Publié le
15.7.25
Par
Virgul
Sortie ce mois d'une nouvelle collection de hors-séries du Journal de Mickey consacrée à la mythologie.
Unique Heritage Media propose cet été, en trois tomes de 260 pages environ, de revisiter la mythologie grecque avec les personnages emblématiques de la grande famille de Donald et Mickey.
Au menu, Jason et la toison d'or, Prométhée, Dédale, Icare, Hercule et ses 12 travaux, l'affrontement entre Achille et Hector, Ulysse ou encore la boîte de Pandore. Scénarios et dessins sont plutôt réussis, certaines scènes (voir ci-contre) bénéficiant d'un découpage particulièrement bien pensé et d'un certain lyrisme.
Chaque volume comprend aussi des pages "zoom" qui reviennent sur les mythes dont sont issues ces adaptations. Un vrai plus pour les jeunes lecteurs un peu curieux.
Ces recueil sont vendus au prix de 6,95 euros l'unité. Le premier comprend un coffret de rangement en carton, un peu cheapouille. Par contre, les couvertures de ces hors-séries collector sont satinées et disposent de vernis sélectif. L'ensemble est plutôt joli. Notons que ces collections demeurent pratiquement les seules à conserver "l'esprit comic" à l'ancienne, c'est-à-dire des BD bon marché et à la pagination conséquente (d'où aussi le papier de qualité relativement médiocre, rien à voir avec celui des Picsou HS, mais le prix n'est pas le même non plus).
Une belle collection thématique proposant de l'aventure à grand spectacle avec des personnages légendaires.
Publié le
14.7.25
Par
Vance
Aujourd'hui, c'est un thriller que nous abordons : c'est l'été, une saison qui se prête bien à la lecture de polars bien prenants qui sauront occuper les plages de farniente que vous vous serez légitimement octroyées. Et dans cette catégorie d'ouvrages, Frank Thilliez semble être passé maître avec des romans régulièrement classés dans les best-sellers depuis 2004 et Train d'enfer pour Ange rouge. S'il a ses détracteurs (la littérature de genre ayant systématiquement ses ennemis obtus se réclamant d'une écriture élitiste), il dispose surtout d'une gigantesque palette de fans. Pour en finir avec cette introduction, précisons qu'il est un grand admirateur de Maurice Leblanc et de Stephen King - ce qui lui confère immédiatement ses lettres de noblesse pour accéder à UMAC.
Rêver, paru en 2016 chez Fleuve Noir/Pocket, ne fait pas partie des séries mettant en scène le commissaire Sharko ou l'inspectrice Henebelle. Les lecteurs habitués y retrouveront certaines caractéristiques sensibles dans un ouvrage comme Puzzle (édité en 2013) : une construction aussi logique que ludique et une propension à faire douter de la réalité des faits. Sauf que là, dans ces 633 pages, le curseur est manifestement poussé plus loin :
- une héroïne atypique : Abigaël est une psychologue experte dans les affaires criminelles, elle n'a pas son pareil pour dresser un portrait précis des individus recherchés, déterminer leurs motivations ou leur modus operandi. Mais c'est une femme qui souffre depuis l'enfance : narcoleptique, elle est forcée de prendre un traitement puissant qui lui permet d'avoir une vie à peu près normale (même si le sommeil vient la cueillir régulièrement dans la journée) tout en lui supprimant subséquemment une partie de ses souvenirs. Cette affection singulière s'accompagne de crises de cataplexie pendant lesquelles elle s'effondre, totalement incapable de maîtriser le moindre muscle de son corps tout en restant consciente - ce qui lui vaut d'être couverte de cicatrices et d'hématomes dus à ses chutes involontaires. Elle a en outre récemment perdu deux êtres chers dans des circonstances atroces.
- un suspense insoutenable : dès le début, nous apprenons qu'Abigaël travaille avec les forces de police à retrouver Freddy [1], le surnom donné à un ravisseur qui a kidnappé au moins trois enfants à plusieurs mois d'intervalle et nargue en permanence les enquêteurs en semant çà et là des indices qui ne mènent nulle part. L'équipe "Merveille 51", en charge de cette affaire qui défraie la chronique, joue contre la montre car cet individu insaisissable a prévenu qu'un quatrième enfant serait enlevé.
- une construction temporelle en puzzle : l'essentiel de l'histoire se déroule sur une fraction de temps de six mois (de décembre 2014 à juin 2015) entre deux événements capitaux dans l'existence d'Abigaël, l'accident de voiture dont elle a miraculeusement réchappé (mais qui a coûté la vie à sa fille adorée et à son père) et un fait qui se déroulera chronologiquement à la fin de son enquête et que l'auteur a nommé "le Lavoir en flammes", lavoir dans lequel elle se retrouve prisonnière d'un incendie dès le prologue, tout en se demandant si elle ne rêve pas cette tragédie. Plusieurs chapitres se suivent ainsi jusqu'à un moment où l'on saute en avant, ou en arrière dans le temps.
- un questionnement permanent sur la réalité des faits : la pathologie même de notre héroïne, qui la plonge régulièrement dans un sommeil paradoxal, lui fait vivre avec une intensité inouïe des rêves extrêmement précis, si puissamment précis qu'ils la font douter de la véracité des informations qu'elle récolte et des événements auxquels elle participe - au point de trouver des trucs, palliatifs ou béquilles nécessaires à son équilibre mental : la douleur, les blessures qu'elle s'inflige (automutilation) et son "carnet de rêves" lui permettent parfois de faire la part des choses. Cependant, son traitement et ses effets néfastes sur la mémoire engendrent des situations dans lesquelles la réalité elle-même vacille : tel libraire l'informe qu'elle a déjà acheté ce roman il y a une semaine (elle n'en a aucun souvenir) ; tel éditeur s'étonne qu'elle lui repose des questions qu'elle a déjà posées auparavant (là aussi, le trou noir) ; et souvent, elle se retrouve en des lieux qu'elle ne se rappelle pas avoir voulu visiter, émergeant de rêves qui ébranlent ses certitudes.
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| Image générée par IA. |
Cependant, les rêves de notre psi lui fournissent également quelques indices troublants : cette fille sans visage lui donne un code à sept chiffres, un autre songe lui procure le titre d'un roman policier (dont le contenu utilise de manière troublante des faits liés à leur enquête en cours) ou l'oriente vers les bandes dessinées dont était friand son père. Chaque fois, cela lui permet de lancer une passerelle vers une autre dimension de l'enquête, une piste insoupçonnée ; chaque fois, elle découvre que ces éléments la ramènent à son propre passé, la persuadant de plus en plus qu'elle est intimement liée à ce Freddy, d'une manière ou d'une autre ; chaque fois encore, une crise la retrouve hébétée, incapable de se souvenir de ce qui lui est arrivé ou incapable de prouver que c'était bien réel.
Ses proches, malgré ses capacités hors-normes et son expérience professionnelle indiscutable, doutent de plus en plus de son équilibre mental - et donc de la pertinence de ses assertions, ce qui la pousse à enquêter seule, ne serait-ce que pour prouver aux autres qu'elle n'est pas folle. Mais la réalité glisse entre ses doigts, les codes déchiffrés ne mènent nulle part et les maigres indices qu'elle met au jour sont dérobés par de sinistres individus sans scrupules (si tant est qu'ils existent) ou disparaissent du jour au lendemain. Même son compagnon commence à douter de sa bonne foi et lui conseille de se mettre à l'écart. N'a-t-elle pas assez souffert ? La raison d'Abigaël se met à vaciller, au point qu'elle remet en cause non seulement chaque détail de l'enquête, mais aussi de sa propre existence : son père menait-il une double vie ? Sa fille est-elle réellement morte ? Pourquoi cet écrivain s'est-il, de lui-même, tranché les doigts ? Et si cette hallucination hypnagogique de l'homme-renard qui hante ses rêves était la manifestation d'un être réel ?
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| Image générée par IA, reprenant plusieurs des éléments du roman |
Si vous vous prêtez au jeu, et en fonction de votre expérience de lecteur de polars, vous allez échafauder des dizaines d'hypothèses, les modifier, en refaire d'autres, revenir à une idée de départ, et chaque chapitre risque de précipiter toutes vos certitudes par terre à la lueur d'une énième révélation. Après avoir soupçonné quasiment tout l'entourage d'Abigaël, vous en viendrez sans doute à voir en elle à la fois la victime et la coupable de cet ignoble enlèvement avant d'opter pour la solution de facilité : la moitié du récit est uniquement fantasmée, née dans les cauchemars tortueux de la psychologue. OK, pourquoi pas, Thilliez a déjà fait le coup dans ses précédents romans, mais alors QUELLE partie ? Et si vous êtes en outre amateur de fantastique ou de SF, vous aurez tôt fait d'envisager l'irruption du surnaturel dans cette affaire : incube, succube, sorcellerie ? Quand les cadavres commenceront à remplir la morgue et qu'une des sous-intrigues prendra plus d'ampleur, au point de recouper l'enquête principale en plusieurs points, bien malin qui sera capable d'en déduire le fin mot de l'affaire.
Ce mélange de frustration et de suspense, qui fait le sel de tout bon thriller, est ici dosé avec maestria, agrémenté d'un petit peu de gore (mais on est loin de ce que l'auteur peut proposer dans sa série sur Sharko) et de beaucoup plus de torture psychologique : on sent que Thilliez a passé du temps à effectuer les recherches nécessaires auprès des spécialistes du sommeil et de la médecine légale. L'efficacité légendaire de son style se pare ici de phrases un peu plus ornées, avec des descriptions détaillées : c'est aussi agréable que haletant. Il laisse la part belle aux dialogues, et surtout aux questionnements intérieurs de l'héroïne (pas un chapitre sans qu'elle se morigène, qu'elle s'interroge sur le bien-fondé d'une action, la réalité d'un fait, les intentions d'un individu ou sa propre santé mentale). Le final en deux temps reprend en revanche les codes classiques des histoires policières avec leur litanie de révélations et monologues, dont la banalité est heureusement compensée par le soulagement d'apporter les solutions espérées à ces enquêtes cauchemardesques.
Se prenant au jeu de son propre récit, Thilliez propose même à la fin de se connecter sur son site pour retrouver le chapitre manquant (heureusement, car il révèle un des pots aux roses, levant le mystère sur une grande partie de l'intrigue) et même pour relire le roman dans l'ordre chronologique des faits (comme Nolan l'avait proposé pour Memento par exemple). De quoi prolonger élégamment le plaisir incontestable qu'on peut prendre à la lecture de ce page turner redoutable.
[1] : la référence au croquemitaine Freddy Krueger de la série de films sur Elm Street est voulue, et plusieurs fois explicitée.
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Publié le
10.7.25
Par
Vance
Londres, 1830. Le jeune flic Charles Gravel ne cesse d’être témoin de choses qu’il ne devrait pas voir : un navire volant, des pirates armés d’étranges artefacts électriques… et un individu rebelle qui nargue la police, un révolutionnaire qui défie la loi pour remettre au peuple la science et ses miracles afin de le libérer du joug des puissants. Dans les rues, on murmure le nom de Spring-Heeled Jack… mais il préfère qu’on l’appelle Captain Swing.
Voici son histoire.
Captain Swing & les Pirates électriques de Cindery Island est un album paru aux éditions Bragelonne en janvier 2012 dans la collection Milady comics, illustré par Raulo Caceres & scénarisé par Warren Ellis. Cette fois, le grand auteur britannique (nous vous conseillons de jeter un œil sur le dossier qui lui est consacré) se frotte au steampunk, après avoir longtemps écrit sur la condition de super-héros (voir No Hero ou Black Summer présentés dans le dossier sus-cité mais aussi Supergod).
Le résultat est surprenant.
Loin d’être mauvais, il est surtout frustrant tant on a l’impression que l’on est face à un projet avorté contenant en germe toute la virulence d’un Ellis réfractaire au système. C’est que le monde qui nous est présenté ressemble à un mélange improbable entre Rex Mundi et From Hell : les rues de Londres, façon gaslight, sont glauques et sombres, et les forces de l’ordre peinent à en contenir les ombres. Seulement, l’irruption de la « magie technologique » se fait par le biais de l’électricité, cette énergie encore mal maîtrisée et trop méconnue. Sa variété d’utilisation en fait une arme terrifiante pour qui sait comment la canaliser. Encore faut-il aussi décider de ce qu’il convient de faire avec cette source de puissance : la dispenser gratuitement au peuple en souffrance (1830 est une année charnière dans les revendications sociales en Europe, et l’Angleterre connut alors quelques émeutes de mineurs qui firent date) ou la réserver à une élite désireuse de conserver la mainmise sur une société obscurantiste ?
Captain Swing, c’est un peu le Terrible Pirate Roberts [1] de ce conte philosophique moderne, à mi-chemin entre Robin des Bois et Rorschach : peu importe son identité, ce sont les idées véhiculées qui comptent.
Captain Swing, c’est un peu le Terrible Pirate Roberts [1] de ce conte philosophique moderne, à mi-chemin entre Robin des Bois et Rorschach : peu importe son identité, ce sont les idées véhiculées qui comptent.
Ainsi, difficile de s’attacher aux personnages, si ce n’est à ce Charlie Gravel, un « Peeler » - c'est-à-dire un officier de la Metropolitan Police de Londres fondée par Sir Robert Peel - gardien de la paix sans arme chargé d’agir comme il peut contre une criminalité galopante à laquelle les « Bow Street Runners » (précurseurs des policiers londoniens, des hommes armés sous la houlette des magistrats) ajoutaient leur grain de sel en s’opposant constamment à eux. Charlie, à la fois respectueux des règlements et fougueux, n’écoute que son courage pour partir à la poursuite de ce bandit capable de sauter par-dessus un immeuble et de s’enfuir dans un bateau volant. Mais est-ce vraiment cet homme étrange adepte de la science philosophique qui est responsable du meurtre d’un policier ?
Charlie se retrouvera sans le savoir au cœur d’une conspiration touchant jusqu’aux plus hauts responsables du gouvernement.
Charlie se retrouvera sans le savoir au cœur d’une conspiration touchant jusqu’aux plus hauts responsables du gouvernement.
Les dessins de Caceres ont cet agréable aspect des comics vintage, bourrés de détails et d'expressions faciales exagérées. Il y ajoute de nombreuses planches de machines pré-technologiques qui, avec les tonalités sombres choisies, confèrent une ambiance oppressante bienvenue.
L’ensemble va néanmoins bien trop vite et pose beaucoup plus de questions qu’il n’en résout, s’attardant sur une péripétie alors que le mystère reste entier. Warren Ellis a toutefois le mérite de rattacher ce récit à l’Histoire par le biais d’anecdotes bien réelles, qui donnent un éclairage nouveau à cette aventure. Un peu comme un V pour Vendetta à l’envers.
L’ensemble va néanmoins bien trop vite et pose beaucoup plus de questions qu’il n’en résout, s’attardant sur une péripétie alors que le mystère reste entier. Warren Ellis a toutefois le mérite de rattacher ce récit à l’Histoire par le biais d’anecdotes bien réelles, qui donnent un éclairage nouveau à cette aventure. Un peu comme un V pour Vendetta à l’envers.
[1] : un personnage légendaire du film (et du livre) Princess Bride, pirate sanguinaire ayant la réputation de ne jamais laisser de survivant, mais dont on découvre qu'en fait il est régulièrement incarné par de nouveaux individus.
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Publié le
8.7.25
Par
Nolt
Un personnage légendaire, des auteurs au génie indéniable... bienvenue dans un univers littéraire brillant et toujours aussi enthousiasmant 120 ans après sa création.
La littérature regorge d'auteurs habiles et de personnages devenus mythiques. Il est cependant assez rare d'allier les deux (cf. Bob Morane, héros légendaire mais issu de romans de piètre qualité). Et il est encore plus rare que les héritiers littéraires d'une grande plume se révèlent aussi ingénieux que leur maître. C'est pourtant le cas pour Arsène Lupin, dont Maurice Leblanc va entreprendre de conter les nombreuses aventures, sans se douter qu'il resterait quelque peu "prisonnier" de son plus célèbre personnage.
En ce mois de juillet 2025, les admirateurs d'Arsène Lupin peuvent fêter ses 120 ans. Il est en effet apparu pour la première fois dans une nouvelle, dans le magazine Je Sais Tout de juillet 1905. Ce fut le point de départ d'une carrière exceptionnelle pour le "gentleman cambrioleur", détective à ses heures, devenu légende à la renommée mondiale.
Pour ma part, c'est au début des années 80 que je vais rencontrer ce brave Arsène et, surtout, devenir un admirateur inconditionnel de Maurice Leblanc. Car, évidemment, la raison de ce succès bien légitime, c'est lui. Ce bougre d'auteur va se révéler aussi prolifique que talentueux. Et même intemporel.
Car, lisez donc un Arsène Lupin aujourd'hui, et au bout de quelques lignes, vous serez conquis. Le style de Leblanc n'a rien de désuet ou lourd, bien au contraire, il s'avère élégant, efficace, agréable et au service d'une intrigue toujours solide et parfaitement construite. La plume de cet étonnant Leblanc n'a pas pris un gramme de poussière et s'avère toujours aussi virevoltante et grisante. Quant aux quelques termes ou tournures d'époque, ils permettent de donner au texte une patine qui accentue son charme.
Mais une aventure d'Arsène Lupin, qu'est-ce donc exactement ? Sur quoi reposent ces décennies de fascination et de succès ?
Eh bien, outre le style élégant de l'auteur et la construction minutieuse d'un récit solide, il faut souligner le côté très fluide et vivant de l'ensemble. Le suspense et les retournements de situation sont constants, les dialogues nombreux et bien écrits, et un humour subtil vient régulièrement apporter une délicate touche de légèreté entre meurtres et complots.
Ce n'est cependant pas tout. Outre le cadre aujourd'hui idyllique de la Belle Époque, il faut souligner la richesse des romans signés Leblanc. Certains vont puiser dans l'Histoire, comme L'Aiguille creuse, ou flirter avec la géopolitique et la diplomatie secrète, comme 813. N'oublions pas non plus un côté parfois presque surnaturel ou en tout cas assez effrayant, et l'on comprendra que nous sommes loin de la "simple" énigme policière.
Il s'agit ici d'aventure, au sens le plus noble du terme, avec un Lupin évoluant au fil des intrigues, et passant du stade de voleur astucieux et de quasi super-héros avant l'heure à celui de marginal sombre et hanté par son passé.
Tous les ingrédients étaient réunis pour que Lupin excite l'imagination de milliers de lecteurs, et ce à travers de très nombreuses rééditions (allant jusqu'à la célèbre Bibliothèque Verte). Attention cependant, de nos jours, le personnage étant tombé dans le domaine public, il est courant de déplorer la sortie de bouquins indigestes publiés à la va-vite par des incapables n'ayant aucune compétence (pas même celle de la simple mise en page). Prenez donc soin de porter votre choix sur les versions professionnelles des véritables maisons d'édition.
De nombreux scribouilleux, bien avant que cela soit légal, ont tenté des "pastiches" d'Arsène Lupin. Terme édulcoré pour désigner un plagiat et un manque de respect total pour le droit d'auteur. Fort heureusement, dans les années 70, le flambeau est officiellement repris par le duo Boileau-Narcejac, les auteurs obtennant l'accord des ayants droit de Leblanc. Et vu le talent et l'expérience, déjà à l'époque, des deux écrivains, cela n'a rien d'étonnant. Le tandem a un mode de fonctionnement très particulier : Boileau bâtit l'intrigue, Narcejac la met en forme en assurant l'écriture, puis retour à Boileau qui révise et enrichit le tout. Le duo s'est forgé une réputation internationale dans le polar (et la littérature jeunesse, cf. la partie "Sans-Atout" de cet article) et a en commun, avec Leblanc, de posséder un style fluide et prenant, toujours au service d'histoires parfaitement structurées. Difficile donc de trouver mieux en termes de relai littéraire.
Le tandem (aujourd'hui disparu) a donc sorti cinq ouvrages qui constituent la seule "suite" réelle (et de qualité) à la saga bâtie par Leblanc. Et il est peu de dire que c'est là une réussite. Non seulement l'esprit des aventures de Lupin est conservé, en alliant mystère et panache, mais le style narratif s'avère aussi envoûtant que celui de Leblanc. Chaque scène est parfaitement ciselée, chaque dialogue bien pensé, chaque rebondissement bien amené. Boileau et Narcejac se montrent à la hauteur de leur réputation en livrant de solides polars, bien écrits, mais mieux encore, ils parviennent également à enrichir le mythe sans le dénaturer, à faire évoluer Lupin tout en préservant son aura et son charme. Bref, un sans-faute qui prolonge de belle manière l'œuvre principale.
Que dire de plus ? La littérature est parsemée de personnages marquants qui brillent comme des phares dans la nuit. Ces héros de fiction sont rentrés dans la légende grâce à leurs auteurs, parce qu'ils ont suscité une adhésion populaire, mais aussi parce qu'ils incarnent un stéréotype, une vision, la marque d'une époque. Arsène Lupin fait partie de ces piliers éternels sur lesquels le temps n'a plus d'emprise, ou presque. Si son ombre plane encore sur les romans modernes où s'allient aventure et énigme, les péripéties personnelles de Lupin demeurent encore fascinantes et grandioses, n'attendant que l'œil d'un lecteur pour retrouver toute leur vivacité, comme la sauge après la pluie. Lupin pourrait se figer, sa voix s'assourdir, le jour où plus aucun regard ne viendra raviver les textes de Leblanc. Mais tant que des curieux et des passionnés continueront à tourner ces pages anciennes, Lupin continuera à mener la danse et à se jouer de ce pauvre Ganimard ou du grand Herlock Sholmès. Regardez, il est là, quelque part, entre les lignes, un demi-sourire aux lèvres et un coup spectaculaire en tête. Il rajuste son monocle et, d'un geste élégant, coiffe son haut-de-forme. Il arrive, alerte, sûr de lui, inchangé... les pages et l'aventure l'appellent. Il va de nouveau arpenter Londres, dominer Paris, humer les embruns d'Étretat ; il s'apprête une fois encore à rencontrer la Comtesse de Cagliostro, à flirter avec Clotilde Destange ; il va bientôt découvrir les manigances de Kesselbach... c'est un cycle éternel dans lequel il est plongé. Presque une prison. Mais la plus belle des cages, faite d'encre et de passion. Il ne vous reste plus qu'à aller le retrouver pour un moment délectable avant que, dans un coup de vent et un claquement de doigt, il ne s'évanouisse en ne laissant derrière lui que sa carte de visite et un doux parfum de mystère.
Publié le
7.7.25
Par
Vance
Et la voici !
Le moins que nous puissions dire, c'est que l'attente a été récompensée, et que ce qui s'annonce est plus que prometteur. Pas facile pourtant d'enchaîner derrière un début aussi réussi : les auteurs se doivent de ne pas mécontenter un public acquis à leur cause en conservant une même qualité de production, en résolvant certains des mystères qui restaient en suspens tout en en préservant quelques autres pour pouvoir prolonger la série, mais sans trop tirer en longueur au risque de lasser. Il s'agit de trouver un équilibre assez subtil, d'innover tout en respectant la charte mise en place dans les premiers épisodes.
Le pari est pour l'heure réussi à la lecture du tome 3. Même contexte mais autre lieu et autres protagonistes : la fin du monde a eu lieu et quelques "élus" ont pu trouver refuge dans un endroit paradisiaque où tout a été pensé pour satisfaire leurs plus grands désirs. Cette fois, la villa de rêve est au bord de la mer, et le groupe de personnes vivant en autarcie, s'il s'appuie sur les mêmes critères de recrutement que ceux édictés par Vincent (le deus ex machina des deux premiers tomes), est totalement différent : on a là la crème de la crème, l'élite de l'humanité dans tous les domaines sélectionnés. Des individus plus âgés également, qui semblent prendre du bon temps et tirent le meilleur parti de leur situation. Sauf que... eux n'ont pas été recrutés par Vincent, mais "quelqu'un" d'autre.
Et l'affaire se corse lorsqu'on découvre que l'un d'eux a des liens étroits avec le premier groupe... qui finit par débarquer.
Comme pour le tome 2, impossible de ne pas jeter un œil en arrière dans les précédents chapitres pour vérifier une assertion, une anecdote, une présence (même en arrière-plan) ou simplement une information. Ce satané scénariste maîtrise son sujet : deux des personnages de cette histoire étaient déjà évoqués dans le premier album, un peu à la sauvette, comme si de rien n'était. Mais tout se tient remarquablement. Le mystère s'épaissit, la tragédie s'envenime, les relations sociales et amoureuses prennent le pas sur la survie, l'émotion sur la logique, les sentiments sur le bon sens. Mensonges et trahisons, révélations et coups de théâtre se succèdent avec toujours cette faculté à surprendre tout en continuant à développer les caractères des protagonistes. Et l'on se régale encore du coup de crayon d'Álvaro Martinez Bueno qui nous gratifie toujours de sublimes couvertures.




























