Happy Birthdead
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Boucle temporelle et ambiance épouvante sont au menu de Happy Birthdead, dispo sur Netflix.

Tree est une jeune et jolie étudiante assez odieuse avec tout le monde. En bonne place dans une sororité de snobinardes insupportables, elle ignore ou parle mal à la majorité des gens qu'elle connaît, à commencer par sa coloc ou son propre père.
Après une fête mémorable et de gros abus d'alcool, Tree se réveille dans le lit du brave Carter, un gentil garçon qu'elle méprise et avec qui elle ne souhaite pas du tout être vue. Finalement, si l'on excepte une bonne gueule de bois, la journée se déroule normalement pour la jeune fille, qui compte même sortir de nouveau le soir même.
Malheureusement, alors qu'elle se rend sur les lieux d'une nouvelle fête, elle est victime d'un type masqué et armé d'un couteau.
Tree se fait tuer et... se réveille alors dans le lit de Carter. Encore... et encore.

Ce film réalisé par Christopher Landon, et scénarisé par Scott Lobdell, est plutôt bien fait mais très classique dans sa construction et ses effets. Dès le départ, par exemple, lorsque Tree effectue un court trajet sur le campus, un tas de petits détails très appuyés viennent jalonner son parcours (on lui demande de signer une pétition, une alarme de voiture se déclenche, des étudiants sont surpris par le système d'arrosage automatique, un bizut fait une chute, etc.). C'est si flagrant qu'à moins de ne pas connaître du tout le principe de la boucle temporelle, on est obligé de voir là un défilé de repères qui serviront plus tard (même principe par exemple pour Bill Murray à sa fameuse fête de la marmotte, qui marche dans une flaque d'eau, rencontre un ami, etc.).
Cependant, même si la construction est apparente, on ne peut pas nier qu'elle soit efficace.



Rapidement, Tree va éviter le tunnel où elle est censée se faire assassiner. Mais, manque de bol, elle finit invariablement par se faire trucider tout de même, de différentes manières. Bénéficiant de l'aide de Carter (là encore, on s'y attendait), elle va tenter d'identifier le tueur.
Alors, dans Netflix, ce film est estampillé "comédie", ce qui est tout de même assez étrange. Il y a bien, au milieu du film, une sorte de "parenthèse" humoristique, quand Tree mène l'enquête et se fait buter un nombre incalculable de fois, mais à part ça, on reste plus proche tout de même du slasher un peu fun et second degré, type Scream

Tout comme dans Un jour sans fin (qui sera d'ailleurs cité à la fin du film), Lobdell joue sur la progression du personnage principal et son changement d'attitude (frayeur, compréhension, tentatives de sortie de la boucle, colère, résignation...). Le traitement de Tree reste cependant bien plus léger et moins habile que celui du mythique Phil Connors. Seule petite originalité, Tree s'affaiblit après chaque mort et ne peut donc pas compter demeurer indéfiniment dans la boucle. 
Après moult fausses pistes, rebondissements et déductions, la conclusion vient apporter une fin convenue à un film honnête mais sans grandes ambitions. 
Notons qu'il existe une suite, Happy Birthdead 2 You, qui flirte plus avec le côté SF et s'éloigne du slasher-movie. Et un troisième opus est en préparation.

Au final, si vous souhaitez de la boucle temporelle originale, tragique, métaphysique et grandiose, on vous conseille Prédestination, inégalé à ce jour. Si vous souhaitez du léger, à consommer sur place, sans finir avec le cerveau en ébullition, Happy Birthdead fera office de divertissement convenable.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Divertissant et agréable à suivre.
  • Légèrement flippant sans être glauque, donc tout public..
  • Une intrigue classique et des effets prévisibles.
  • Un réel manque d'ambition, mal dissimulé par un second degré peinant à faire de ce film une réelle comédie.
La Véritable Histoire, de Stephen Donaldson
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Surprenant.
Parvenir à rédiger un roman de 200 pages autour d'un trio dans l'espace, c'est à ce point remarquable que, malgré le resserrement de l'intrigue, le nombre restreint de personnages, l'envie d'en savoir davantage sur les tenants et aboutissants d'une variation sur le triangle amoureux l'emporte sur la frustration. 

Connu pour ses sagas de fantasy très wagnériennes, Stephen Donaldson se lance dans le space-opera avec une sorte de malice, jubilant d'avance de la manière dont il va se jouer d'un lecteur aussi incrédule que son héros le plus célèbre (cf. Les Chroniques de Thomas l'Incrédule). Avant de clore son roman sur une ouverture en filigrane vers quelque chose de plus vaste, tant de proportions que d'implications, établissant ainsi un prélude à une nouvelle saga prenant place cette fois dans l'espace interplanétaire (Le Cycle des Seuils).

Il faut avouer que, au long de cette lecture, on se sent tour à tour floué, puis intrigué, amusé et enfin stupéfait. La situation initiale est presque risible, et le premier chapitre nous le laisse croire : Angus Thermopyle, un pirate de l'espace aussi redoutable que redouté, entre dans un bar du Secteur Delta d'une Station spatiale. Cela aurait pu n'être que la répétition routinière d'une situation propre à tout bon western (ou film noir) qui se respecte s'il n'était accompagné d'une accorte jeune femme, aussi sublime qu'il est grotesque. Évidemment, tous les yeux de la clientèle (forcément) mal famée de l'établissement sont braqués sur ce duo improbable, et les rumeurs courent déjà sur la manière dont Angus a réussi à séduire, convaincre, voire forcer la belle. Extorsion ? Chantage ? Drogue ? Ou pire ? 
Mais voilà que le couple croise la route de Nick Succorso, autre fieffé gredin, mais de l'espèce opposée, de la race de ces gentlemen cambrioleurs, aussi charmant et espiègle que dangereux. Le beau Nick dont le regard croise celui de la belle Morn : le temps s'arrête, suspendu dans l'intervalle ténu séparant ces deux êtres faits pour être ensemble. Un destin honnête, celui des contes de fées et des grandes légendes, voudrait qu'ils finissent par s'unir et que le méchant de l'histoire, l'immonde Angus, cède sa place, meurt en duel ou finisse aux mains de la Justice afin de payer pour ses trop nombreux crimes.
Et c'est précisément ce qui se passera.

Que les deux du fond qui crient au spoiler se rassurent : c'est dès la fin du premier chapitre que l'auteur nous dévoile la fin de cette histoire ! Mais alors, quid des dix-sept autres ? C'est là que Donaldson révèle son audace et sa finesse et, au lieu de nous dire ce qui se passera, voici comment il conclut ce chapitre :

Et donc, plutôt que de gloser sur les conséquences de cet affrontement dont on ne sait finalement rien, on va reprendre depuis le début et y aller voir de plus près. Le deuxième chapitre nous invite ainsi dans la peau des observateurs un peu plus subtils, pas les piliers de comptoir de base ou les bandits de seconde zone, mais ceux qui, bénéficiant d'une certaine expérience, savent interpréter et connaissent davantage les rouages de cette micro-société qu'est la Station, sa dépendance envers les cargos terrestres et les relations entre les trafiquants et les mineurs des astéroïdes. On s'efforce alors de lire entre les lignes, de décoder le moindre geste, le moindre regard entre ces trois êtres dont on ne sait, finalement, pas grand-chose d'autre que leur réputation et leur physique. On suppute, on déduit, on extrapole : mais là encore, même si on parvient à aller au-delà des apparences, on ne sait toujours pas quelle est, a été, "la véritable histoire" d'Angus, Morn et Nick.

C'est ainsi lors d'une troisième étape que nous allons nous pencher sur chacun d'entre eux, à commencer par cette brute patibulaire, aussi abjecte que pathétique, que semble être Angus Thermopyle, dont on ne connaît qu'une seule passion : celle qu'il voue à son astronef, insolemment baptisé Lumineuse Beauté. De cette manière, en comprenant qui ils sont, comment ils se sont rencontrés, dans quelles circonstances ils se sont croisés, comment Morn en est arrivée à se retrouver aux bras de cet homme répugnant, on finit par défaire les nœuds gordiens scellant cette affaire : victimes, coupables, sauveurs, tortionnaires ne sont pas ce qu'ils semblent être - et parfois, un peu tout cela à la fois. Le dessous des cartes et des situations s'avère complexe, les intentions obscures, les conséquences dramatiques : meurtres, trahisons et destructions nous seront révélés petit à petit, remplissant progressivement les trous dans ce qui paraissait de prime abord une banale histoire de duo à trois.

Le procédé a de quoi surprendre et même agacer. Les amateurs de séries TV y reconnaîtront un schéma similaire à de véritables réussites que sont Damages (tout au moins la première saison) ou encore How to get away with murder qui vient de s'achever : dès le début, on connaît la fin mais les zones d'ombre sont telles qu'on manque d'éléments pour la comprendre tout à fait.

Et incidemment, l'écrivain de nous familiariser avec un univers qu'il dépeint avec sagacité, sans s'attarder outre-mesure, demeurant en permanence à hauteur d'homme, centré sur ses trois protagonistes aux rôles mouvants et aux objectifs insoupçonnés. Les amateurs de SF spatiale se retrouveront en terrain conquis, balisé par de nombreuses références à de grands classiques, tellement ancrés dans leur tête qu'ils seraient à peine surpris si on leur disait que, mais oui ma bonne dame, la Terre a colonisé d'autres planètes, inventé un mode de propulsion permettant aux hommes d'aller au-delà du Système solaire (mais ce n'est pas sans risques), lui permettant de continuer à exploiter avec avidité les ressources minières même les plus lointaines. Qui dit exploitation minière (par exemple dans la ceinture d'astéroïdes), dit routes commerciales et trafic de marchandises, donc piraterie et contrebande. L'espèce humaine ne fera que reproduire ailleurs ce qu'elle a commis sur sa planète mère : un bar dans une station spatiale fonctionne exactement comme un bar terrestre. Ceux qui ont vu Outland ne seront guère dépaysés.

Ce n'est donc pas dans cet univers sans véritable nouveauté (en dehors de la propulsion de Seuil, qui occasionne parfois des dérèglements psychiques - on n'est pas loin d'Event Horizon) que se trouvera l'intérêt du roman, mais dans la manière dont l'auteur tisse les destins tragiques de ces trois êtres, qu'il inscrit progressivement dans cette dimension mythique qu'il affectionne - au point, dans une postface, de nous faire un cours sur L'Or du Rhin, la Tétralogie de Wagner qu'il chérit tant qu'elle interpénètre la plupart de ses ouvrages. Son tour de force est donc d'avoir réussi à construire avec une remarquable aisance une histoire plus grande que son récit, une véritable tragédie dont les conséquences débordent de leur propre cadre, appelant des suites continuant à étendre les points de vue.

Un roman qui ne demande qu'à être adapté au cinéma.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une structure spiralaire qui s'avère beaucoup plus passionnante que prévue.
  • Trois personnages abondamment décrits dont le caractère, les actes, le passé et les intentions en font des créatures complexes et dignes d'intérêt.
  • Un univers spatial classique, facile à appréhender, doté de ce qu'il faut de jargon technique pour avancer sans heurt.
  • Un prélude intéressant à une saga nettement plus ambitieuse que le sujet du roman.


  • Une intrigue qui fait du surplace puisqu'on lit uniquement dans le but de combler les trous d'une histoire dont on connaît la conclusion.
  • Un style parfois redondant, qui trahit par moments la volonté de meubler.
Sirènes & Vikings #2 - Écume de Nacre
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J'ai entendu dire, une fois, que l'adoption, c'est comme un Kinder Surprise : ça rend toujours content dans un premier temps
parce que le chocolat, tout le monde aime ça... mais pour la suite, on ne sait pas à quoi s'attendre.


Dans ce deuxième tome de la série (le premier et la collection elle-même sont présentés ici : "Tome 1 : Le fléau des abysses"), on fait la connaissance de Freydis, jeune femme nordique à la chevelure ardente qui est réputée être (et de loin !) la meilleure guerrière de Kättegland (non, pas Kattegat, bande de geeks !).
On découvre rapidement qu'elle est promise à Svein, le fils du jarl local (pour ceux qui l'ignoreraient, c'était plus ou moins l'équivalent d'un comte... pour les pointilleux qui savent ce que c'est, lâchez-moi, je sais que ce n'est pas vraiment comparable).
D'ailleurs, lors de festivités, elle participe contre lui à un combat d'entraînement et le laisse gagner pour ne pas  l'humilier devant son père et leur communauté. Oui, mesdemoiselles et mesdames : on a une héroïne supérieure aux hommes dans les domaines où les hommes excellent. Heureuses ? Eh bien ne vous réjouissez pas trop... la jolie rouquine a des facettes cachées. Beaucoup. Et pas que des facettes sympatoches !
Soudain, à la fin des festivités, trois langskips (appelez ça un drakkar si ça vous réconforte) échouent brutalement sur les côtes du village, allant jusqu'à emboutir des habitations. On ne retrouve à leur bord qu'un seul homme, blessé... et personne d'autre. Le mystère est épais mais chacun y va de sa théorie... Pour Freydis, pourtant, il n'y a aucun doute : ils ont subi une attaque de hafvrues... une attaque de sirènes, quoi !
D'un autre côté, la petite Freydis, là... elle impute la mort de son père adoptif aux sirènes (oui, elle a été adoptée, vous comprenez donc enfin le chapeau) et puis, bon, vu le titre de la collection, si c'était l'histoire de cow-boys qui affrontent des sasquatchs, on serait en droit de se sentir un peu floués. 

La suite du volume alterne entre la quête de Freydis cherchant des renforts pour botter les fesses écailleuses des sirènes et des flashbacks de son enfance nous permettant de tout apprendre de ses origines. Le tome est bien ficelé : on pense découvrir une histoire banale mais la surprisounette attendue cache son lot de plot twists et le final offre à l'héroïne de la BD une ampleur dramatique que je ne m'attendais pas nécessairement à trouver ici (entendons-nous bien : c'est le genre de fin que je souhaite parfois et qui, ici, est selon moi une des meilleures fins possibles pour donner du caractère au récit... mais souvent, les scénaristes se l'interdisent). D'ailleurs, cette fin offre une dimension supplémentaire à l'ouvrage lors de la relecture... Au final, une très bonne surprise, donc.


Les Humanoïdes Associés
, en confiant cette collection à Gihef, ont sans doute eu une bonne idée : les deux tomes parus actuellement sont très honnêtes et dépaysants.

J'avoue toutefois avoir une nette préférence très subjective pour ce deuxième tome.
La narration m'y semble dénuée des maladresses que j'avais entrevues dans le premier, se permettant même une fin qui fit naître en moi un très satisfaisant "Ah ouais ! Cool, ils ont osé".
Le dessin (ici de Marco Dominici) y est plus régulier, même si le dessinateur du premier n'a aucunement à rougir de son travail.
La mise en couleurs un rien moins saturée me semble convenir davantage au récit.
Et, globalement, je trouve à l'ensemble davantage de charme, de crédibilité et d'intérêt... quand je vous disais que c'est subjectif, hein !
Je trouve même à la couverture exécutée par Josep Homs un je-ne-sais-quoi de plus épique. Pourtant, la première couverture montre un gigantesque monstre marin. Mais justement : la démesure de la bête nous offre un carnage annoncé. Ici, Freydis et ses alliés vikings se jetant armes à la main face à de belliqueuses sirènes bondissant hors des flots déchaînés, offrent un tableau dont l'issue ne saura être révélée que par la lecture de l'ouvrage. C'est plus intéressant. La composition de l'image à elle seule, avec cette jeune femme campée sur son rocher, prête à accueillir la charge des chimères qui la surplombent, est bien plus dynamique.

C'est l'histoire d'une malédiction, l'histoire d'un sacrifice ; une histoire d'amour et de haine ; une histoire d'enfance sacrifiée et de secrets de famille ; l'histoire d'une jeune femme prisonnière de sa destinée...
Quand je vous dis que c'est épique !

Voilà donc une bonne BD, agréable à regarder, agréable à lire et à relire plus encore, dépaysante et originale, audacieuse et pas naïve pour un rond. Alors foncez, quoi !



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le scénario est intéressant et réserve son lot de bonnes surprises.
  • Le dessin est beau et régulier.
  • La mise en couleurs est soignée et pertinente.
  • La collection prend de plus en plus une bonne tournure : vivement la suite.

  • Ça monte encore un peu la barre pour le volume suivant. Sera-t-il à la hauteur ?
  • Ça fait une série de plus à suivre... ben quoi, d'un point de vue logistique, c'est lourdingue, non ?
Narcos et le procédé d'identification
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Comme son nom l’indique, la série Netflix Narcos conte la traque, par la DEA et la police colombienne, de puissants narcotrafiquants, dont le célèbre Pablo Escobar
Dès le début du premier épisode, on rentre tout de suite dans l’intrigue, grâce notamment à l’un des agents de la DEA, Steve Murphy, qui vient régulièrement en voix off commenter les images de fiction ou d’archives. Tout cela est très immersif, avec un casting particulièrement réussi et une écriture très habile. Si habile qu’elle peut parfois mettre mal à l’aise. 
C’est sur ce point que nous allons nous attarder. 

Dans un premier temps, Murphy débarque en Colombie avec sa femme et son chat. Il ne connaît rien évidemment de ce pays et va devoir faire face à la corruption et à de nombreux dangers et tentatives d’intimidation.
À cette époque, Escobar est puissant, craint par ses ennemis, adulés par le peuple dont il est issu et à qui il distribue des liasses de billets. Il a une armée de sicarios (des tueurs) avec lui. Il verse des sommes importantes aux policiers, aux responsables politiques, aux journalistes… et, selon sa devise, plata o plomo, ceux qui n’acceptent par l’argent et ne se laissent pas corrompre reçoivent du plomb.
Voilà pour le contexte général.

Dans cette partie, il est important que le spectateur puisse s’identifier à Murphy. Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, c’est le personnage qui découvre un pays étranger, un milieu complexe, avec ses codes, ce qui permet au spectateur de s’acclimater en douceur, avec lui, à ce cadre criminel exotique. Ensuite, il est important de faire passer le danger que représente Escobar. Un type qui gagne 5 milliards de dollars par an (5000 millions, chaque année !) peut mettre très facilement votre tête à prix. En fait, comme on le verra plus tard dans la série, il peut même faire plier son gouvernement et construire sa propre "prison" (une forteresse dorée en réalité). L’identification doit donc reposer sur le personnage de Murphy, pour qui l'on doit s’inquiéter.
Rappelez-vous cet article qui présentait les bases du processus : pour que l’on puisse s’identifier à un personnage, il faut qu’il souffre. L’identification ne repose pas sur l’aspect physique, l’âge, le sexe, la profession, mais sur un affect commun. Et plus cet affect sera négatif, plus l’identification sera forte. En gros, on se fout pas mal de quelqu’un qui gagne au loto (Escobar) mais on partage la peine de quelqu’un qui perd son… chat (Murphy).

Dans la série, en guise d’avertissement, les sicarios d’Escobar parviennent à tuer le pauvre chat de l’agent. Cela donnera lieu à quelques scènes tragi-comiques quand Peña, le collègue de Murphy, considérera que c’était "un chat de la DEA" et qu’il faut riposter. Mais ça permet surtout, mine de rien, de vous faire plonger définitivement du côté du flic. Vous n’avez alors aucun mal à vous mettre à la place de ce gars, un peu paumé dans un milieu hostile, et qui doit faire face à une terrible injustice.
Le poids d’Escobar, en tant que personnage néfaste, est alors écrasant.



Par la suite, dans la saison 2 (je ne spoile rien hein, Escobar, c’est un peu comme le Titanic, à moins de vivre dans une grotte, tu sais comment ça se termine dès le départ), l’identification va s’inverser totalement. Ce qui est un exemple parfait d’effet très simple mais employé très intelligemment.
Dans la deuxième partie du récit, nous n’avons plus besoin d’avoir peur pour Murphy. Il s’est aguerri, maîtrise maintenant son milieu, et est même devenu très borderline. Escobar, lui, aussi monstrueux qu’il soit (rappelons qu’il est à l’origine de milliers d’assassinats et de nombreux actes de terrorisme, sans parler évidemment de son commerce particulier), est en train de tomber. Son empire s’écroule peu à peu, ses lieutenants se font descendre, ses labos sont attaqués, ses soutiens s’envolent, bref, c’est un processus fort long mais qui montre, au final, un homme seul, pathétique, que même son propre père repousse.

Et voilà l’idée de génie, l’utilisation pertinente d’un processus d’écriture qui, à lui seul, permet de conserver intacts le suspense et la tension narrative. Si les auteurs avaient laissé l’effet d’identification sur Murphy, l’intrigue aurait alors perdu en intérêt. Murphy ne risque en effet plus rien devant un adversaire diminué, séparé de sa famille, conscient de sa propre déchéance. L’effet d’identification va alors être porté sur… Pablo Escobar. 
Deux scènes (parmi d’autres) vont être particulièrement fortes et illustrent parfaitement le procédé. Tout d’abord quand Pablo, seul, relâche le petit lapin de sa fille, dont il avait promis de prendre soin. Tout simplement parce qu’il sait qu’il ne pourra plus s’en occuper. Il continuera néanmoins, au téléphone, à mentir à sa petite fille, en lui donnant des nouvelles de son lagomorphe. Là, il ne s’agit plus d’un criminel que l’on craint, mais d’un père qui souffre de l’absence de ses enfants. Même chose, plus tard, au téléphone, quand son fils, cette fois, va lui dire qu’il mérite "le meilleur des anniversaires". Sa réaction est alors poignante (Wagner Moura, qui incarne le personnage, est parfait à ce moment-là). Il a les larmes aux yeux, la gorge serrée, il tente de répondre, n’y arrive pas, se reprend pour enfin lâcher un "merci chaton". 

Après ces scènes-là, à moins d’être un psychopathe, vous n’avez plus du tout peur de Pablo Escobar. En fait, vous avez même peur pour lui. Pourquoi ? Parce qu’il souffre et que c’est cet affect qui vous le rend proche. L’identification se fait toujours en dépit des agissements d’un personnage, elle ne repose que sur l’aspect émotionnel brut.

Du coup, ça a un gros avantage mais ça pose aussi un petit problème. 
L’avantage, c’est évidemment que cette traque devient passionnante puisque l’on est maintenant, à notre corps défendant, du côté du traqué. Cela maintient un suspense qui serait inexistant si l’identification portait toujours sur Murphy, qui dispose maintenant d’un net avantage et de lourds moyens. Attention, il faut bien prendre conscience que, dans ce cas, vous n’avez pas eu le choix, l’identification est imposée par les auteurs. C’est une sorte de piège, mais qui sert le récit et permet d’amplifier son intérêt.
Le petit problème, moral plus que narratif, vient du fait que, par voie de conséquence, on humanise alors un criminel de masse. Bien entendu, d’un point de vue réaliste, ce n’est pas un mal, car même Escobar était aussi un père, un mari, un fils, etc. Et cette approche non manichéenne rend le personnage plus riche, plus épais. Mais, il n’en reste pas moins que l’on se met à trembler (toute proportion gardée) pour un type peu recommandable. Escobar devient même émouvant à plusieurs reprises. Or, c’est le même salaud insensible qui effrayait tout le monde et ordonnait des assassinats dans la saison 1. C’est dire la puissance exceptionnelle du processus d’identification. 

Si vous n’avez pas encore vu Narcos, et si le sujet vous intéresse, ruez-vous dessus, c’est une excellente série. En outre, si vous êtes un peu intéressé par l’écriture en général, vous allez découvrir une mise en application quasiment parfaite d’un procédé très utile mais parfois encore très incompris. Rappelons-nous Quesada annonçant à l’époque que, si l’on voulait que les enfants puissent s’identifier à Spider-Man, il fallait briser le mariage de Peter Parker. Mariage censé l’avoir trop "vieilli". Une idée d’une stupidité sans nom, puisque l’on sait bien que, lorsque des enfants jouent après avoir vu un Robin des Bois ou lu un Sergent Guam (ouais, ce n’est plus très à la mode Guam, mais j’avais envie de le citer), ils s’identifient à des adultes et font semblant d’être des adultes. 
L’identification n’a tellement rien à voir avec l’âge ou la proximité sociale que l’on peut être un honnête citoyen et néanmoins trembler, voire avoir les yeux humides, pour un Pablo Escobar. Tout cela grâce à un lapinou et un coup de téléphone. 
Et quelques astuces d’auteur. 


Chroniques des classiques : À la poursuite des Slans
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Sur une Terre future demeurée étonnamment figée après une conflagration atomique, les humains vivent dans la crainte des Slans, ces êtres si semblables à eux mais infiniment supérieurs : plus grands, plus résistants, plus forts mais surtout plus intelligents et capables de lire les pensées. Dans le but de préserver leur espèce qu'ils sentent menacée d'extinction, les hommes ont donc entrepris d'éradiquer la menace slan en pourchassant et éliminant tout représentant de cette engeance mutante susceptible de les remplacer au sommet de l'évolution. 
Jommy Cross, élevé par ses parents dans l'optique de mettre fin à cette traque et sauver le futur, se retrouve soudain seul au milieu des hommes, peut-être le dernier de son espèce, condamné à se cacher en attendant le jour où, suffisamment aguerri, il pourra partir en quête de l’héritage de son père : une arme absolue, de celles qui pourraient changer la face du monde.

Rédigé avec savoir-faire et beaucoup d'allant, ce roman palpitant quoique un peu bavard, rédigé d'abord sous forme de feuilleton au début des années 1940, est paru sous sa forme définitive en 1946 et préfigure les récits de chasse aux mutants qui devaient foisonner dans les bandes dessinées au cours des décennies suivantes. Les amateurs des X-Men ["dépoussiérés" par Mark Millar, cf. cet article] y retrouveront nombre de caractéristiques communes aux récits imaginés par Stan Lee ou Chris Claremont (ce dernier partageant sa nationalité canadienne avec Alfred Elton Van Vogt, auteur prolifique de l'âge d'or de la SF anglo-saxonne). Si les lecteurs français connaissent davantage sa trilogie sur Le Monde du à dont la traduction de Boris Vian a contribué à initier un véritable engouement pour le genre dans l'Hexagone, À la poursuite des Slans demeure son premier grand succès et cristallise un des paradigmes de l'écrivain natif du Manitoba : la lutte entre l'Homme et l'espèce qui est destinée à le remplacer. On ne parle pas encore d'homo superior, toutefois le parallèle avec les sagas mutantes notamment chez Marvel est indiscutables. 

Cependant, le texte peut souffrir de son aînesse : les critiques ont en effet régulièrement admiré l'imagination foisonnante de Van Vogt tout en déplorant son manque de talent littéraire. La traduction de Jean Rosenthal, élégante bien qu'un peu lourde, est le reflet de son temps. Au niveau hard science, Van Vogt se contente de termes un peu pittoresques et de quelques allégations proches du technobabble des premiers Star Trek (dont beaucoup de spécialistes s'accordent à dire qu'ils sont eux-mêmes largement influencés par Van Vogt) et nous propose un monde étrange, où la technologie n'a quasiment pas évolué (on circule en voiture, on communique par radio) alors que Mars et Vénus ont été colonisées. Cette désuétude et ce manque apparent d'ambition se retrouvent pourtant tempérés par une écriture dynamique, multipliant les péripéties malgré une tendance à des dialogues un peu trop verbeux. On comprend par la suite que le conflit entre humains et Slans a engendré une guerre qui a mis fin aux progrès technologiques qui ne sont désormais que du ressort de ces mutants dotés de petites cornes, vivant dans l'ombre et l'espoir qu'un jour ils pourront à nouveau dominer la Terre et guider l'Homme vers un destin plus grand.

Malicieusement, l'écrivain canadien parvient à demeurer sur la tangente tout en introduisant régulièrement quelques retournements habiles rehaussant le suspense. La narration s'accélère alors et offre quelques visions grandioses cohabitant avec des moments délicieusement vieillots, quelque part entre Jules Verne et Philip K. Dick [cf. cet article]. Puis Van Vogt enfonce le clou en introduisant une troisième force occulte, agissant également dans le secret et bien décidée à éliminer les Slans comme les Humains (tant qu'à faire). Cette multiplication d'intrigues et de protagonistes sera une de ses marques de fabrique par la suite, lui qui appréciait le fait d'insérer de nouvelles idées au fur et à mesure qu'il rédigeait, même si leur intrication et leurs connexions pouvaient parfois s'avérer artificielles ou contre-productives. On pourra grimacer devant certaines de ses justifications, mais le tempo enlevé finit par nous embarquer jusqu'à une fin qui a dû être surprenante en son temps.

Riche en péripéties et en surprises, un roman au style suranné mais encore flamboyant, qui mérite sa place au panthéon de la SF.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un roman précurseur des histoires de mutants.
  • Un classique de la SF, d'un auteur prolifique et incontournable du genre.
  • Un récit enlevé, suffisamment surprenant malgré son âge et empli d'idées.


  • Une intrigue surannée, des retournements souvent aisément identifiables qui trahissent son âge.
  • Une vision du futur manquant d'ampleur et d'acuité.
  • Des personnages abrupts, parfois archétypaux.
  • Des dialogues redondants.