que "ça s'arrête", non parce que le final est mauvais ou pas tout à fait celui que l'on avait espéré.
Cette "descente", qui suit toute les bonnes histoires, est horrible, comme si rien ne méritait plus d'être lu, comme si l'on allait être hanté à vie par le souvenir de personnages ne voulant pas mourir. Mais, outre le fait que cette descente est délicieusement douloureuse, elle finit par passer.
Un jour, l'on se réveille et l'on est prêt à lire autre chose. L'effet dur de la magie s'est dissipé. L'on se souvient alors de Roland et de ses compagnons, mais ils n'ont plus d'emprise sur nous. Ils sont retournés au Papier. Jusqu'à ce qu'un lecteur les invoque de nouveau. Mais bordel, ce que c'était bon !


Tel un Pistolero, vous êtes au début de votre quête... 
Si vous faites vos premiers pas en empruntant les quatre histoires conseillées en pré-lecture, et que bien entendu vous continuez ensuite avec les huit romans de La Tour Sombre, vous voilà avec pas moins de douze très bons livres devant vous. Douze est un bon chiffre, car il y a douze Gardiens qui... oh, mais je m'égare sai. J'implore votre pardon car il ne m'appartient pas de conter l'histoire de Roland Deschain de Gilead, serviteur du Blanc, descendant de la lignée de l'Eld et dernier pistolero d'un monde qui a changé. Cela a été fait, et de belle manière. Si fait ! Quelle heureuse rencontre que celle que pourra faire le Lecteur avec ce Conte Ultime, peuplé de mages et de robots, de démons et de chevaliers. Il y aura des pleurs, des sourires, des frissons, et à la fin, comme toujours, quelques cicatrices et un brin de nostalgie. Car l'on ne ressort pas indemne d'une telle quête.
Je vous envie, car je connais le Chemin que vous allez parcourir. Et il est plein de merveilles...
Que vos jours soient longs, vos nuits plaisantes et vos lectures agréables !
Et n'oubliez pas...
Je ne tue pas avec mon arme. Celui qui tue avec son arme a oublié le visage de son Père.
Je tue avec mon cœur. 



I do not aim with my hand; he who aims with his hand has forgotten the face of his father.
I aim with my eye.
I do not shoot with my hand; he who shoots with his hand has forgotten the face of his father.
I shoot with my mind.
I do not kill with my gun; he who kills with his gun has forgotten the face of his father.
I kill with my heart. 
The Gunslinger Litany
Stephen King, The Dark Tower

Injustice
Par

Une fort bonne adaptation BD de ce qui était à la base un jeu : Injustice.

Des jeux vidéo adaptés en bande dessinée, ce n'est guère nouveau. À titre d'exemple l'on peut citer Halo ou World of Warcraft, tous les deux franchement décevants. Il faut dire qu'il n'est pas toujours aisé de retranscrire ce qui fait l'intérêt d'un jeu dans un récit. À plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un jeu de combat.
C'est pourtant le pari qu'a tenté DC Comics avec Injustice. Il faut dire que le jeu contenait déjà un mode solo plutôt intéressant et un pitch de départ permettant de rendre certains personnages bien plus sombres qu'à l'accoutumée.

Injustice se déroule en effet sur une Terre parallèle, où tous les héros et criminels connus sont présents. Une différence de taille va cependant bouleverser l'avenir de certains.
Alors que Loïs Lane attend un heureux évènement, celle-ci se fait enlever par le Joker. Ce dernier utilise ensuite la toxine phobique de l'Épouvantail, mélangée à de la kryptonite, pour perturber les sens de Superman qui, croyant avoir affaire à Doomsday, en vient à tuer sa femme et l'enfant qu'elle portait...
C'est le point de départ des six longs chapitres (30 planches chacun) contenus dans le premier tome, publié en 2014 par Urban Comics, qui avait même ajouté le jeu PC en bonus de l'ouvrage.

Le scénario, brillant en tout point, est de Tom Taylor. Les dessins, allant du correct au franchement pas brillant, sont de Jheremy Raapack, Mike S. Miller, Bruno Redondo, Axel Gimenez, David Yardin, Tom Derenick et Diana Egea. Dommage qu'il n'y ait pas de véritables grosses pointures aux crayons car l'intrigue vaut vraiment le coup.
Voyons cela en détail.
Après avoir encaissé difficilement le choc de la disparition des siens, Superman en vient à commettre des meurtres et à intervenir de plus en plus souvent dans les affaires politiques internationales. Il est suivi notamment par Wonder Woman et la plupart des autres encapés.
Batman, lui, s'oppose à ce qui semble être le début d'un règne autoritaire, voire même d'une dictature.


Le thème des super-héros influant directement sur le monde par la manière forte a déjà été largement défriché, souvent de belle manière, que ce soit dans The Authority, No HeroBlack Summer (cf. ce dossier consacré à Warren Ellis) ou encore Supreme Power. Ici, cependant, il ne s'agit pas d'un individu isolé qui pète les plombs, ou d'une équipe de héros secondaires, mais de tous les poids lourds bien connus de DC Comics.
L'on retrouve, outre Superman et Batman, Flash, Green Lantern, Aquaman, Green Arrow, Cyborg... et la bat-family est aussi présente, avec Robin, Nightwing ou encore Catwoman. Questions vilains, en plus du Joker, déjà cité, l'on a droit à Harley Quinn, Ares, Double-Face ou encore le Sphinx.
Mais le casting ne fait pas tout, pour obtenir une histoire qui tienne la route, il fallait talent et savoir-faire, ce dont ne manque pas Tom Taylor, qui se révèle magistral et inspiré.

Tout d'abord, contrairement à un Civil War, excellent mais qui débutait sur une radicalisation des deux camps un peu rapide, Injustice glisse vers la confrontation avec une lente et logique progression dramatique. Les altercations se multiplient, opposant Superman à divers gouvernements ou même aux armées d'Atlantis. Toujours dans un noble but mais avec des dérives de plus en plus évidentes.
Les principaux protagonistes se connaissent bien, s'apprécient, se respectent, et leurs divergences n'en sont que plus déchirantes. Green Lantern tente de raisonner Supes, Flash commence à douter de la légitimité des méthodes employées, même Catwoman n'en revient pas que la communication soit rompue entre Bruce et Clark, alors que les deux hommes continuent de s'estimer et de poursuivre les mêmes buts. Ce traitement des personnages permet de ne pas seulement assister à une suite de combats mais de profiter des liens qu'ils ont pu tisser au fil des années.


Taylor va également explorer tout le spectre de la violence dans une habile déclinaison : que ce soit la violence aveugle des fous, celle perpétrée au nom du Bien, celle des états, celle que l'on peut libérer sous le coup de l'émotion, celle qui est purement involontaire ou même celle, plus pernicieuse, qui se cache dans les rouages de la finance.
Loin d'un propos manichéen, l'auteur démontre l'inéluctabilité de la confrontation, l'humanité de certaines personnes pourtant vues comme des monstres, et la relativité des plus nobles idéaux.

Autre point important, Taylor utilise au mieux ce terrain de jeu alternatif, qui permet notamment de tuer "pour de bon" certains personnages. Et là encore les tragédies sont bien amenées, surprenantes et servent au mieux l'intrigue, dont la noirceur est ponctuée de quelques jolies tirades, comme lorsque Catwoman va dire à un Bruce fou de douleur : "Juste aujourd'hui... ne sois pas Batman. Ne sois pas le Masque. Lâche tout, juste aujourd'hui. Tu peux t'effondrer. Je te tiens.", ce qui constitue tout de même une sacrée putain de belle déclaration d'amour.
Il y a tellement de gens qui donnent dans le "sois fort" et si peu qui disent "tu peux tomber, je te rattrape"...

Bref, voilà tout simplement une excellente saga, au rédactionnel soigné puisque les néophytes bénéficient de deux pages présentant de petits topos sur les protagonistes principaux. Le premier cycle, Gods Among Us, comprenant 11 tomes, est entièrement disponible en VF chez Urban Comics, tout comme les suites, Ground Zero (2 tomes) ou Injustice 2, en cours de publication (2 ouvrages publiés, le tome 3 est prévu pour mars 2019, le tome 5 en VO étant prévu, lui, pour avril). L'on peut aussi signaler une curiosité, Injustice vs Masters of the Universe, dont le premier TPB sort également en VO en avril, et qui témoigne de la vitalité de la franchise (et de son audace, parce qu'en tant qu'invité pour un crossover, ce n'est pas forcément à Musclor que l'on aurait pensé).

Une superbe histoire, sombre, mature, touchante et maîtrisée à la perfection.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une thématique passionnante.
  • Un casting au top.
  • Accessible.
  • Tendu, surprenant mais toujours vraisemblable.
  • Un mélange idéal entre muscles et émotion.
  • Un bon jeu offert en prime !
  • Des dessins parfois perfectibles.
Retroreading : le Prince des Mers
Par


Paru en France en 1978 aux éditions Lug, affichant le n°15 dans la fameuse collection "Une aventure des Fantastiques", Le Prince des Mers est un album constitué d’un one-shot suivi d’un arc consacré à Namor, le "Submariner".
Le premier épisode (intitulé le Long Voyage de Retour)  fait partie de ces bouche-trous opportuns, destinés à devenir des classiques instantanés, qu'engendrait l'équipe mythique Lee/Kirby : à bord d'un véhicule prêté par Flèche Noire, le monarque des Inhumains, les Fantastiques tombent dans une embuscade dressée par... Kang le Conquérant. Le temps de contre-attaquer, ils s'aperçoivent qu'il n'est pas le seul antagoniste et ils vont devoir puiser dans leurs ressources pour se sortir de ce piège.

Pour le numéro 100 de la série outre-Atlantique, les auteurs ont conçu une histoire simple, fondée sur des adversaires connus aux motivations basiques (se venger des FF et de leurs précédents affronts, donc restaurer un peu de la fierté perdue dans les défaites humiliantes) et qui ne laisse aucun répit aux héros. Malgré la propension de Stan the Man de faire commenter chaque action par les protagonistes, le récit se suit avec plaisir tant le rythme est soutenu alors que les attaques contre les Fantastiques se succèdent au point qu'ils doivent user de leurs pouvoirs d'une manière parfois peu conventionnelle, bien aidés par Crystal, l'élémentale inhumaine. Des ressorts naïfs qui n'empêcheront pas le lecteur de ressentir une joie brute devant ces innombrables faits d'armes, nos héros ayant à lutter contre des pointures tels que les Terrifics, Fatalis, l'Homme-Dragon ou même Namor (qu'on retrouvera dans les épisodes suivants) qui ne servent toutefois que d'apéritifs bien corsés avant la crème de la crème des ennemis (sans parler de ceux qui sont derrière cette agression massive).
Bref, une grosse densité mettant la fantastique famille sur les rotules.

 

Les trois épisodes suivants forment un arc autour de Namor et... tiens, tiens... de Magneto : l’autoproclamé chef de la Confrérie des Mauvais Mutants va d'abord trouver protection en Atlantis avant de tromper la bienveillance du Prince des Mers afin d'ourdir son plan de conquête de la Terre et d'asservissement des humains ; un Magneto primaire et grandiloquent se revendiquant protecteur de tous les mutants (mais pas un seul membre de la Confrérie n'est présent dans l'histoire, et la mutanité de Namor n'est jamais évoquée). Sous les dessins de Kirby puis d'un John Romita encore balbutiant, l'épopée va très loin et développe ses ramifications d'une manière surprenante : les FF, mortifiés, doivent d'abord s'avouer vaincus et Reed Richards d'affirmer davantage son statut de leader réfléchi en se donnant le temps de préparer une contre-offensive presque désespérée alors que les hordes d'Atlantis déferlent sur la Côte Est et que les armées américaines sont balayées par le terrifiant pouvoir du Maître du magnétisme.
Une histoire forte où les caractères sont exacerbés, avec un Ben Grimm plus bougon que d'habitude, prompt à s’échauffer, commettant par son irascibilité jusqu'à un casus belli et remettant régulièrement en cause l'autorité et les décisions de Mr Fantastic. À l'inverse, Johnny Storm est nettement plus raisonnable que dans l'épisode précédent où il était prêt à provoquer un conflit ouvert avec les Inhumains : il suit sans (trop) protester les directives de son beau-frère qui s'assume tranquillement comme le dernier rempart contre le fanatisme. Si Susan (l'Invisible) demeure encore trop effacée (oui, je sais, elle est facile), engoncée qui plus est dans son nouveau rôle de mère protectrice (le couple Reed/Susan se préoccupant systématiquement de la sécurité du bébé Franklin), Crystal a de quoi réjouir les détracteurs d'une image par trop rétrograde de la femme dans les comics : fière, forte, elle voit d'un mauvais œil les recommandations de son bien-aimé qui lui demande de rester à l'arrière et intervient aussi souvent que possible avec son immense pouvoir (pas totalement exploité).


Évidemment, la vision du Magneto triomphant est très éloignée de celles qu'on aura par la suite l'occasion de lire - on est bien loin de l'homme nostalgique et digne qui vaincra les X-Men et les enfermera dans sa base en Antarctique sous la houlette du duo Claremont/Byrne. Cela dit, le sort de Namor, tiraillé entre son tempérament bouillonnant, sa haine de l'humanité de la surface et le sort de son peuple, ainsi que les tenants stratégiques du récit (Reed Richards conversant avec le président des États-Unis dans le but d'obtenir sa confiance dans les plans qu'il échafaude pour la sauvegarde de la Terre), enrichissent un arc passionnant qui ne manque que de ces morceaux de bravoure graphiques dont Kirby avait le secret (Romita se contente d'un découpage très classique mais gère parfaitement les nombreux combats) et qui s'achève sur l'amer constat d'une humanité condamnée à s'autodétruire.

Une réussite.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le duo Stan Lee/Jack Kirby au sommet.
  • Un premier épisode d'une densité stupéfiante : de l'action non-stop.
  • Un arc passionnant mettant en scène des personnalités très fortes.
  • Namor et Magneto en guest-stars, ça déménage !
  • Richards s'affirme comme un leader patient, un mari aimant et un père responsable, usant de son intelligence et de ses ressources avec perspicacité, pénétré de son rôle de sauveur.

  • Même si Stan Lee affirme dans ses interviews qu'il laisse toujours la priorité au dessin, ses cases restent souvent trop chargées en dialogues redondants.
  • Le schéma du premier épisode est d'une simplicité qui ne passerait plus aujourd'hui (mais c'est ce qui fait son efficacité !).
  • John Romita ne rayonne pas encore dans son rôle.
  • Magneto apparaît comme un être pathétique, falot et d'une insupportable prétention.
Etienne Daho - Paroles de Fans
Par

Sorti il y a quelques jours à peine, on se penche sur un ouvrage consacré à Étienne Daho.

Publié chez Camion Blanc, maison d'édition spécialisée dans la musique (dont nous avons déjà parlé à l'occasion de notre dossier consacré aux textes et à l'univers graphique d'Iron Maiden), Étienne Daho - Paroles de Fans donne, comme le nom de la collection le laisse supposer, la parole aux inconditionnels de l'auteur-compositeur-interprète.
L'auteur, Nathalie Pillet, en plus de 570 pages, fait le tour de l'univers Daho, qu'il s'agisse de son enfance, son physique, ses sources d'inspiration, son caractère, son parcours ou ses textes.

Le concept peut sembler particulier mais il a l'avantage de donner la parole à ceux qui connaissent le mieux l'artiste tout en permettant une approche polyphonique. Réunissant musiciens, journalistes spécialisés ou "simples" fans, l'exercice, même s'il n'évite pas certaines répétitions, s'avère d'une étonnante richesse. Au détour des témoignages, dont certains flirtent avec la poésie ("Une voix comme une pluie chaude en été, une couverture pour s’envelopper en hiver." ; "Sa voix est chaude, bien sûr, mais d’une pureté veinée de malice. Une longue épée qui menace tout en caressant.") et témoignent d'un amour touchant pour le "Pope of Pop", l'on en apprend un peu plus sur la signification de certaines chansons, sur les influences de l'artiste, ce qui a conditionné l'atmosphère de ses différents albums ou même la profonde humilité de l'homme simple qu'il est resté malgré un succès populaire certain et une reconnaissance unanime de la profession.

Certains pourront à juste titre s'étonner que l'on puisse passer (l'éditeur ou moi-même) du hard rock lyrique de Maiden à la "pop électro-nocturno-anglo-romantico-martienne" de Daho. Et pourtant, il y a bien quelques points communs entre les deux.
La même puissance mélodique tout d'abord. Cette capacité à ancrer les notes durablement dans l'esprit. Comment ne pas se laisser emporter par Retour à Toi, Le Premier Jour, Et si je m'en vais avant toiDuel au Soleil, Mes Copains, Comme un IglooDes Heures Hindoues, Les Flocons de l'Été ou, entre autres, Le Grand Sommeil
La qualité des textes également. Universels dans les deux cas, permettant de multiples interprétations [1] et une appropriation vorace. 

Considéré un temps par certains comme un simple effet de mode, un "chanteur pour midinettes", un type à la voix déficiente (c'est arrivé même à Aznavour ceci dit), on le compare aujourd'hui à un "trésor national, un grand frère, un homme qui chante plus qu'un chanteur, un artisan"... en tout cas un véritable auteur, perfectionniste, novateur, au style unique mais aux albums ayant des sonorités sans cesse renouvelées.

Daho a fait son chemin avec discrétion, sans forcer, sans "buzz", avec une élégance que l'on retrouve dans sa voix feutrée, douce, grave et chaude. Protectrice presque. Bienveillante en tout cas lorsqu'elle semble nous parler personnellement, comme dans La Peau Dure, en évoquant l'essentiel, en mettant un baume sur les vieilles blessures, en nous murmurant que l'on n'est pas seul à morfler, que ça va aller. Une voix implacable, juste mais non violente, comme dans En Surface, qui dresse un constat difficile mais non amer, audible, nécessaire presque.  
Une bienveillance présente également dans cette sélection d'anecdotes, d'avis et de morceaux de vie. Peut-être parce que la musique est finalement l'un des arts les plus intimes, les plus invasifs, chacun se rappelle avec émotion ce qui lui est rattaché. Un amour, une époque, une découverte... 
Pour certains, Daho aura jalonné toute une vie. Ce qui étonne et impressionne l'artiste (car il intervient aussi par petites touches). Peut-être parce qu'il sait, malgré le travail et le talent, ce qu'il doit aux rencontres, aux hasards déterminants qui l'ont amené là où il est, comme cette tempête de neige qui obligera les Stinky Toys à rester chez lui et... à parler musique. On connaît la suite.

Daho a tout vécu, ou presque. L'absence d'un père, le déracinement, le succès qui enivre, les rumeurs et les jalousies, les moqueries, quelques épreuves plus dures et plus personnelles, mais il est revenu de tout, sans aigreur, avec ce détachement apparent qui le caractérise et qui lui permet, souvent sur un ton léger, d'aborder les thématiques les plus dramatiques et de remettre à leur place, sans méchanceté (un exploit !), les donneurs de leçon. 
Ce livre est à son image. Élégant dans sa légèreté, surprenant par sa profondeur, riche de références multiples. Et plein de cette magie qui n'appartient qu'à ce Rennais que chacun s'accorde à trouver mystérieux, réservé, iconique, mais qui est finalement proche de son public.

Attention, il ne s'agit pas d'une biographie ni d'une analyse sur l'œuvre de Daho, mais bien d'une déclaration d'amour, d'un constat fait de sentences parfois subtiles, de petits riens, de souvenirs magnifiés par le temps et la patine des notes. Un beau voyage en quelque sorte, qui donne envie de ressortir les anciens albums et de se plonger dans ce qu'ils ont accompagné, que ce soit les années 80, colorées, bouillonnantes, empreintes de synthé sirupeux, ou ce qui a suivi, plus sobre, plus sombre, plus abouti peut-être aussi.
Doux et aérien. Bigrement conseillé.  


[1] Ainsi, étonnamment, Duel au Soleil n'est par exemple pas la chanson d'amour que l'on pourrait croire.

crédit photo : Alexandre Isard


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une intéressante mise en perspective du phénomène Daho.
  • Des témoignages souvent touchants.
  • Des infos qui ne surprendront pas le fan mais qui peuvent éclairer ceux qui n'ont fait qu'effleurer l'univers de l'artiste.
  • Les interventions, rares mais pertinentes et lumineuses, d'Étienne Daho en personne.
  • La qualité et l'originalité des productions estampillées Camion Blanc.
  • Quelques répétitions parfois, mais c'est l'exercice qui veut ça.
Swamp Thing version New 52
Par


Rencontre avec un personnage hors du commun dans le premier tome de Swamp Thing, intitulé De Sève et de Cendres.

Alec Holland n'est pas un botaniste comme les autres. Non seulement il a inventé un sérum de régénération permettant de faire pousser des plantes en milieu très aride, mais il est aussi le champion du règne végétal. Car sur Terre, trois puissances fondamentales s'affrontent : la Sève, puisant ses forces dans la flore, le Sang, lié au monde animal, et la Nécrose, une saloperie œuvrant dans le but de détruire toute forme de vie.
La Nécrose est déjà en marche, son représentant, William, un petit garçon allergique à la chlorophylle, étant occupé à lever une armée. Sous son influence, la moindre dent cariée, le moindre bout de peau morte, peut prospérer et devenir un véritable cauchemar.
Le Parlement des Arbres s'est donc tourné vers Alec afin qu'il accomplisse sa destinée. Pour cela, il devra cependant renoncer à son humanité et devenir une créature des marais...

Après Catwoman, Aquaman ou encore Batwoman, ce fut au tour de Swamp Thing de repartir sur de nouvelles bases en 2012, comme l'essentiel de l'univers DC Comics. Pour cela, l'éditeur fit appel à Scott Snyder (American Vampire, Batman) pour le scénario et à Yanick Paquette pour les dessins.
Le pari était cependant loin d'être gagné d'avance. Une entité faite de verdure et pataugeant dans de la flotte dégueulasse, on a fait mieux niveau charisme ! D'ailleurs, peut-on vraiment parler ici de "pouvoirs" ou de "super-héros" ? Il est évident que la transformation de Holland a quelque chose de monstrueux, qui flirte avec l'épouvante.
Et c'est bien vers ce genre, l'horreur, que l'auteur a choisi d'orienter son récit.

La mythologie, introduite à l'époque par Alan Moore, est conservée mais la Sève et son Parlement ne sont plus vus uniquement d'un œil bienveillant, comme une douce force naturelle et positive. Snyder choisit en effet le contre-pied du discours écolo-psychédélique pour montrer les dérives du Parlement et la puissance, parfois destructrice, des plantes. Ce monde vert est en effet violent, mais cette violence étant plus lente, plus cachée, elle en devient moins évidente, plus perverse presque.
Loin du manichéisme moderne, qui veut que l'Homme soit la cause de toutes les saloperies sur Terre (on lui en doit quelques-unes tout de même, avouons-le), il est ici l'élément clé qui permet au pouvoir de la Sève d'acquérir ce qui lui fait défaut : la modération.
Brillant et inattendu, pour le moins !


Outre cet angle d'attaque original, Snyder emprunte également la voie du "gore métaphysique" en mettant en scène un affrontement sanglant dans lequel la Nécrose notamment se révèle particulièrement impressionnante et inquiétante. Pouvant se développer à partir de presque rien, prendre le contrôle d'individus bien vivants ou se servir d'animaux morts, elle est également à l'origine des épidémies de peste qu'a pu connaître l'humanité.
Paquette parvient ici à sublimer totalement le propos, en jouant sur la composition des planches ou en montrant les agents des différents camps en présence sous un jour plus qu'effrayant.

Peu à peu, c'est donc à une véritable épopée horrifique que l'on assiste, dans une ambiance volontairement malsaine, orchestrée de main de maître. Même si de grosses bestioles ou des coups de hache sont présents, la pire des craintes provient de quelque chose de plus fondamental, de plus sale. Une simple mouche dans une oreille (l'idée n'est déjà pas agréable lorsque l'on a la phobie des insectes !) peut conduire au pire, non à la mort, mais à l'aliénation, à la perte de ce qui fait la particularité d'un individu, au viol de la plus précieuse des intimités.
Cette thématique fait écho au destin de Alec Holland, mort une première fois, dépossédé de ses caractéristiques humaines, pour ensuite renaître avec les vagues souvenirs d'une créature aussi étrange qu'étrangère. Chaque personnage est ici au service d'une force qui le manipule et qui tend à le transformer aussi bien physiquement que moralement (Abigail Arcane lutte contre l'Appel de la Nécrose, comme Alec refuse au départ de céder aux exigences du Parlement).

Très habilement, le même principe est appliqué à l'acte héroïque, qui ne réside pas dans l'abandon mais dans la transformation, en retour, de la force manipulatrice (Alec lui apportant, en plus de son sérum, une vision humaine et une modération tempérant sa violence).
Ainsi, bien qu'il y ait dans ce premier tome (de sept épisodes) une bonne dose de tripes et de barbaque, c'est bien l'horreur de la perte de soi, de l'anéantissement du Moi, qui donne à l'ouvrage son ton si noir et angoissant.
Quelques études de covers, ainsi qu'une introduction fort pertinente du traducteur, complètent l'ouvrage.

Une excellente saga horrifique, bien pensée et sortant des thématiques habituelles de l'univers DC.
À noter : le premier tome d'Animal Man, publié également chez Urban Comics, est très étroitement lié à ce récit et aussi vivement conseillé de par sa qualité.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Original et brillamment construit.
  • Ambiance graphique en adéquation totale avec le sujet.
  • Parfaitement accessible, même pour un lecteur ne connaissant pas le personnage.
  • Pas franchement politiquement correct.
  • Une mouche dans l'oreille ?? Beuark !!
  • Pour lecteurs avertis : n'offrez pas ça pour Noël à votre neveu de huit ans... enfin, sauf s'il est chiant, un bon traumatisme de temps en temps, ça calme.