New Gods, par Ram V
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À la fin de l'an 2025, les éditions Urban ont entrepris d'adapter la nouvelle entreprise de DC Comics : le reboot de la cosmogonie liée au Quatrième Monde et créée dans les années 70 par le grand Jack Kirby. Ce dernier s'était véritablement amusé à échafauder tout un univers peuplé d'êtres surpuissants, des Néo-dieux, répartis sur deux planètes opposées, New Genesis et Apokolips. Si la première ne vous dit rien, c'est que vous n'êtes pas un lecteur assidu des aventures de la JLA ou du Green Lantern Corps ; en revanche, presque impossible d'être ignorant de la seconde et de son leader, le terrifiant Darkseid.

Les New Gods de Kirby se sont affrontés dans leur propre série, dont certains personnages ont ensuite essaimé dans le panthéon de DC Comics : Orion ou Mister Miracle de New Genesis, ou même Desaad d'Apokolips se sont retrouvés mêlés de près ou de loin aux crossovers qui ont fleuri après l'événement Crisis on Infinite Earths de Marv Wolfman & George Pérez. Et jusqu'au cinéma, sous des versions un peu expurgées.

Au départ, Kirby avait imaginé deux mondes totalement opposés, comme les deux faces d'une même pièce : New Genesis était l'utopie, domaine de la bienveillance et d'un progrès technologique respectant la nature, dirigée avec sagesse par le Haut-Père (Highfather), sorte de monarque éclairé et quasi-omniscient. Mais forcé de se livrer à une guerre éternelle contre Apokolips, planète de la terreur, une dystopie déviante, dirigée d'une poigne de fer par Darkseid, où les machines ont ravagé la surface. 

Une guerre qui prend sa source dans le fait que ces deux mondes n'en faisaient au départ qu'un seul, en des temps immémoriaux où vivaient les Anciens Dieux.

Rude tâche pour Ram V que de se frotter à cet univers mal connu. Il est ainsi forcé d'exposer pour les lecteurs actuels, d'une manière ou d'une autre, les bases sur lesquelles reposent les forces en présence, avant de développer son intrigue. Exercice périlleux, qui a tendance à plomber la narration par des passages explicatifs obligés à l'équilibre délicat : pas trop didactique, mais pas trop nébuleux non plus. Les plus grands auteurs s'y sont parfois cassés les dents.




Son histoire commence par un décès, celui d'un Néo-dieu - et tout l'univers va en être chamboulé. Les lecteurs de La Guerre de Darkseid auront sans doute une forte impression de déjà-vu. Apokolips est sur le point de tomber face à l'invasion d'une armée que rien n'arrête, guidée par un seul objectif : éliminer tous les Néo-dieux de la création. Une croisade qui inquiète au plus haut point le Haut-Père, informé des faits par Metron (lequel tire ses renseignements directement de la Source). Avant de se préparer au conflit, il charge son meilleur guerrier, Orion, de se rendre sur Terre pour empêcher une prophétie de s'accomplir : l'avènement d'un nouvel être divin. Non seulement Orion préfèrerait se trouver au combat, pour lequel il possède des aptitudes extraordinaires, mais il répugne à devoir supprimer un enfant. C'est pourquoi il décide d'aller voir un de ses amis, Scott Free, et lui demande de l'empêcher d'atteindre son objectif : car Scott est aussi Mr Miracle, le roi de l'évasion, et sans doute le seul être au monde capable d'échapper à la traque d'Orion. Sauf Que Scott est déjà bien embêté par son tout nouveau rôle : être père. Et que sa femme risque de ne pas être d'accord - et faut pas trop la faire iéch, la Big Barda...




Au départ, c'est compliqué, il faut bien l'admettre. Ram V fait appel à des procédés assez classiques pour introduire les événements déclencheurs et effectuer un rappel des bases de l'univers (par des extraits d'un texte intitulé Codex Prométhéen) : on va beaucoup naviguer entre le présent (en quatre lieux distincts : la Terre, Neo-Génésis, Apokolips et un monde de l'Espace inconnu au-delà de la Brèche), un passé récent et un autre plus lointain et il faudra un certain nombre de pages avant que les allusions assez obscures du Codex commencent à faire sens. Heureusement, les dialogues sont plutôt enlevés et permettent d'inclure de petites pastilles plus légères dans un contexte impliquant des désastres imminents : invasion, dévastation, génocides - et l'assassinat d'un enfant par-dessus le marché.




L'autre point d'achoppement tient dans la mosaïque des dessinateurs qui se succèdent en fonction du contexte : si les planches d'Evan Cagle, chargé du présent (sur Terre et sur Neo-Génésis), présentent des cases agréables avec des personnages bien définis aux expressions parfaitement lisibles - même si sa manière de gérer les combats se rapproche davantage de ce qu'on trouve dans les mangas -, il n'en est pas de même avec, au chapitre 2 par exemple, les pages dédiées à l'armée d'invasion du Machynoterum (des dessins grossiers à l'encrage flou). Ce qui fait qu'on passe un peu par tous les états en avançant dans cette intrigue retorse pleine de non-dits et de secrets.




Toutefois, l'on s'accroche car on sent que ça en vaut la peine : l'intensité augmente à mesure que se rapprochent les échéances et, lorsque la guerre fond sur le Haut-Père et les siens, et que Scott se retrouve face à Orion, on ne lâche plus le volume. Le chapitre 5 s'achève sur une case en pleine page d'une rare puissance, digne des plus grands cliffhangers, et à la sublime iconisation : l'intervention de ce héros qu'on n'espérait plus survient au même moment que le sacrifice poignant d'un autre héros qu'on ne connaissait pas. Le dernier chapitre retrouve le dessinateur Filipe Andrade (celui de Laïla Starr) pour une longue partie très métaphysique rappelant les meilleurs moments des élucubrations cosmiques de Jim Starlin et appelle une suite qui ne pourra être que grandiose et cataclysmique, quelque part entre le crossover Annihilation et l'incontournable Crisis, mais avec cette patte singulière qui caractérise l'auteur, lequel a manifestement puisé profondément dans les mythes et légendes de ses propres origines.





+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Ram V et toute son équipe artistique.
  • Un récit qui s'appuie sur du lourd.
  • Des personnages ultra-charismatiques, parfaitement mis en valeur par un Evan Cagle des grands jours.
  • De l'intensité, du suspense et la promesse de cataclysmes et de hauts faits.
  • Des couvertures sublimes (dont on ne profite pas assez dans l'édition française).


  • Les planches de certains autres dessinateurs ne supportent pas la comparaison et créent un désagréable hiatus.
  • La cosmogonie nous est présentée au compte-gouttes et l'on manque de beaucoup d'éléments si on n'est pas connaisseurs de l'œuvre de Jack Kirby.
  • On a l'impression d'une redite après les événements dépeints dans La Guerre de Darkseid.