Publié le
31.12.23
Par
Vance
L'excellent éditeur Huginn & Muninn nous propose un projet stimulant : de jeunes scénaristes qui s'associent à une ancienne gloire des comics (Jae Lee, dont le run sur les Inhumans est un succès critique incontestable) pour nous conter la venue d'un second Christ à l'orée du XXIe siècle.
Pour une fois dans la catégorie des prophéties bibliques, ce n'est pas la naissance de l'Antéchrist qui est anticipée, mais bien celle d'un "second fils de Dieu". Sauf que les impétrants sont sept, nés le même jour, d'une mère vierge, un 7 juillet de l'an 1977, sur chacun des sept continents. Sept fils potentiellement capables d'apporter sur Terre la prospérité promise, la paix et la moralité afférentes à ce royaume céleste annoncé de toute antiquité. Et des miracles à gogo, bien entendu.
Pourtant, tout le monde n'adhère pas à cette vision idyllique et, en parallèle de la montée d'un néo-christianisme écrasant les autres croyances sous la force implacable de la réalité (plus besoin d'avoir la Foi, la seule naissance miraculeuse de ces sept enfants suffit à convaincre la majeure partie de la population, qui n'attendait d'ailleurs que ce genre de signes divins) et multipliant de par le monde la construction de temples à la gloire des Sept, un mouvement de résistance se construit : les Gardiens d'Allah rassemblent de farouches opposants qui entreprennent d'assassiner ces "faux prophètes" avant leur avènement programmé. C'est ainsi qu'en 1999, il ne reste plus que deux de ces sept fils, et l'un d'entre eux, entouré d'un dispositif de sécurité renforcé, est sur le point, à la veille de son vingt et unième anniversaire, d'accomplir sa destinée au cours d'une cérémonie retransmise dans le monde entier depuis la Nouvelle Canaan (anciennement Las Vegas). Envers et contre tout. À moins que dans une ultime tentative, désespérée, les Gardiens ne parviennent à l'abattre - ou que la vérité sur l'existence même de ces fils de Dieu ne soit mise au jour - ou encore que cet étrange vagabond amnésique se réveillant au début de l'album ne vienne tout faire basculer. Sait-on jamais...
Découpée en sept chapitres (évidemment), l'histoire se suit avec attention, grâce aux nombreux mystères entourant tant la naissance des "Jésis" (sic) avec cet ouvrage d'un certain Nicolaus annonçant leur venue (et propulsé instantanément en tête des ventes à l'instar d'un nouvel Évangile prophétique) que tout au long des attentats qui les ont frappés : les flashbacks à la pelle compliquent un peu la lecture, et quelques révélations obligeront peut-être les moins attentifs à revenir en arrière afin de vérifier un événement qui semblait fortuit (et notamment l'identité de l'inconnu du début). Cependant, ces artifices de narration ne sont pas rédhibitoires, et le découpage apparemment chaotique des cases sur certaines pages ne rend pas plus ardue la compréhension de l'intrigue. Si l'on comprend mal la pertinence d'un tel choix de présentation (hormis celle de faire penser à des vitraux post-modernes), ça reste nettement plus lisible que, par exemple, certaines planches d'un Dark Knight Strikes again, voire de Weapon X. L'aspect global des pages concernées est tout de même plaisant et donne une impression de majesté, voire d'énergie créatrice.
En revanche, le style graphique propre à Jae Lee peut sans aucun doute poser un vrai problème, voire carrément en rebuter certains sur le plan de la narration : si ses couvertures (reproduites à la fin de l'ouvrage) sont parfois sublimes, et s'il a été à l'origine de comic books magnifiques, il n'en va pas de même de l'intérieur de cet album, avec des personnages très difficilement reconnaissables, nantis de visages identiques et inexpressifs (il faut vraiment s'attacher à une coupe de cheveux ou une cicatrice pour parvenir à les distinguer les uns des autres). L'androgynie des Jésis demeure acceptable, après tout, cependant les personnages secondaires ne sont pas mieux lotis. Les rares scènes d'action sont proprement illisibles et l'encrage terne qu'a choisi June Cheung n'aide vraiment pas à rendre les planches les plus dynamiques intelligibles. L'artiste a sans doute ses aficionados, et bénéficie d'une aura peut-être justifiée, mais ses dessins - en dehors des pleines pages statiques souvent somptueuses - plombent nettement l'intérêt de l'album, qui s'avère pour le coup fastidieux à terminer.
Dommage, car l'entreprise était prometteuse, et, si l'on s'accroche, quitte à relire certaines pages précédentes dans le but de comprendre l'intérêt d'un objet particulier, d'un détail saugrenu, d'une affirmation pleine de sous-entendus, on s'offre un finale ambitieux, explosif et pernicieux, doublé d'un twist inattendu. Une œuvre audacieuse qui risque de faire grincer des dents une certaine intelligentsia, sous la forme d'une dystopie pointant du doigt les dérives toxiques des religions tout en laissant une (petite) place à ceux qui, sincèrement, luttent pour le bien commun, mais une œuvre difficile d'accès, donc, qui trouvera sans aucun doute des admirateurs chez ceux qui se sont écartés des comics mainstream.
Dommage, car l'entreprise était prometteuse, et, si l'on s'accroche, quitte à relire certaines pages précédentes dans le but de comprendre l'intérêt d'un objet particulier, d'un détail saugrenu, d'une affirmation pleine de sous-entendus, on s'offre un finale ambitieux, explosif et pernicieux, doublé d'un twist inattendu. Une œuvre audacieuse qui risque de faire grincer des dents une certaine intelligentsia, sous la forme d'une dystopie pointant du doigt les dérives toxiques des religions tout en laissant une (petite) place à ceux qui, sincèrement, luttent pour le bien commun, mais une œuvre difficile d'accès, donc, qui trouvera sans aucun doute des admirateurs chez ceux qui se sont écartés des comics mainstream.
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Publié le
29.12.23
Par
Nolt
Le premier crime a eu lieu à l'aube des temps, au Paradis. Vengeance, volonté divine et poésie sanglante sont au menu de ce comic intitulé Les Mystères du Meurtre.
Un jeune anglais se trouve dans la fournaise de Los Angeles. L'immense ville et la répétition, presque à l'infini, des mêmes boutiques, des mêmes maisons, le laissent songeur et perdu. Tard dans la nuit, il rencontre un vieux type qui, en échange d'une cigarette, va lui raconter une histoire.
Elle commence par un crime. Le premier a avoir eu lieu dans Sa maison. À cette époque, un ange attend dans une cellule vide de la Cité d'Argent. C'est Raguel. Le bras armé du Seigneur. L'instrument de Sa vengeance. L'univers n'existe pas encore. La mort n'est qu'un vague concept. Tout comme l'amour. Et pourtant, déjà, les sentiments vont faire leurs premières victimes. Pour Raguel, c'est une enquête au cœur de la fabuleuse cité qui commence. Il va aller jusqu'à interroger Lucifer, le capitaine des armées célestes, celui qui, parfois, se permet de marcher dans les Ténèbres qui entourent la cité.
La vengeance sera accomplie mais sera-t-elle juste ? Et si même les anges étaient au cœur d'un dessein qui les dépasse ?
Voilà un ouvrage qui date un peu et a été publié à l'époque par Semic. L'histoire est tirée à l'origine d'une nouvelle de Neil Gaiman, adaptée ici en bande dessinée par P. Craig Russell. Rappelons que Gaiman, chez Marvel, est l'auteur de titres tels que 1602 ou une version moderne des Éternels mais il est surtout connu pour Sandman, une œuvre fleuve devenue culte pour beaucoup. Ce n'est pas non plus la première fois que l'un des textes de l'écrivain est adapté en comics puisque l'on se souvient que Mike Carey avait assuré la scénarisation de Neverwhere. L'on retrouve d'ailleurs, que ce soit dans Sandman ou Neverwhere, des thèmes présents dans le récit dont il est maintenant question.
Ambiance fantasy, références à certains mythes ou encore entités divines ne devraient pas surprendre les fans de Gaiman. L'histoire est assez courte (ah ben c'est une nouvelle !) mais bien ficelée. Surtout, la conclusion est habile et permet de découvrir d'autres meurtres bien plus atroces, perpétrés, eux, sur notre plan d'existence. La boucle permet même au lecteur de revenir sur les premières planches et de porter un tout autre regard sur les blancs qu'elles contenaient.
L'adaptation est plutôt de bonne facture, l'on peut notamment saluer les dessins de Russell, et ce bien qu'ils soient loin d'être parfaits. De nombreuses facilités (silhouettes un peu simplistes dès que les persos sont éloignés dans le plan, décors minimalistes, couleurs parfois un peu flashy) viennent parsemer les planches mais, malgré tout, ça fonctionne. Rien n'est jamais laid, au contraire, il se dégage un charme certain de la cité céleste lumineuse du dessinateur ou de son Los Angeles, beaucoup plus sombre. À la limite les fonds un peu vides et composés souvent d'un sobre dégradé de couleurs permettent de renforcer encore l'aspect onirique et hors du temps des événements.
Publié à l'origine par Dark Horse, l'ouvrage bénéficie, dans la collection Semic Album, d'un grand format, d'une hardcover et d'un papier glacé. Il fut à l'époque bradé en France dans certaines boutiques pour... 3,50 euros. Du Gaiman à ce prix là, ça ne se refuse pas.
Une belle histoire, moins simpliste qu'il n'y paraît, et abordant sans avoir l'air d'y toucher des sujets de réflexion sérieux et passionnants.
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Publié le
23.12.23
Par
Virgul
Toute l'équipe UMAC vous souhaite de bonnes fêtes et, avec un peu d'avance, une excellente année 2024, pleine de belles surprises et de lectures fantastiques !
Pour l'occasion, vu que l'on est dans une ambiance festive et chaleureuse, nous vous offrons une grosse mise à jour de notre article : Le Désastre Panini.
Nous avons ajouté de nombreuses comparaisons VO/VF, des images et moult dingueries dont seuls Panini et son égérie, Geneviève, ont le secret. Régalez-vous, c'est cadeau (un cadeau qui nous a demandé tout de même un gros travail, mais qui demeure nécessaire afin d'étayer nos critiques).
Vous pouvez partager bien entendu cet article. Si on vous rétorque (on n'est pas à l'abri d'un ahuri) que c'est du troll, voilà la réponse : Quand Panini trolle ses lecteurs (ouais, il se trouve que Panini n'emploie pas des gens très futés pour tenir sa page facebook, étonnant non ?).
Vous pouvez partager bien entendu cet article. Si on vous rétorque (on n'est pas à l'abri d'un ahuri) que c'est du troll, voilà la réponse : Quand Panini trolle ses lecteurs (ouais, il se trouve que Panini n'emploie pas des gens très futés pour tenir sa page facebook, étonnant non ?).
Et si on vous ment en vous répondant que Coulomb, c'est de l'histoire ancienne, voilà une longue liste qui devrait anéantir les arguments les plus fallacieux.
On se retrouve très bientôt avec des ouvrages édités par des gens sérieux !
Portez-vous bien les Matous, et Joyeux Noël ! Miaw !
Publié le
17.12.23
Par
Nolt
La belle Porte court depuis des jours pour échapper aux assassins de sa famille. Blessée, épuisée, la voici perdue dans Londres. Lorsque Richard Mayhew la voit, il lui vient en aide. Cette décision va bouleverser son existence. Il va passer de l'autre côté du miroir et découvrir le monde oublié de Londres d'en Bas. Un monde dans lequel il va falloir échapper aux tueurs Croup et Vandemar ou à la hideuse bête de Londres. Un monde ou un ange détient un bien dangereux secret.
Mayhew avait auparavant une vie. Il a maintenant un destin.
Le scénariste, Mike Carey, commence par nous éclairer sur son travail dans une petite introduction où il rend hommage à Neil Gaiman et expose notamment sa vision de l'adaptation. Une vision d'ailleurs rassurante pour les gens qui craignent plus que tout ce genre d'exercice souvent source de profondes déceptions.
Mais intéressons-nous plutôt à l'essentiel, c'est-à-dire le contenu de ce gros volume Vertigo Cult édité à l'époque par Panini.
Les dessins sont de Glenn Fabry. Ceux qui avaient apprécié son travail sur les covers de Preacher pourront donc admirer plus longuement le talent de l'artiste. Il faut dire qu'il nous livre ici un univers dense, beau, très détaillé, et des personnages charismatiques. Certains plans, pleine page, sont d'ailleurs de pures merveilles. La scène où Mayhew, précédé de Carabas, descend une échelle vers Londres d'en Bas en donnerait presque le vertige.
Mais qu'est-ce donc exactement que ce Neverwhere ? Difficile de déterminer le genre autrement que sous l'appellation générique de "fantastique". Gaiman a composé ici un véritable conte moderne, peuplé d'une faune étonnante. Le Marquis de Carabas ou l'Ange Islington sont des exemples de ces êtres issus d'un monde onirique fascinant. Les noms de certains personnages (Porte ou encore Anesthésie) peuvent surprendre, tout comme leur accoutrement ou leurs mœurs, mais une fois le premier étonnement passé, l'atmosphère se teinte d'une poésie baroque qui enveloppe le lecteur presque à son insu.
Petit hic, au milieu de cette foule bigarrée et de la folie ambiante, Mayhew, qui fait à la fois office de héros et de narrateur, paraît bien terne. L'on a du mal à s'y attacher, encore plus à s'identifier à lui, ce qui a pour conséquence de rendre cette histoire, pourtant belle, peu intense, indifférent que l'on est au sort de ce londonien paumé entre deux mondes. L'impression qui se dégage une fois le livre refermé est du coup mitigée. Si le voyage était intéressant, l'on regrette de n'avoir pas pu s'immerger un peu plus dans la féerie ambiante. Mais dire de l'univers d'un auteur que l'on regrette de n'avoir pas eu plus l'impression d'en faire partie est presque plus un compliment qu'une critique.
Une histoire à savourer comme un rêve, peuplé d'impressions fugaces, et dont l'intrigue apparaît un peu faible en comparaison de la richesse des personnages et du monde décrit.
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15.12.23
Par
Vance
Bien qu’il existe en deux tomes séparés, et dans une intégrale incomplète, c’est avant tout de l’album de l’intégrale de 2018 dont nous allons parler ici. Car s’il est doté d’un scénario accrocheur empli de rebondissements et de références à la vie culturelle de la France sous la Restauration, et est fondé sur le principe d’une vengeance dont Le Comte de Monte-Cristo constitue l’incontestable archétype, cet album est d’abord le fruit d’une collaboration… et d’un pari. C’est aussi une œuvre ambiguë et hybride, pas totalement achevée et dont certains petits coquins attendent une version intégrale… encore plus intégrale.
Ça y est ? Vous êtes intrigués ? Alors plongeons-nous dans les arcanes de cette BD qui avait tout pour faire parler d’elle. Et commençons d’abord par le casting : à ma droite, Rosinski, exilé de sa Pologne natale avec un diplôme d’Académie des Beaux-Arts de Varsovie et qui vient de connaître la gloire et la consécration pour la série Thorgal rédigée par le grand Jean Van Hamme. Touche à tout et désireux de faire évoluer son style, il choisit de ne pas se reposer sur ses lauriers et entreprend de s’essayer à d’autres genres du neuvième Art. C’est à ce moment qu’il rencontre Yves Sente (avec lequel il devait plus tard continuer la saga sur le Viking balafré venu des étoiles).
À ma gauche, donc, ce jeune scénariste qui s’est fait connaître en signant un scénario de reprise pour Blake & Mortimer et qui se voit proposer une collaboration pour un one-shot. Désireux de satisfaire le maître polonais auréolé de prix, il décide de coucher sur le papier les passions plus ou moins avouées du dessinateur afin de lui offrir sur un plateau le « scénario ultime » qui parviendrait à réunir dans un seul récit une histoire de pirates et une autre de cape et d’épée autour de peintures… érotiques.
Synopsis : Paris, 1843. Fraîchement débarqué des Amériques, un inconnu se faisant appeler le comte Skarbek décide d’acquérir des toiles du peintre Louis Paulus, toiles sur lesquelles le marchand d’art Northbrook possède un droit d’exclusivité. Grâce à l’appui de l’ancien modèle et égérie du peintre, la troublante Magdalène, le comte intente alors un procès retentissant au marchand, procès dans lesquelles de nombreuses révélations vont jeter le trouble dans la capitale encore meurtrie par les excès de l’Empire…
Des pirates, des brigands, des duels à l'épée et du cul... C’est ainsi (mais en d'autres termes) que Sente présente, dans son avant-propos de la réédition de 2018, la genèse de la gageure qu’a été la création de cette histoire. Toutefois, cela ne s’arrête pas à ce moment précis : à sa sortie, en 2004, le script fonctionne suffisamment pour remporter l’adhésion du public et le Grand Prix du Scénario à Bruxelles, pourtant il ne contient pas certains des éléments fournis par Sente. Car le dessinateur, peut-être trop timoré, a choisi de s’en passer. La réédition de l’intégrale n’apporte donc quasiment rien de neuf à ceux qui ont lu les deux albums – pour ce qui est de l’intrigue proprement dite – mais elle insère plus ou moins adroitement en plusieurs endroits du récit, stratégiquement choisis, des planches très olé olé. Ces dernière se repèrent vite : elles ne sont pas finalisées, nous n’avons droit qu’aux crayonnés d’un Rosinski qui couche avec passion sur le papier les fantasmes de son auteur. Des scènes très osées qui permettent de remarquer un changement dans la physionomie de Magdalène par rappoer à celle qu'elle arbore sur les planches définitives. Sans doute raviront-elles les amateurs d’actes sexuels dessinés car tout y passe ou presque. En revanche, leur intégration n’est pas toujours heureuse et peut même nuire à la fluidité du récit – sans parler du changement radical dans l’encrage. Cette rupture de ton a le don d’agacer, surtout si l’on commençait à se sentir à l’aise avec l’utilisation des couleurs directes, principe après lequel le dessinateur courait depuis un certain temps et qu’il reproduira par la suite sur Thorgal.
En dehors des planches supplémentaires, l’album est fort agréable à parcourir : les arrière-plans et les décors (les chambres luxueuses des hôtels particuliers, les rues d’un Paris en plein bouleversement, les scènes maritimes et leurs combats navals, la baie des pirates et le somptueux palais aux jardins luxuriants du chef corsaire Delfrance) sont rehaussés par une technique parfaitement maîtrisée et surtout un emploi judicieux de la lumière. Les marines ou certaines cases au crépuscule ou dans une aurore feutrée et embrumée font penser à du Turner, et les scènes de foule rappellent Delacroix. Incontestablement un album très graphique, profondément inspiré par la peinture pré-impressionniste. Mais il saura aussi flatter l’intellect et la culture du lecteur, qui y trouvera assez tôt quelques indices sur des personnages-clefs de la période ainsi que bon nombre d’expédients narratifs dont Alexandre Dumas, qui est d’ailleurs plusieurs fois nommé dans le script, se fera le parangon. Ce qui se présente assez tôt comme une histoire de procès se mue instantanément en chronique d’une vengeance, âpre et mûrement réfléchie, à la mesure des avanies dont l’accusateur prétend avoir été la victime : il ne faut pas beaucoup de pages pour voir le comte révéler sa véritable identité et découvrir comment l'infâme Northbrook l'a spolié naguère, le mutilant et le condamnant à l'oubli. Intrigué par ces affirmations péremptoires, le juge va laisser assez généreusement Skarbek narrer ses mésaventures - et elles sont nombreuses ! Le (faux) comte va ainsi s'épancher sur son passé et les circonstances qui l'ont fait fuir son pays natal, trouver refuge en France et entamer une carrière prometteuse d'artiste-peintre. Les retournements de situation abondent, et bon nombre de situations se résolvent dans le noir, à la nuit tombée : les silhouettes et les ombres s’entremêlent, et on règle ses comptes à coups de couteau et sans pitié.
Un album riche en anecdotes sur l’époque et en événements, où les personnages connaissent l’amour, l’amitié et la haine, se trahissent et se vengent, s’invectivent et se battent en duel ; un ouvrage plein de fougue et de sensualité où les canons tonnent en pleine mer. La vérité est mise à mal, les masques tombent et les langues se délient. Pour peu que l’on soit dupe, ébloui par le procédé, on ira de surprise en surprise et on admirera la pirouette finale, pleine d’à-propos et un brin tendancieuse. En revanche, on peut regretter aussi certains détails inutilement appuyés (servant à guider le lecteur ou à l’orienter sur une fausse piste) et une trame déjà vue et lue maintes fois. C’est alors qu’on se dit que ces fameuses pages de sexe, finalement, n’avaient pas d’utilité.
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